Je suis debout

Ce matin, je me suis rendue comme chaque semaine chez nos amis irakiens pour l’apprentissage du français, et j’apprends que la grand-mère de la famille a mal aux dents et se rendra chez le dentiste.
J’ai donc porté la leçon sur les mots du corps, de la santé …

j’écris au tableau la phrase : Je suis malade.

Et le papa s’écrie : Lara Fabian ! qu’il prononce Lara Fabianne.

Je crus qu’il me parlait en araméen comme cela lui arrive parfois, car j’apprends aussi quelques mots de sa langue, et, devant mon air d’incompréhension, il prend son téléphone portable, et en quelques secondes j’entends ceci :

Il me montre les sous-titres bilingues, et me dit que les chansons aident beaucoup dans l’apprentissage des mots.

Je me souviens que le meilleur professeur d’allemand que j’ai eu nous faisait chanter à tous les cours.

Je ne suis pas très calée en variétés, elle est plutôt vieux jeu, Grillon, je ne savais même pas que Lara Fabian avait chanté Serge Lama, je devrais me renseigner un peu mieux dans ce registre.
Lara Fabian est célèbre en Irak !

Bref, merci free, merci le portable !

Cet appareil me fait penser au poète Lucien Suel, déjà présenté ici.
Il a écrit un savoureux poème en prose intitulé le téléphone mobile.
Je cite le premier vers :

    Qui est le porteur ? Qui est le porté et qui est le portable ?

Lucien Suel
Je suis debout
éd. La table ronde, mars 2014

Après avoir lu Ni bruit ni fureur du même auteur, j’ai été à nouveau enthousiasmée par l’originalité de sa poésie.
Très variée de formes, tantôt primesautière, tantôt nostalgique, jouant avec les sons, maniant l’humour, cette poésie est pleine de fraîcheur.
Un grand plaisir.
Il y a un poème-micro-nouvelle sur la boîte à boutons absolument épatant !
Et un poème sur les lunettes … quand on vieillit, les verres ne sont pas les seuls à épaissir !

Ces photos de mon jardin ont été prises il y a un mois déjà. Les tulipes ont disparu. Finies aussi les azalées en bleu adorable. Glissement inexorable vers l’été.

Plume en panne

Ce week-end avait lieu à Concarneau (-> photo) le salon de la littérature maritime, Livre&Mer.
Je m’y rends chaque année le coeur en joie.

Le soleil brillait mais ce n’était pas le calme plat, le vent agitait la mer, le quai, la plage et les pages, secouait le chapiteau abritant écrivains et libraires.
Il faisait froid aussi.
Calme vient du grec kauma qui veut dire « chaleur brûlante ».
On imagine que par cette chaleur, le vent disparaît, on est forcé de rester calme, tout mouvement réclamant de l’énergie et de la fraîcheur.

      Là tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme, et volupté.

      Baudelaire bien sûr, et Concarneau sur la photo.

J’ai appris, grâce à ce salon Livre&Mer, que le substantif calme a une origine marine. Le calme signifie la cessation complète de vent.
Par extension le calme a pris le sens d’absence d’agitation, de bruit, de perturbation …

L’entrée dans une librairie ne me calme pas, encore moins dans un salon du livre, la fièvre s’empare de ma raison …
Le dessin humoristique de Sarah Andersen me définit assez bien :

J’ai acheté plusieurs livres, trois ont une couverture d’un très beau bleu, un bleu breton, un bleu de ciel, de porcelaine, d’ardoise, d’agapanthe.

Dans le Dictionnaire marin des sentiments et des comportements composé par Pol Corvez, éd. Cristal, on découvre l’origine marine d’un grand nombre de mots et expressions de la langue française.

Ainsi peut-on y lire que :

La panne vient du latin penna, « plume ».
Dans la marine, mettre en panne consiste à orienter les voiles de façon à ce qu’elles ne prennent plus le vent, ce qui fait stopper le navire.
La voile réduite au vent s’amincit vers le bout comme la pointe d’une plume.
Le français a adopté l’expression marine être en panne ou rester en panne au figuré. La panne est donc l’arrêt soudain du fonctionnement d’un mécanisme ou l’arrêt d’une fonction physiologique ou mentale.

Si on dit d’un écrivain en manque d’inspiration que sa plume est en panne, c’est un pléonasme, ou une tautologie, non ?
Mais au bord de la mer, en plein vent, l’inspiration est naturelle !

    Albert Marquet, Voiliers à Sète, 1924, musée Paul Valéry Sète, page du musée.

Le mazulipatan

      J.B.S. Chardin, Autoportrait aux bésicles, 1773, pastel, mba Orléans, notice.

Dans ce pastel que Chardin a laissé de lui, le peintre atteint l’étrangeté cocasse d’un vieux touriste anglais.
La comparaison est de Marcel Proust. Il avait écrit un article à propos de Chardin en 1895. Cet écrit de jeunesse était resté inachevé. Mais admirable !

Je me suis replongée avec délice dans cet article après avoir lu, cet hiver, le livre de Marc Pautrel qui retrace la longue vie de Jean-Siméon Chardin.

J’avais beaucoup aimé Une jeunesse de Blaise Pascal de Marc Pautrel.

Cette présente biographie aurait pu se centrer sur une vieillesse de Chardin, la période des pastels, c’est la partie la plus intéressante du livre à mon avis.

À vrai dire, il est très difficile d’écrire sur Chardin après Proust ou Pierre Rosenberg dont les descriptions et réflexions restent inégalables .

Dans le commentaire de cet autoportrait sur le site du Louvre, un passage de l’article de Proust est cité, c’est un beau cadeau qui nous est là offert.

Proust décrit assez longuement ces autoportraits de Chardin, et il s’attarde sur la couleur rose, ce qui ne nous étonne pas, il aime toujours cette couleur associée à la douceur, au bonheur.
Voici un autre passage, qui nous apprend un mot étrange :

      Depuis l’abat-jour vigoureusement enfoncé sur le front jusqu’au mazulipatan noué autour du cou, tout donne envie de sourire, sans qu’on songe à s’en cacher, devant ce vieil original qui doit être si intelligent, si fou, si doucement docile à accepter une raillerie. Si artiste surtout. Car chaque détail de cette toilette formidable et négligée, tout armée pour la nuit, semble autant un défi à la correction un indice de goût. Si ce mazulipatan rose est si vieux, c’est que le vieux rose est plus doux. En voyant ces noeuds roses et jaunes dont la peau jaunie semble garder les reflets, en reconnaissant dans le rebord bleu de l’abat-jour le sombre éclat des bésicles d’acier, l’étonnement, que la mise surprenante du vieillard excite d’abord, se fond en un charme doux, dans le plaisir aristocratique aussi de retrouver jusque dans le désordre apparent du déshabillé d’un vieux bourgeois la noble hiérarchie des couleurs précieuses, l’ordre des lois de la beauté.

      Marcel Proust, extrait de Chardin et Rembrandt.

      J.B.S. Chardin, Autoportrait à l’abat-jour et aux lunettes, 1775, pastel, D.A.G. Louvre, notice.

Le foulard de Chardin se nomme ainsi un mazulipatan. Ce mot étrange, qui fait penser à une langue indienne ou javanaise, que sais-je, car je ne l’ai pas trouvé dans le dictionnaire, avait été employé au XVIIIème siècle par Diderot par exemple. L’étoffe rose était peut-être de Madras.

En nous ouvrant le monde réel c’est sur la mer de beauté qu’il nous entraîne écrit le jeune Proust du grand Chardin.

L’azur en pente douce

Un mois de silence, cela ne m’était pas arrivé depuis douze ans de bavardage sur cette page.
Il faudrait des excuses, des explications …
Avec l’étalement des vacances de printemps selon les zones scolaires, enfants et petits-enfants ont occupé la maison pendant un mois.
Mais la raison familiale n’est pas la seule.
Pour la première fois la politique me déprime, une chose que, jusqu’à présent, je prenais bien à la légère. Il y a cinq ans, un candidat tout gonflé de médisance, comme monsieur de Norpois, le personnage de la Recherche auquel je le comparais, niait l’existence de la violente crise qu’avait dû subir son adversaire au pouvoir, et il fut élu dans cette négation. Aujourd’hui la médisance continue et se généralise, plus forte que la crise elle-même, dominant tout le débat politique qui fut d’une platitude navrante.

Il y a cinq ans je riais malignement de voir le contempteur placé au pied du mur, j’étais à vrai dire insouciante, indifférente. Aujourd’hui je ne ris plus. Ma consternation me pousse à pleurer, du moins à écrire.
Je suis inquiète, déboussolée. Quelle société allons-nous recréer ? Aucun des problèmes profonds n’a été soulevé. Nous n’avons presque plus de repères, et nous continuons de les faire voler en éclats.
La guerre des vilains mots reprend, la candidate de l’extrême me fait peur, le candidat de l’entre-deux, tellement bizarre, ne me rassure pas du tout.
Le jardin est en fleurs.

Je sors de mon autisme naturel, de mon allergie asthmatique, reprends de saines occupations, lecture, jardinage …
Et de la poésie avant toute chose.
Ce matin j’ai ouvert le recueil de Philippe Mac Leod, Poèmes pour habiter la terre, mon regard s’est posé sur ces vers :

L’azur en pente douce.
Un silence d’épervier.
Des quatre coins du ciel le vieux drap se déplisse
feuille à feuille les airs montent et respirent

La poésie est un bronchodilatateur.
Respirons un peu !

Une valse à trois temps

      Henri Matisse, La nappe rose, 1924-1925, Kelvingrove Museum Glasgow, notice.

Hier, dimanche rose, jour de joie sur le chemin vers Pâques.
J’ai repensé à ce tableau de Matisse que j’avais aimé et photographié au musée de Glasgow.
Le site du musée n’en donne hélas pas de reproduction.

Hier aussi, passage à l’heure d’été.

Le changement d’heure est aujourd’hui centenaire en France.

L’heure d’été fut instituée par une loi votée le 19 mars 1917. Marcel Proust en parle précisément dans Le Temps retrouvé : revoir ici.

Le changement d’heure disparut en 1945, ressuscita en 1976. Mais, changement ou pas, cela ne change rien au cycle du temps.

Comme dit Michel Serres, la montre qui indique l’heure est un planétarium de poche.
Elle imite la rotation de la Terre autour du Soleil, elle nous donne le temps de Newton, temps stable qui ne change pas au cours des siècles.
Le temps du chronomètre.

Cependant la montre qui fait tic-tac s’use, se dérègle, réclame des soins, demande à être changée pour donner l’heure. C’est là, en ce qui la concerne, un autre temps, le temps qui coule, de la source vers l’embouchure, de la jeunesse à la vieillesse, de la naissance à la mort. C’est ce deuxième temps, à la recherche duquel Marcel était parti.
Le temps de l’entropie.

Mais le renouvellement, la renaissance, le printemps, permet d’inverser en quelque sorte l’entropie, c’est le temps de Darwin.

Et puis, chez nous, francophones, et dans d’autres pays latins, le temps est aussi terriblement changeant. Il faut parfois consulter ses prévisions pour agir dans les temps, pour choisir le bon moment. Voilà un troisième temps.
Le temps du baromètre.

La météo intervient donc dans l’emploi du temps horaire. C’est peut-être pourquoi nous n’avons qu’un mot pour ces deux temps, alors que les Anglo-saxons ont Weather-time, Wetter-Zeit.

L’heure d’été est arrivée au jour rose du quatrième dimanche de carême, c’est le beau temps !

    vuillardchambrerosedimbourg

    Edouard Vuillard, La chambre rose, 1910-1911, NG Edimbourg, notice.

La part belle de lumière de sourire et d’esprit

Cette salle de musée, qui offre, devant un grand tableau d’inspiration orientale
( Gustave Guillaumet, Campement d’un goum sur les frontières du Maroc, 1869),
de quoi s’asseoir à l’orientale, se trouve à La Rochelle.
J’ai en effet eu le plaisir de visiter le musée des beaux arts de La Rochelle le week end dernier.
Dans cette salle se trouvent aussi des toiles d’un autre artiste voyageur, écrivain également, Eugène Fromentin. Je ne me souvenais plus que l’auteur des Maîtres d’autrefois était natif de La Rochelle.

L’hôtel particulier du XVIIIème siècle qui abrite ce musée est petit, c’est pourquoi un roulement des oeuvres exposées s’impose, chaque année un thème est donné pour l’accrochage, et en 2017 il s’agit de Voir et ne pas voir. Quand on ne voit pas avec les yeux, on voit avec les mains, et une certaine mise en scène plonge dans le noir, permet de toucher … même le catalogue du musée se palpe, se donne à voir avec les doigts ou le nez, car il est en relief et odorant !

Nous pouvons y admirer, entre autres, de très beaux paysages de Marquet.

Dans la belle ville de La Rochelle j’ai eu la joie de découvrir une librairie passionnante, qui s’appelle Les saisons. C’est dans cette boutique au charme vertigineux que j’ai fondu sur le rayon de poésie !

Parmi mes achats jouissifs, voici ce recueil :

Laurent Gaudé
De sang et de lumière
mars 2017, éd. Actes Sud

J’ignorais que Laurent Gaudé faisait de la poésie et j’ai pris ce livre par pure curiosité, sans savoir quel était son sujet.
J’aime me laisser surprendre.
Ce recueil est un cri poignant, plein d’une ardente humanité pour les réfugiés contraints à l’exil, les êtres opprimés réduits au silence par les guerres actuelles ou passées dans l’Histoire.
Des images fortes, des mots simples …
l’amour, la fraternité, l’espérance surmontent malgré tout l’horreur, le sang, la haine.

Un beau recueil de longs poèmes engagés vers la lumière.

Il se trouve que je me suis moi-même engagée dans l’accueil d’une famille irakienne, arrivée dans ma commune il y a un mois. Cette famille catholique de six personnes vient de la région de Karakosh, entièrement détruite parce que chrétienne.
Je leur donne des leçons de français chaque semaine.
J’ai le plaisir d’apprendre des mots de leur langue, l’araméen. Je ne savais pas que la langue de Jésus se parlait encore aujourd’hui.
Chaque fois que je rencontre cette famille très attachante, je reviens heureuse, riche d’un je-ne-sais-quoi qui me dépasse. C’est ressourçant, réconfortant dans notre monde fou et incompréhensible.
Ces personnes persécutées, qui ont beaucoup souffert dans leur pays, nous remercient pour l’accueil dans le nôtre, et je les remercie en retour d’être là, de nous apporter autant de chaleur humaine, d’authenticité, même si nous espérons de tout coeur qu’ils puissent dès que possible regagner leur pays en paix.

Sur le printemps de ma jeunesse folle …


      Sur le printemps de ma jeunesse folle
      Je ressemblais l'hirondelle qui vole
      Puis çà, puis là : l'âge me conduisait,
      Sans peur ni soin, où le coeur me disait.

      Clément Marot, extrait de Eglogue au roi sous les noms de Pan et Robin, 1539

L’hirondelle ne fait pas le printemps mais, vive et gourmande, elle sait profiter des premiers beaux jours, des premiers insectes voltigeant dans le ciel, elle les happe en plein vol.
A tire d’ailes elle avale ses proies, ainsi son nom en anglais, swallow, veut-il dire également avaler.

C’est dans le livre de François Berthier, Cent reflets du paysage, paru en octobre 2016 chez Arléa, que j’ai remarqué cette étonnante liaison anglaise entre l’action et l’oiseau, l’hirondelle gobe, avale, engloutit, gloups, dans le ciel !

Une centaine de haïkus composés en japonais et traduits en français par
François Berthier, accompagnés aussi de leur prononciation, donnent à cet historien des arts du Japon l’occasion de présenter la culture japonaise, toutes ses beautés, et ces cent paysages composent un merveilleux voyage en délicatesse et poésie.

Un haïku sur une page et sur celle qui lui fait face une évocation, un conte, un paysage, des miscellanées instructives et captivantes.

Ce livre vient en complément d’un autre que j’ai lu l’année dernière et que je n’avais pas présenté en raison de sa relative difficulté, livre érudit, touffu, mais utile : Mon éventail japonais de Diane de Margerie, éd. Philippe Rey, mars 2016.

Cet ouvrage déploie un éventail finement dessiné de la littérature japonaise.

A travers les grands poètes et écrivains japonais de tous les temps, Diane de Margerie fait découvrir un Japon secret, tourmenté, intime, poétique, cruel ou séduisant, vraiment mystérieux.

Le dit du Genji, nous avons au moins une fois entendu parler de cet ouvrage, c’est le roman-fleuve de Dame Murasaki écrit au Xème siècle, comptant cinquante-quatre livres, ce chef-d’oeuvre de la littérature universelle a engendré environ dix mille volumes de gloses !
La Recherche fait figure de haïku en comparaison.
Pour avoir une idée assez précise de ce roman, on peut commencer par lire les pages de Diane de Margerie, concises et agréables à lire.

Hier 21 mars, jour du printemps, je reçois un message d’un site commerçant me posant cette question: Avez-vous trouvé vos essentiels du printemps ?

Ha, oui, ai-je dit à voix haute, j’ai fait le plein de mes essentiels printaniers !

Je suis parée pour appréhender les beaux jours, j’ai craqué pour quatre nouveaux recueils de poésie.
D’autres, à n’en point douter, viendront s’ajouter prochainement à ma soif de poèmes.

La forme d’expression qu’est le blogage me permettra de parler à l’inconnu de mes secrètes lectures.
La poésie isole et c’est bien dommage. Je préfère ne rien en dire plutôt que de lire sur les visages de mes interlocuteurs des sentiments d’incompréhension, ironie, désapprobation …

C’est le printemps et mes tulipes essentielles comment à s’ouvrir !

La fleur du feu

      Hubert Robert, Une cheminée, dessin, Palais des beaux arts Lille, notice
      La cendre, dans le plus frais de mon souvenir, c’est … comment écrire ? C’est la fleur du feu, sa blanche écume, son inséparable, son impondérable duvet – c’est la cendre de bois. Le feu de bois, le seul vrai feu, le feu sentimental, romanesque, primitif, m’a tenue l’hiver au seuil de sa grotte, autrefois, tels les poussins tardifs qu’on élevait sous le manteau de la cheminée. Grand feu de bois, échevelé entre ses coussins de cendre légère, blanche et bleue et voletante comme le chinchilla !

      Colette, extrait de Prisons et Paradis

« Ne mange pas la bouche ouverte, et ne jette jamais dans la cendre une épluchure de châtaigne ! » C’est que la cendre, fine mouture, était promise à la lessive. Où vous a-t-on élevés pour que vous ignoriez qu’une pelure de châtaigne, un brandon de chêne mal carbonisé, peuvent tacher toute une lessive ? J’oublie que vous êtes, lecteurs, jeunes et citadins, et que vous lessivez au savon …

Colette, extrait de « Le feu sous la cendre », Prisons et Paradis.

      Louis Anquetin, Portrait d’enfant et étude de nature morte, musée d’Orsay, notice.

Ce petit livre rassemble des textes de Colette écrits en 1932. Ils s’articulent autour des bêtes libres et sauvages ou enfermées dans la maison, de la région du Midi de la France découverte tardivement, de l’Afrique du Nord également, de quelques portraits de personnages célèbres, et il est aussi beaucoup question de cuisine.
Sensuelle, gourmande et contemplative Colette !

Ainsi, sous la cendre, on cuisait des aliments de manière tout à fait gourmette et gastronomique.

      Gabriel Thurner, Les crêpes en Bretagne, musée d’Orsay, notice.

      Dans ce temps lointain où j’apprenais à respecter la cendre, couvrir le feu pour la nuit, réveiller le lendemain matin son ardeur capitonnée de cendres, j’apprenais que la cendre de bois cuit, savoureusement, ce qu’on lui confie. La pomme, la poire, logées dans un nid de cendre chaude, en sortent ridées, boucanées, mais molles sous leur peau comme un ventre de taupe, et si « bonne femme » que se fasse la pomme sur le fourneau de cuisine, elle reste loin de cette confiture enfermée sous sa robe originelle, congestionnée de saveur, et qui n’a exsudé – si vous savez vous y prendre – qu’un seul pleur de miel.

      Colette, extrait de Prisons et paradis.

      Henri de Toulouse Lautrec, Le secret, dessin, BnF Paris, notice.

Châtaignes, pommes, poires, pommes de terre, betteraves, poulets … et truffes cuisent à merveille dans la cendre.

Colette déplorait déjà en son temps que l’âtre était désormais bien trop vite nettoyé par une manie agaçante de froide propreté. Autrefois on conservait précieusement le talus, l’amphithéâtre de cendre qui fait majestueux le bûcher et chaude la cheminée.

Il est vrai que la cendre prend des libertés au moindre courant d’air et devient poussière disgracieuse sur les meubles. On a hâte de l’éliminer, et bientôt on ne la verra plus du tout, bien cachée, muchée derrière l’insert ou la porte vitrée du poêle, puisque le foyer ouvert dans la cheminée sera très prochainement interdit.

Assis au coin du feu, nous contemplerons l’écran animé de flammes, la rêverie s’en trouvera peut-être limitée.
Un grand feu propre sans son rempart de cendre n’inspire pas le même sentiment, trop neuf, trop vide, trop froid ; la chaleur profonde, pénétrante, ronronnante nous vient quand le feu s’est confortablement installé au creux de son édredon gris, la cendre chaque jour accumulée, pelletée, rassemblée, vannée … alors on peut dans notre intimité descendre …

… et voici une lecture tentante, j’aime bien Dominique Bona !

Une p(l)age de poésie ♥

Aujourd’hui grasse matinée avec Lucien Suel.
Oui, avec Suel un grand moment sensuel !
Un nouveau recueil de ce poète, romancier, dessinateur, traducteur, vient de paraître.
Né à Guarbecque dans les Flandres artésiennes, il nous entraîne sur les plages et dans les villages nordiques, de France et de Belgique.

      Lucien Suel, Ni bruit ni fureur, éd. La table ronde, mars 2017.

Pour marquer le grand coup de coeur que j’éprouve à la lecture de ce livre, j’ai posé un galet en forme de coeur, que j’ai trouvé dernièrement sur la plage en photo ci-dessus et ci-dessous.
Lors de chaque promenade sur le rivage, je cherche de coeurs de pierre, et j’en trouve assez souvent.

Lucien Suel façonne avec les mots, qu’il aime approfondir, triturer, recréer et faire résonner, une poésie variée très personnelle, en prose, en vers, en chants, en images impressionnistes, impressionnantes, fortement empreintes de l’amour de sa région natale.

Un petit extrait :

    Dans le bleu adorable, glacial et immaculé, la bise souffle en rafales. Elle mord les visages et fait monter les larmes aux yeux.

    La plage abandonnée s'allonge à perte de vue. Des petits nuages de sable jaune filent parallèlement aux rouleaux d'écume blanche.

On remarque le clin d’oeil à Hölderlin ( revoir ici).
Ma plage d’un bleu adorable n’est pas celle de Leffrinckoucke ou de La Panne, mais de Fouesnant, et j’aime y laisser s’épanouir mon désir de septentrion, ma gourmandise du Nord.

En bleu adorable s’écrit aussi la poésie de Jean-Pierre Boulic.

J’ai présenté plusieurs fois ce poète que j’aime beaucoup : revoir ici.

Avec son nouveau recueil illustré de splendides photos, il nous emmène sur l’île d’Ouessant.
Est-ce la magie unique de cette île qui ensorcelle les mots du poète ?
Ses strophes sont plus belles que jamais, je suis transportée par cette poésie ruisselante de lumière.

    Jean-Pierre Boulic, Ouessant sans fin, éd. Minihi-Levenez, 4ème trimestre 2016, bilingue breton.

    Ce très bel album mérite aussi un petit caillou cordial !

    un petit extrait :

      C'est un rien surgi à la frange
      Des ciels et courants fous
      Roche d'oiseaux et de couleurs
      Une île sans âge sans arme
      Comme le perce-neige
      Sous la longue étoffe du vent.

Confidence, je ne suis jamais allée sur l’île d’Ouessant, mais après cette lecture, j’ai hâte de m’y rendre !

La poésie de Jean-Pierre Boulic chante le bonheur simple et à la fois infini d’être là, devant la beauté du monde, sa réalité âpre, sa création de chaque instant.
Poésie veut dire création, le regard du poète recrée le nôtre, qui se fait plus ouvert, émerveillé.

Aux Champs-Elysées

Au soleil, sous la pluie,
A midi ou à minuit
Il y a tout ce que vous voulez aux Champs-Elysées.

Les Champs-Elysées !
Depuis Proust, et même depuis Jo Dassin, ils ont bien changé !

      Frères Neurdein, Perspective de l’avenue du Bois de Boulogne, vers 1890, photographie, musée d’Orsay, notice

Ce lieu mythique était autrefois un lieu de promenade et un terrain de jeu pour les petits Parisiens, cependant, dès la fin du XIXème siècle, l’air y fut jugé nocif pour la santé des enfants. Dans À la recherche du temps perdu, on peut lire que des mères de famille considéraient cet espace malsain, responsable de maux de gorge, rougeole et fièvres.

Le jeune narrateur de la Recherche aime aller y jouer avec son amie Gilberte Swann, dont il est amoureux.
Amours enfantines, amours adolescentes, amours plus tardives, on ne sait pas, Proust laisse la chronologie floue, et Odette, la mère de Gilberte, jette aussi le trouble en préférant retenir sa fille dans les apparences de l’enfance …

      Un coin des Champs-Elysées, photo de presse, BnF Paris, notice

Retrouvons donc le jeune Marcel aux Champs avec Gilberte :

Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m’ayant appelé. Il me fallut l’accompagner dans un petit pavillon treillissé de vert, assez semblable aux bureaux d’octroi désaffectés du vieux Paris et dans lequel étaient depuis peu installés ce qu’on appelle en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l’entrée où je restai attendre Françoise dégageaient une fraîche odeur de renfermé, qui […]me pénétra d’un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine.

      Charles Marville, Cabinets inodores, photographie, ENSBA Paris, notice

En sortant du lavabo, le narrateur rejoint Gilberte, assise sur une chaise non loin de là, elle tient une lettre dans la main et ils se livrent à un petit jeu de chat et de souris :

[…]
– Voyons, empêchez-moi de l’attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.

Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de ses cheveux qu’elle portait sur les épaules, soit que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même ; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais de l’attirer, elle résistait ; ses pommettes enflammées par l’effort étaient rouges et rondes comme des cerises ; elle riait comme si je l’eusse chatouillée ; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j’aurais voulu grimper ; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu’en fût à peine augmenté l’essoufflement que me donnaient l’exercice musculaire et l’ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l’effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m’attarder le temps d’en connaître le goût ; aussitôt je pris la lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté :

– Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.

      Marcel Bovis, Champs Elysées Paris, 1930, photo, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine Charenton-le-Pont, notice

Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre objet que celui que j’avais avoué, mais n’avait-elle pas su remarquer que je l’avais atteint. Et moi qui craignais qu’elle s’en fût aperçue (et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée qu’elle eut un instant après, me donna à penser que je n’avais pas eu tort de le craindre), j’acceptai de lutter encore, de peur qu’elle pût croire que je ne m’étais proposé d’autre but que celui après quoi je n’avais plus envie que de rester tranquille auprès d’elle.

      Manège de chevaux de bois aux Champs Elysées, photo, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine Charenton, notice.

En rentrant, j’aperçus, je me rappelai brusquement l’image, cachée jusque-là, dont m’avait approché, sans me la laisser voir ni reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé. Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d’humidité. Mais je ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le rappel d’une image si insignifiante m’avait donné une telle félicité. En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de Norpois ; que j’avais préféré jusqu’ici à tous les écrivains celui qu’il appelait un simple « joueur de flûte » et une véritable exaltation m’avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une odeur de moisi.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs I, Autour de madame Swann.

      Eugène Atget, Café aux Champs-Elysées, photo, BnF, notice.

Ce passage donne encore un exemple de la mémoire involontaire, il est rarement cité, bien moins connu que la madeleine, le pavé de Venise, la serviette de table, ou le livre François le Champi par exemple.
Et pour cause, il est plein de sensualité, légèrement licencieux.
En quoi une banale odeur de moisi peut-elle donc devenir si exaltante ?
Cette odeur retrouvée aux Champs Elysées était celle du cabinet de l’Oncle Adolphe, le vieux tonton lubrique, petite pièce dans laquelle il recevait des cocottes, et le narrateur petit garçon y avait un jour rencontré une dame, charmante, qui sera plus tard madame Swann et qui sera la maman de la petite Gilberte.
Le narrateur adolescent, dans ce souvenir olfactif plus ou moins conscient, se découvre, à l’exemple de son oncle, une joie adulte d’homme en compagnie d’une femme, et il reconnaît après coup qu’il y a de quoi avoir honte car ce n’est qu’un parfum de moisi !

      Champs-Elysées, dame à l’ombrelle en robe jaune, 1875, estampe, BnF, notice .
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