Au palais des beaux arts de Lille, on peut se plonger dans un sous-bois, s’asseoir sur la mousse, tirer de sa poche un bon livre et lire quelque chose de doux, poétique, intime, bercé par le murmure de la forêt …
c’est à dire qu’on pénètre dans un certain paysage accroché au mur et on s’y installe.
Ce paysage qui m’a fait rêver est celui-là :
Ce tableau est peint par Constant Dutilleux, et représente une hêtraie en forêt de Fontainebleau.
Constant Dutilleux ( biographie ici )avait pour ami Corot et c’est celui-ci qui lui fit découvrir la forêt de Fontainebleau en 1851. Dutilleux y fait connaissance des peintres de Barbizon et peint et dessine de nombreux paysages de forêt.
Ce lecteur fait envie dans ce cadre enchanteur !
Etrange hasard, j’avais choisi ce beau tableau du musée de Lille pour parler d’un livre de poésie aujourd’hui, et aujourd’hui 22 mai, j’apprends que le compositeur Henri Dutilleux vient de mourir.
Le peintre Constant Dutilleux était l’arrière-grand-père de Henri Dutilleux.
Alors, musique ou poésie, que dois-je choisir pour bloguer ?
Les deux !
C’est en effet par un hasard étonnant que les circonstances me poussent à mêler musique et poésie aujourd’hui, car le poète que je voulais évoquer est aussi un musicologue.
Alain Duault, on connaît sa voix, il anime des émissions de musique à la radio, mais, je pense, on connaît moins sa voix de poète.
Alain Duault, Les sept prénoms du vent, Gallimard, février 2013
Ce dernier recueil est très original, guidé par le chiffre sept. Les poèmes sont classés par thème, en tout sept thèmes, et chacun compte sept titres.
Sous le chapitre sept visages, il y a celui de Van Gogh. Je ne pensais pas recopier ce poème à propos de Van Gogh, je voulais en choisir un autre, mais en hommage à Henri Dutilleux, je me permets de citer ce poème d’Alain Duault :
Van Gogh
Quel regard dans la nuit étoilée quand il se hâte
Au milieu des tournesols qui s’effacent sous le ciel doré
Il traverse un champ de blé à midi un champ de blé vert
Un champ de blé avec bleuet car il traverse les couleurs
Il regarde ses souliers salis sur la terrasse du café le soir
Il aime le café de nuit le ciel nocturne et la maison jaune
Et tous ces tournesols en champs dans un vase ou séchés
Les iris aussi et les pruniers en fleurs les roses sauvages
Il aime marcher sur la route avec un cyprès et une étoile
Jusqu’aux champs de blés aux coquelicots qui éclairent
Le ciel jaune où il se regarde au chapeau de paille se regarde à
L’oreille mutilée à l’oreille bandée au chapeau de feutre
Se voit sur le champ de blé au corbeaux dans ce miroir
La couleur
Alain Duault, recueil Les sept prénoms du vent
Il n’y a pas d’oeuvres de Van Gogh à Lille, mais du vent dans les toiles !
Pour aller à Dunkerque , le week end dernier, j’avais mis dans ma valise La plage d’Ostende, de Jacqueline Harpman.
La plage d’Ostende, on la devine ou l’imagine, là-bas à l’horizon sur ma photo, puisque je me suis promenée sur le sable entre Dunkerque et Leffrinckoucke, à quelques encablures de la frontière belge.
Il faisait beau, mon roman m’a beaucoup plu.
Jacqueline Harpman était écrivain et psychanalyste, née à Bruxelles en 1929, elle est morte il y a un an en mai 2012. Je ne la connaissais pas, et j’ai découvert, dans un étonnement béat, son écriture agréable, fluide, précise.
Le sujet de ce roman est une histoire d’amour. L’eau de rose fait du bien de temps en temps, celle-ci, loin d’être doucereuse et volatile, laisse une longue empreinte.
Une femme raconte son amour hors du commun pour un homme de vingt-cinq ans son aîné. Elle était tombée amoureuse de lui dès l’âge de onze ans et s’était promis d’aimer pour toujours l’élu de son coeur enfantin. Il était artiste peintre et s’était marié sans amour, pour survivre financièrement. Dès qu’elle atteignit l’âge adulte, elle devint sa maîtresse et elle se maria de son côté pour convenances, en formant avec son amant un couple aussi indéfectible que scandaleux dans la société guindée des années soixante.
La plage d’Ostende est le titre du plus beau et plus célèbre tableau de ce peintre, une toile dans un camaïeu de gris comme l’eau de ses yeux. Toutes les nuances de gris colorent les amours tourmentées et interdites de ces amants terribles. Les mots sont inutiles entre eux, elle devance tous ses désirs, lui tend toujours le tube de peinture nécessaire avant qu’il ne le réclame devant son chevalet.
C’est toute une palette de sentiments que crée avec finesse Jacqueline Harpman (qui cite même Proust !).
Il y a quelque chose de la jeune fille fille à la perle chez cette amoureuse, mais si Tracy Chevalier ne m’a pas donné envie de mieux connaître ses livres, Jacqueline Harpman au contraire me rend curieuse.
J’ai eu autant de plaisir à lire cette histoire de longanimité, passion-patience-souffrance, qu’à me promener dans l’infini bleu de la longue plage. Il faisait très beau ce dimanche. C’est très beau aussi par temps gris.
Un petit extrait du livre, un moment où la jeune fille rejoint le peintre dans l’atelier :
Un soupir ténu traversa la pièce avec une lenteur infinie, voyageant doucement dans l’air, retenu, un élan à peine sensible qui glissa jusqu’à lui et l’atteignit avec délicatesse, une brise fine qui fait à peine vibrer le feuillage. Je vis bien qu’il en fut tout décontenancé, il vacilla. Je devais être à ses côtés, comme il était naturel, et voilà que c’est du bout de la pièce, à des lieues de lui, que venait le faible signal de ma présence. Alors la main toujours tendue, mais sentant déjà que c’était inutile, il tourna la tête et me chercha du regard.
J’étais debout devant la porte grise, je portais une jupe beige pâle et un chandail couleur de perle éteinte : j’avais les couleurs mêmes de son tableau, de son âme, de sa vie. Il me vit.
Jacqueline Harpman, La plage d’Ostende
J’ai mangé des moules-frites, des croquettes de crevettes, et savouré cette littérature de Belgique.
De bien beaux jours en Flandre occidentale !
À Lille, le musée des beaux arts s’appelle palais des beaux arts. Ca en impose, et quand on voit le pompeux édifice, gloire de la troisième République, on comprend. Ce bâtiment m’a toujours dérangée, intimidée, je lui préfère la discrète élégance des autres musées de la région, l’hôtel Sandelin de Saint Omer, le palais Saint Vaast d’Arras (un vrai palais qui abrite un beau musée ne reniant pas ce dernier mot), ou la Chartreuse de Douai par exemple …
Ce gros édifice devint trop petit, et, sur l’arrière, parallèle à lui, un bâtiment moderne, tout de glace recouvert, fut construit dans les années quatre-vingt-dix pour abriter les services, comme un miroir reflétant sur sa façade quadrillée l’ancienne silhouette massive et tourmentée. L’effet est magnifique.
Ce Palais renferme des merveilles souvent célèbres, et j’ai eu beaucoup de plaisir à revoir mes oeuvres favorites. Et puis, chaque fois qu’on visite un musée qui nous est connu, qu’on lui rend donc visite comme à un ami, on se laisse surprendre par quelques délices …
Le sous-sol rénové présente le moyen-âge sous les voûtes de briques roses, c’est à mon avis le plus bel endroit du musée. L’étage a vieilli déjà, et si on a visité le Louvre Lens, on se dit que le palais de Lille aurait besoin d’un petit rafraîchissement.
Mais les escaliers restent majestueux.
Mon chef-d’oeuvre favori, le voilà :
Emmanuel De Witte, Intérieur de la Nieuwe Kerk, 1656
On retient son souffle devant la douceur de la lumière et la parfaite balance des couleurs dans ce tableau sobrement tricolore, blanc, gris, rouge. Extase.
Entourage de Rembrandt ? La Mélancolie, 1630 ?
commentaire du musée ici
Beaucoup de points d’interrogation encore aujourd’hui pour ce tableau d’une composition très dépouillée.
J’ai particulièrement aimé le cadre, très sobre, rythmé, participant de la perspective de la composition, en complète harmonie avec la toile.
Le petit prince Eugène, comme je l’aime !
Ce fut une grande joie de retrouver le bouquet de fleurs de Delacroix que j’avais admiré cet hiver à Paris (ici) !
J’aurais bien d’autres sculptures ou toiles à montrer ici, point trop n’en faut, et voilà ma surprise du jour :
Frans Floris, Sainte famille, vers 1550
Qu’ai-je donc découvert dans ce tableau en poussant un petit cri de souris ?
Un dé !
Il est posé sur la table à côté des ciseaux.
Quel beau dé saint !
Les cerises symbolisent le Christ, la grenade dans la corbeille l’Eglise, et cette boîte à couture de la Vierge me remplit de joie.
Un train qui roule, la vie s’écoule, ma dernière lecture, dans le TGV, me fait penser à ces vers d’Apollinaire. J’aime le train qui accorde du temps aux livres. J’en ai découvert un très charmant, qui parle de jardin, de poésie, le voici :
Le jardin perdu, de Jorn de Précy, éd. Actes Sud, septembre 2011
Jorn de Précy (1837-1916) était un jardinier islandais parti travailler en Angleterre. Il fut le grand ami de William Morris et il a fortement influencé l’art du jardin anglais au XXème siècle.
Il avait créé le jardin de Greystone dans l’Oxfordshire, aujourd’hui disparu.
Il détestait les jardins trop soignés et sans âme, les jardins à la française quadrillés de buis sans poésie, les jardins maniérés qui veulent à tout prix faire voyager le promeneur vers telle destination exotique …
Il rassure le jardinier paresseux dans mon genre, car il ne prétend pas tout maîtriser, il préfère laisser la nature libre de composer son oeuvre.
Il admirait les jardins d’extrême Orient.
Un jardin réussi est, aux yeux des Japonais, un jardin où les esprits se sentent bien et ne songent pas à aller ailleurs. Le jardinier oriental sait depuis toujours qu’il ne doit pas rêver de soumettre la nature à ses desseins (pour autant qu’un désir aussi stupide puisse naître dans son esprit) et qu’il doit laisser une place à l’invisible et à l’imprévu. Contrairement à nous, les Orientaux n’expulsent pas le mystère de leur monde. Jorn de Précy, Le jardin perdu
Il aime les jardins abandonnés, silencieux, empreints de mélancolie, de poésie sauvage. Il était venu visiter le parc de Sceaux, laissé à l’abandon et pas encore transformé en jardin public, il y trouve une statue :
C’était Flore, la déesse romaine des floraisons et du printemps. Dans le jardin silencieux, frissonnant dans l’air matinal, elle était heureuse. Son bonheur sautait aux yeux. D’où venait-il ? Du silence, de l’abandon du lieu, sans doute, de la solitude qui régnait absolument dans le jardin.
Pour lui, le jardin doit être un lieu de désobéissance ; c’est un concentré de vie, un lieu frémissant qui se suffit à lui-même dans un présent éternel, lent et doux. Et le jardinier travaille tous les jours avec l’invisible.
Nettoyer, le mot, selon Jorn de Précy, devrait être banni du vocabulaire du jardinage. Le jardinier oeuvre avec la nature et le génie du lieu, joue avec le mystère du monde végétal. Ce jardinier est modeste, il sait que le chemin vers l’oeuvre se fait à genoux.
Le jardin est un refuge face à l’histoire. Un espace où l’amertume se métamorphose, par magie, en bonheur. Un lieu où se retirer du monde pour se consacrer à la méditation, à l’art, à la consolatio philosophiae.
À tous ceux qui cherchent dans le jardinage une forme de philosophie et de sérénité, je recommande ce petit livre.
Les photographies sont conciliantes, elles ne montrent pas les herbes indésirables qu’il faut bien retirer de temps en temps ! Mais je ne suis pas une obsédée du (décrié) nettoyage, et je laisse faire la nature parfois un peu trop à sa fantaisie. Je plante et sème beaucoup, au hasard et au petit bonheur de la binette, la surprise est la récompense !
Un bâtiment tout plat, tout neuf, discret, satiné, doux reflet de la modestie du pays, est né devant l’enseigne, bien nordique, Stella Artois, du café – estaminet – chez Cathy.
Point d’architecture m’as-tu-vu, pas de sensationnel audacieux, seulement la beauté pure du ciel gris ou bleu accueillie par le verre et l’aluminium.
Sobriété japonaise de l’agence d’architecture SANAA.
Le nouveau musée a été construit au dessus du carreau de mine d’une fosse abandonnée à Lens depuis 1960. Vingt hectares de friche se sont transformés en un lieu de savoir, de découverte et de plaisir. C’est, si je puis dire, une nouvelle mine, de trésors, de réjouissances, dans laquelle les visiteurs vont extraire toute la curiosité cachée en eux.
Le parc entourant le musée prend forme lentement, alliant la modernité de son dessin à une végétation qui sera sans doute séduisante, mais ce premier printemps glacial n’accélère pas la pousse. Imaginons le jardin dessinant ses volumes sur les façades polies du musée, ce sera merveilleux.
Il y avait beaucoup de monde ce vendredi là, et, pour une fois, on se réjouit de la foule venant découvrir ce que propose le Louvre, le grand de Paris. Quels chefs d’oeuvre a-t-il déposé là, dans ce palais de glace, comme le père Noël ses cadeaux dans les souliers ?
La première impression, après avoir franchi l’habituel dispositif de sécurité des grands musées, ces rayons x qui voient tout, est un sentiment d’espace, de liberté, de lumière. Par transparence, on aperçoit d’emblée les lieux où aller.
On se dirige vers les collections.
La surprise est aussi grande que la galerie !
Une salle de 3000m² s’intitule la Galerie du Temps.
C’est l’endroit unique au monde où sont rassemblés cinq millénaires de l’histoire de l’art, du quatrième avant Jésus Christ au milieu du XIXème siècle après Lui, sans cloisons, ni séparations, comme dans un fondu enchaîné des plus artistiques.
Le sol est incliné et descend doucement des temps les plus reculés jusqu’à l’époque de 1850, la date limite des collections exposées au palais du Louvre.
Sculptures, objets d’art, tableaux voisinent et se répondent, s’envoient des clins d’oeil d’une époque à l’autre, jouent des contrastes, invitent aux comparaisons, amusent le regard. Cette présentation absolument nouvelle attire et enchante.
Une explication de cette grande galerie peut se lire sur cette page.
Les oeuvres exposées actuellement sont là pour cinq ans. Mais quelques chefs d’oeuvre seront changés au cours du quinquennat, peut-être parce que le Louvre parisien ne peut pas se défaire de certaines oeuvres trop longuement…
Il y avait beaucoup trop de visiteurs pour permettre des photos convenables. Il faudra revenir !
Même si on connaît bien une partie plus ou moins grande des oeuvres exposées, on les redécouvre avec un autre oeil, dans un autre contexte, sous un nouvel éclairage, et celui-ci est particulièrement réussi.
Le plafond semble diffuser une large lumière naturelle ne provoquant aucun reflet, la salle, pourtant gigantesque, est si claire qu’elle laisse imaginer une promenade dans un jardin d’hiver.
La clarté guide le peuple.
La lumière est douce et le bruit feutré. Malgré la foule et l’abondance de poussettes (l’atout de ce musée plat de plain pied, les véhicules roulants y accèdent très facilement), le musée n’est pas bruyant.
Sur le mur, les repères chronologiques :
Les jeux de lignes, de transparences et de reflets animent le musée de tous côtés.
Les murs métalliques semblent agrandir encore cette galerie du temps. Malgré tout, quand on connaît le grand Louvre, on a l’impression que ce musée est petit, on en voudrait encore, on redemanderait bien un rab de chefs d’oeuvre comme un rab de frites !
Après la galerie du temps, qui contient une collection semi-permanente, il y a le Pavillon de Verre qui expose des collections de façon temporaire, changées tous les six mois.
Le thème de ce printemps-été est justement le temps.
Thème choisi en l’honneur de Marcel Proust célébré cette année?
Ce pavillon de verre est composé de salles rondes, qui, elles, ont des parois opaques, pour des raisons de conservation je suppose, car des dessins, fragiles à la lumière, y sont exposés.
L’exposition montre comment les artistes ont représenté la notion du temps, les heures, les jours, les mois, les saisons, les évènements marquants, comme par exemple, les géants du carnaval qui rythment l’année.
Le Louvre Lens pense aux touristes du nord de l’Europe, et c’est la première fois que je vois un musée en France indiquer une version en néerlandais.
Le musée se trouve non loin de la gare SNCF et le TGV s’arrête à Lens, il est donc simple de s’y rendre, et la visite vaut le détour. J’ai déjà envie d’y revenir !
J’y reviendrai, ici en bloguant, pour évoquer quelques oeuvres qui m’ont émue. C’est étrange, des tableaux, que je connaissais bien en les ayant souvent regardés au Louvre, m’ont apporté un supplément de bonheur dans ce nouveau musée, et j’aimerais les revoir encore sous cette lumière enveloppante. C’est comme s’ils étaient très fiers d’être là et le chuchotaient en souriant à l’oreille des visiteurs.
Imaginons qu’un dictateur brûle tous les dictionnaires, interdise les mots, sauf une douzaine qu’il juge indispensables en les dressant sur une liste.
A mon avis, ce serait comme un jardin dans lequel seulement quelques fleurs et deux ou trois couleurs sont autorisées, toutes les autres étant exterminées.
Alors les mots se révoltent, comme pourraient se révolter les fleurs. Il en faut de toutes les couleurs, de toutes les origines, de toutes les formes, de toutes les racines et les lettres …
Je compare les mots aux fleurs, parce que je les aime, les mots, les fleurs, et je dis parce que, parce que c’est comme ça, cette locution martèle mon affirmation. L’écrivain Jean-Louis Fournier a dit que « parce que » devrait être supprimé de la langue française pour sa lourdeur et sa laideur, mais tous les mots ont leur raison d’être.
Ce n’est pas Jean-Louis Fournier, mais Erik Orsenna que je veux évoquer aujourd’hui, ces écrivains ont par ailleurs tous les deux écrit à propos de la grammaire.
J’aime beaucoup La fabrique des mots, de Erik Orsenna, éditions Stock.
Ce petit livre raconte, avec de la joie et de la fraîcheur, une aventure, plutôt une mésaventure, des mots maltraités par des lois totalitaires sur une île lointaine, c’est un livre d’images aussi, et grâce à ses illustrations, il s’adresse aussi bien aux adultes qu’aux collégiens.
L’auteur s’est lui-même glissé entre les pages :
Le livre fait vibrer de frémissantes étymologies, sauve les mots d’origine étrangère, plonge dans l’Antiquité grecque ou latine.
Dans ma tulipomanie, je repense tout d’un coup à l’origine du mot tulipe qui vient du mot turc turban. J’avais blogué à ce sujet il y a longtemps, la tulipe prend la forme d’une coiffure enturbannée.
Les tulipes ont été importées en Europe de l’ouest vers 1560 par un ambassadeur qui avait cueilli ces fleurs dans les jardins de Soliman le Magnifique.
Je plante des tulipes un peu partout tous les ans, je les oublie, puis m’éblouis.
Même quand elles s’étourdissent dans les folies de leurs corps, s’abandonnent enfin sans fierté, lâchent prise après deux semaines de maintien parfait, pour ressembler à un cierge éteint, un crayon mal taillé, une souillon en haillon, elles forcent l’admiration.
Je m’absente pour une grande semaine, vais aller visiter le nouveau musée dans le Nord, non pas à Stockholm le musée Abba, mais à Lens, le Louvre !
Mon jardin continuera de fleurir sans moi, que de fleurs vais-je manquer !
Un livre-musée comme je les aime, un livre d’images et de littérature qui complète élégamment la bibliothèque de tout lecteur amateur de Balzac.
Il présente les cent chefs-d’oeuvre de la peinture qui traversent La comédie humaine.
L’auteur de ce beau livre est Yves Gagneux, qui dirige la maison de Balzac , rue Raynouard à Paris.
Ce musée imaginaire rejoint celui de Marcel Proust.
Ces deux livres ne sortent pas de la même maison d’édition, mais semblent faits pour vivre ensemble : même format, même épaisseur, même poids, même présentation du texte de l’écrivain sur une page avec en regard sur l’autre page la reproduction de l’oeuvre citée.
Il est vrai que Proust cite souvent Balzac dans la Recherche, et ce musée imaginaire de Balzac arrive un peu comme une illustration supplémentaire d’À la recherche du temps perdu.
Quand on a les deux livres sous les yeux, c’est amusant de chercher des points communs entre les deux écrivains.
Beaucoup de peinture italienne chez Balzac comme chez Proust, Rembrandt était admiré par eux deux aussi. Mais Balzac ne pouvait pas citer Vermeer. Ce peintre était tombé dans l’oubli, encore totalement ignoré jusqu’à ce que le critique d’art Thoré-Burger le redécouvre après 1865. La vue de Delft, le plus beau tableau du monde selon Proust, était pour Balzac le chef d’oeuvre inconnu !
Proust et Balzac eurent la même tentation de comparer certains de leurs personnages à des figures précises dans les tableaux. Chacun connaissait bien le Louvre et puisa dans ce musée un grand nombre d’oeuvres.
Chardin, Portrait de Mme Chardin, 1775, pastel, D.A.G. Louvre, notice
Marcel Proust ne pouvait pas reprendre les mêmes tableaux que Balzac, même s’il se référait aux mêmes artistes, on l’aurait accusé de pompage.
Cependant, on reconnaît le même portrait dessiné par Chardin,
d’une part dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, quand la servante Françoise (aussi le prénom de madame Chardin) met un chapeau pour partir à Balbec :
Et, de même qu’il est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers lesquels les artistes les plus conscients s’efforcent, dans une chanson populaire, à la façade de quelque maison de paysan qui fait épanouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufrée juste à la place qu’il fallait – de même le noeud de velours, la coque de ruban qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le chapeau devenu charmant.
Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Nom de pays : Le pays
d’autre part dans Le cousin Pons, l’homme de loi peu scrupuleux, Maître Fraisier, parle d’un portrait de dame signé Chardin, et Balzac pense très probablement à ce pastel du Louvre.
Voilà une amusante promenade entre les livres et les tableaux !
Je l’ai fait, j’ai lu Les Chouans !
J’ai suivi les conseils de Nathalie qui présente de très belle façon ce roman de Balzacici .
Je n’ai pas éprouvé le même enthousiasme que Nathalie pour lire ce livre, j’ai butté, trébuché, laché souvent le volume, mis du temps à le finir (plus de deux mois !), et pourtant, je le pense comme Nathalie, ma conclusion est très positive, c’est un bon livre qu’on est heureux d’avoir lu.
Un élément autre que l’engouement de Nathalie m’a encouragée à lire Les Chouans, ce fut, cet hiver, l’exposition de peinture d’histoire au musée des beaux arts de Quimper.
Jules Girardet, Les révoltés de Fouesnant ramenés à Quimper par la Garde nationale en 1792, vers 1886-87, mba Quimper
Quand on a la chance d’avoir sous les yeux une illustration magistrale et picturale du roman, on est entraîné à ouvrir les pages. La peinture m’a très souvent conduite vers la littérature.
Cette exposition montrait des tableaux de Chouans appartenant au musée, qui, faute de place sans doute, ne sont pas exposés en permanence.
Quand j’ai lu le livre de Balzac, j’ai retrouvé à travers ses descriptions la même force d’émotion que dans les tableaux.
Les premiers chapitres du roman dressent un portrait sans concession des Bretons. Ouh lala, on rit de l’incurie industrielle de La Bretagne en 1799 et de ses habitants préhistoriques taillés à la hache, qui n’offraient rien dans leurs costumes et leur coiffure de ce qui appartenait à la civilisation nouvelle.
Les Chouans portent des noms pittoresques : Pille-Miche, Marche-à-terre, Galope-Chopine, Mène-à-bien. La description de l’un d’eux est un grand moment de littérature, du cinéma en haute définition, un régal absolu.
Les descriptions des paysages et des personnages m’ont captivée. Balzac dessine un muscadin mieux que tout artiste, une robe à l’antique, une atmosphère automnale, une femme amoureuse en pleine démonstration de séduction, un sémillant jeune homme, avec une magie rare. On tombe soi-même sous le charme du beau marquis de Montauran, dont on connaîtra seulement à l’avant-dernière page le prénom : Alphonse, ou de la sublime Marie de Verneuil, dont on ne saura finalement presque rien.
Alexandre Bloch, La chapelle de la Madeleine à Malestroit 15 nivôse an III, 1886, mba Quimper
Ce que je reproche à ce roman, c’est un récit trop long et confus à mon goût des embuscades, bagarres, manoeuvres stratégiques des Bleus (républicains) et des Blancs (chouans). À mon esprit fleur bleue il ne faut point trop parler de batailles , de rois et d’éléphants (mais j’ai aimé la naissance d’un pont de Michel Ange échafaudée par Mathias Enard !).
Cependant, grâce à ces passages guerriers, décrits avec la même finesse que dans ces tableaux de Bloch, j’ai pu, dans le même temps, lire une douzaine d’autres ouvrages ! Inconstance de grillon !
On assiste à une messe sous un chêne comme aux premiers temps du christianisme, transformant le bois en un domaine des murmures, en une cathédrale sylvestre , on retrouve Chateaubriand, et on est saisi par le sermon du curé, qui dénonce les crimes des Bleus contre l’Eglise, et qui utilise la religion à des fins politiques. En ces temps de révolution chacun défend son parti avec ce qu’il possède.
Les Chouans, c’est aussi une histoire d’amour, qui finit comme dans Mayerling, romantique à souhait.
Guerre en sabot, histoire de France, séduction en mousseline, espionnage, vengeance, mensonge, gloire et beauté, on trouve tout dans ce roman qui précède tous ceux de La comédie humaine.
Alexandre Bloch, La défense de Rochefort-en-Terre le 27 avril 1793, mba Quimper
Ce livre de contes pour enfants, qui remplace être par avoir, Il y avait une fois, signé d’un nom qui en fait résonner un autre dans notre esprit, M(ichel?) Hollebecque, m’a été offert à Noël par mon mari. Quel beau cadeau pour pour une amoureuse des belles illustrations !
On connaît en général l’illustrateur Benjamin Rabier, ses dessins ont souvent été réédités dans des albums pour les enfants, mais Guy-Pierre Fauconnet me paraît plus confidentiel, je ne le connaissais pas du tout.
Ses illustrations ont un charme fou, mais elles sont peut-être beaucoup trop attachées au style de leur époque pour plaire aux enfants d’aujourd’hui. Les albums enfantins du passé deviennent des objets de collection et d’affection pour les adultes, c’est ainsi !
Guy-Pierre (un prénom pour la haute-couture adepte de la taille de guêpe!) Fauconnet est né en 1882, mort en 1920, fut peintre et décorateur de théâtre, en dessina des costumes, et collabora avec Paul Poiret (qui balaya la taille de guêpe).
On reconnaît en effet la longue ligne souple du modern’style de Paul Poiret dans ses dessins.
On se demande même qui a influencé l’autre !
Fauconnet signait d’un simple F ou de son nom complet, et ses figures adoptent la courbe pure des sculptures de François Pompon par exemple, ou la fluidité d’une robe de Poiret.
Ce style a marqué son temps (mon livre date de 1910), mais ne parle plus aux petits enfants de nos jours, seulement aux grands !
Je guette maintenant les Fauconnet dans les brocantes comme un chercheur de champignons les morilles au mois de mai !
La voie lactée des chefs d’oeuvre ! Une chaîne de supermarchés a illustré ses boîtes de lait avec les seize oeuvres les plus célèbres du Rijksmuseum d’Amsterdam.
Ce n’est pas en France, ce ne sont pas les magasins Leclerc, même Culture, cela se passe aux Pays-Bas, et il s’agit de la chaîne Albert Heijn.
La présentation de ces boîtes chefdoeuvrisées en l’honneur de la réouverture du Rijks est ici
Une description du tableau est donnée sur chaque boîte, ainsi qu’une devinette. On se réveille le matin avec un nuage de lait et un soupçon de culture. Sympa, non ?
On peut collecter des timbres avec l’achat de ce lait, et quand on a rempli le carnet collecteur, on a une remise de cinq euros sur le prix d’entrée au Rijksmuseum.
Je trouve cette idée excellente. Celle-ci a dû partir d’un tableau précis, on s’en doute, La laitière de Vermeer.
D’ailleurs, le présentateur dans le spot publicitaire qui vante ce lait de la marque du distributeur ( cliquer dans le bas de la page ici), se déguise lui-même en laitière, et il est tordant. On peut le voir aussi en capitaine Frans Banning Cocq de La Ronde de nuit.
Les Paysbassiens sont à l’aise avec leur patrimoine culturel. En France nous sommes beaucoup plus frileux et complexés.
Imaginons que le Louvre ait autorisé cette opération publicitaire à l’ouverture de la Pyramide par exemple, ou du grand Louvre, quels chefs-d’oeuvre auraient été sélectionnés, et pour quel produit de grande consommation ?
Tsss, impensable !
quoique … la ligne de produits cosmétiques Carrefour … il a tant de corps à laver, de têtes à shampooiner, de barbes à raser, d’aisselles à parfumer, de visages à soigner au Louvre !