La vie de Cadran

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Gérard Dou, Nature morte avec une montre et un bougeoir, vers 1660, SKD Gemäldegalerie Alte Meister Dresde, notice

      Une pendule s’est arrêtée –
      Pas celle de la Cheminée –
      L’art de Genève le plus savant
      Ne peut faire plier le pantin ballant –
      Qui vient de se figer –

      Un effroi a saisi la Babiole !
      De douleur – les chiffres se sont tassés –
      Puis dans un spasme ont quitté les Décimales –
      Pour un midi sans Degrés –

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      Il ne bougera pas malgré les Docteurs –
      Ce balancier de neige –
      Le réparateur l’importune –
      Un Non indifférent – froid –

      Tombe des aiguilles Dorées –
      Tombe des Secondes minces –
      Des décennies d’Arrogance entre
      La vie de Cadran –
      Et Lui –

      Emily Dickinson, Car l’adieu, c’est la nuit, traduction de Claire Malroux, éd. Poésie/Gallimard

Pieter Claesz, Nature morte vanité avec autoportrait, vers 1628, musée germanique Nuremberg, notice et commentaire.

Une vanité hollandaise me semble tout à fait capable d’illustrer ce poème même si la montre n’a pas de balancier.
Emily Dickinson évoque la mort, celle qui arrête l’horloge interne, qui immobilise l’être humain et le fait ressembler au balancier blême et froid comme neige. Celui-ci, au terme de sa vie vaniteuse, arrogante, de cadran indiquant l’heure, se trouve alors face à Dieu.
Midi sans degrés, c’est le moment où les aiguilles se superposent et prennent la forme d’un corps immobile, le moment où elles terminent un cycle, un tour de cadran.

De même, Pieter Claesz montre la vanité des choses et des âmes, le temps qui passe, il représente une boule de cuivre, qui a le même symbole que l’Homo Bulla, que la bulle de savon, image de la vie éphémère.
Mais, dit le commentaire du musée, le peintre a fait son autoportrait dans la boule, et la peinture saura ainsi surmonter la fugacité humaine, car elle assurera la renommée de l’artiste au delà de sa mort.

Emily Dickinson ne savait pas ou n’aimait pas lire l’heure dans sa jeunesse, sans doute était-elle fâchée avec ce temps minuté qui régente par la façon dont les humains le comptent, le divisent, le répartissent et le calculent. J’ai connu les mêmes difficultés, je n’ai pas su lire l’heure avant un âge bien avancé, blocage révélateur sans doute, et aujourd’hui encore le temps qui passe est pour moi une chose qui fâche. Je rêverais d’un cadre de vie sans cadran !

Mais le temps en littérature, en poésie, en musique, en peinture, j’aime bien ! Revoir la catégorie qui rassemble les articles sur cette page, et puis sur celle-là.

Taxi !

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Un Américain à Paris, Paul Auster précisément, sort de la gare de Lyon avec femme, enfant, trois énormes valises et le manuscrit de son dernier livre. Il venait de passer six semaines de vacances dans le Sud de la France, et devait rencontrer un éditeur dans la capitale avant de reprendre l’avion pour New York.
C’était un 1er septembre il y a une vingtaine d’années, l’écrivain découvrait les Français dans le chaos traditionnel des retours de vacances dans les gares parisiennes :

    […] les Français se transforment en gamins hargneux dès qu’ils se trouvent trop nombreux dans un espace restreint, et plutôt qu’essayer collectivement d’imposer un ordre à leur situation, tout vire soudain au chacun pour soi. La pagaille ce jour-là devant la gare de Lyon te rappelait certains reportages filmés sur la bourse de New York : Mardi noir, Vendredi noir, les marchés internationaux s’effondrent, le monde est en ruine, et là, sur le parquet de la bourse, un milliers d’individus affolés hurlent à tue-tête, tous au bord de l’infarctus mortel. Telle était la foule à laquelle tu t’étais joint en ce 1er septembre il y a vingt-deux ans […]

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L’écrivain peut enfin monter dans un taxi …

    […] Soulagé et heureux, à présent, tu as chargé les bagages dans le coffre et puis tu t’es glissé sur la banquette arrière à côté de ta femme et de ta fille. « Où allons-nous? » a demandé le chauffeur, et quand tu lui as dit, il a secoué la tête et vous a demandé de sortir de la voiture. D’abord tu n’as pas compris. « Qu’est-ce que vous voulez dire ? » as-tu demandé. « Je parle du trajet » a-t-il répliqué, il est trop court, je vais pas perdre mon temps pour une course de ce prix-là. – Ne vous en faites pas, lui as-tu dit, je vous donnerai un bon pourboire. – Votre pourboire, je m’en fous. Ce que je veux, c’est que vous sortiez de la voiture – tout de suite. – Vous êtes aveugle ? as-tu dit. On a un bébé et cinquante kilos de bagages. Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse, qu’on y aille à pied ? – C’est votre problème, a-t-il répondu, pas le mien. Allez, dehors !  » Il n’y avait plus rien à dire. Si ce salaud sur le siège avant ne voulait pas nous conduire à l’adresse indiquée, que pouviez-vous faire d’autre que de descendre de voiture, sortir vos bagages du coffre et attendre un autre taxi ?

    Paul Auster, extrait de Chronique d’hiver, traduction de Pierre Furlan, éd. Actes Sud, septembre 2014

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Le chauffeur de taxi a vraiment planté là sur le bord de la chaussée la famille Auster scandalisée.

Chronique d’hiver est l’autobiographie de Paul Auster, conjuguée de manière originale à la deuxième personne du singulier. L’auteur se regarde vivre au fil des ans, s’analyse et donc se tutoie pour partager un autoportrait clairvoyant, subtil, et très touchant.
Le récit bien enlevé est captivant, superbement écrit (et donc traduit).
Paul Auster a effectué plusieurs séjours plus ou moins longs en France, son regard étranger posé sur notre pays est bien intéressant …

Le tableau dans le texte est de Albert André, La cavalcade, 1895, musée de Bagnols sur Cèze, notice.

Je partis Tôt – Pris mon Chien

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Je partis Tôt – Pris mon Chien –
Rendis visite à la Mer –
Les Sirènes du Sous-sol
Montèrent pour me voir –

Et les Frégates – à l’Etage
Tendirent des Mains de Chanvre
Me prenant pour une Souris –
Echouée – sur les Sables –

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Mais nul Homme ne Me Héla – et le Flot
Dépassa ma chaussure –
Puis mon tablier – et ma ceinture
Puis mon Corsage – aussi –

Il menaçait de m’avaler toute –
Comme la rosée
Sur le Gilet d’un Pissenlit –
Alors – je courus – aussi –

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Et Lui – Il me serrait – de près –
Je sentis sur ma cheville
Son Talon d’Argent – Mes Souliers allaient
Déborder de Perles –

Enfin ce fut la Cité Ferme –
Nul, semblait-il, qu’Il connût là –
Et m’adressant – un Impérieux salut –
L’Océan se retira.

Emily Dickinson, Car l’adieu, c’est la nuit , traduction de Claire Malroux, éd. Poésie / Gallimard

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Parti tôt, pris mon chien est le titre d’un livre que j’avais offert en cadeau de Noël il y a quelques années. J’avais été simplement attirée par ce titre, je n’ai pas lu le livre et n’ai jamais su s’il avait plu à sa destinataire.

Quand je prends mon chien pour aller à la plage, j’y pense, au vers, au livre. Peut-être devrais-je le lire …

51kjz0GYEfL._SX346_BO1,204,203,200_ Je partis Tôt – Pris mon Chien –, il faut l’inventer, un vers comme ça, pour commencer un poème ! C’est là tout le génie déroutant d’Emily Dickinson.

Elle est née en 1830 dans le Massachusetts. Elle commence vraiment à écrire des poèmes vers l’âge de trente ans, et 1863 est une année d’intense production, près d’un poème par jour. Au même moment elle se retranche de la société, ne sortant plus de la demeure familiale, vit dans la solitude et une grande piété. Elle connaît de nombreux deuils et traverse une dépression en 1884, elle meurt en 1886. Sa poésie est publiée en 1890 et le succès est immédiat.

Pourquoi le tiret omniprésent ? Il ponctue et rythme tous ses poèmes, il traduit la démarche haletante, la discontinuité de la pensée qui procède par bonds.

Poésie étonnement moderne, qui surprend et charme. Emily Dickinson était ennemie du temps, à l’âge de quinze ans elle ne savait, ou ne voulait, toujours pas lire l’heure sur une horloge.
Je ne résisterai pas au plaisir de recopier ici prochainement un poème de la pendule :-)

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[Kokoro]

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    Kitagawa Utamaro, Oiseaux accompagnés d’un poème, estampe, Bibliothèque de l’INHA Paris, notice

Après la douloureuse lecture de La maladroite d’Alexandre Seurat, un petit livre m’est apparu comme un antalgique, un baume au coeur, et d’ailleurs son titre, Kokoro, veut dire coeur en japonais.

En bon français, on appelle aujourd’hui ce genre de lecture feel good, avec une pointe de dédain dans la voix. Mais ces livres sont nécessaires, on ne peut pas lire que du file le bourdon !

Il n’y a pas de mal à se faire du bien, surtout quand l’écriture est très belle, et ce livre est un bijou de poésie.

410LSHDfNnL._SX317_BO1,204,203,200_ Delphine Roux, Kokoro, éd. Philippe Picquier

L’histoire se présente comme le journal intime d’un jeune homme au Japon, chaque page porte un titre, un nom de chose en japonais accompagné de sa traduction en français.
Ce jeune homme apparaît comme légèrement simple d’esprit, mais on comprend qu’il ne guérit pas du traumatisme de son enfance, la mort accidentelle de ses deux parents. Sa soeur aînée s’en est apparemment remise, jeune femme moderne, entreprenante, mariée, deux enfants, belle maison et belle profession, vie trépidante … Et puis le temps modifie les âmes, le frère qui a la tête en friche s’occupe de sa grand-mère qui a la tête ailleurs, il passe son permis de conduire et mûrit enfin, puis vient au secours de sa grande soeur pour qui rien ne va plus.

Ce livre fait partie aussi du prix CEZAM 2016

Une très grande sensibilité à la fois dans les sentiments et dans la manière de les dire. Un livre à (s’)offrir pour (se) faire plaisir, tout simplement.

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    Herbes derrière une fenêtre, Estampe japonaise, 19ème siècle, musée Guimet Paris, notice

La maladroite

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    George Dunlop Leslie, Alice au pays des merveilles, vers 1879, Royal Pavilion Brighton, notice

Dois-je en parler ? J’hésite.
Ce livre n’est, à mon avis, pas à mettre entre toutes les mains. Âmes sensibles, s’abstenir !
Le bibliothécaire l’a présenté comme son grand coup de coeur, alors je l’ai lu, malgré le sujet : l’enfant maltraité.

Je l’ai pris un soir, dans mon lit, l’ai lu jusqu’au bout, jusque tard dans la nuit, jusqu’aux larmes plein les yeux.

Le bibliothécaire a dit que l’écriture est simple, sobre, c’est une écriture blanche.
Qu’entend-il par écriture blanche ?
J’ai compris, ce récit est dit d’une voix blanche, étouffée par l’angoisse. Sous des mots cliniques qui ressemblent à ceux d’un rapport de gendarmerie se tendent comme un arc une dramatisation croissante, un combat perdu d’avance, une résignation fatale, qui vous tirent une flèche en plein coeur.

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    Mary Cassatt, Mère lavant son enfant ensommeillé, 1880, LACMA Los Angeles, notice

La quatrième de couverture du livre dit qu’il est écrit dans une langue dégagée de tout effet de style.
Et pourtant le lecteur découvre un vrai style, très prenant, original, qui fait parler les personnages chacun sous l’énoncé en majuscules de leur nom ou rôle, comme dans le dialogue d’une pièce de théâtre.
Si cette histoire devait être adaptée au cinéma, je verrai bien Clint Eastwood aux commandes.

Ce livre est si fort, si dur, à la fois si nécessaire, qu’on le referme bouleversé, meurtri … je ne pouvais plus trouver le sommeil. Il m’aurait fallu prendre ensuite un livre de poésie.

Voilà, j’en ai dit quelques mots, qui sont bien faibles face à ce premier roman magistral d’Alexandre Seurat, La maladroite, éd. la brune au rouergue, mai 2015.
Il fait partie du prix CEZAM 2016.

Un écrivain prometteur.

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Les pieds sur les chenets

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      Chats au coin du feu, 19ème siècle, château de Compiègne, notice

Devant le feu

Par les hivers anciens, quand nous portions la robe,
Tout petits, frais, rosés, tapageurs et joufflus,
Avec nos grands albums, hélas ! Que l’on n’a plus,
Comme on croyait déjà posséder tout le globe !

Assis en rond, le soir, au coin de feu, par groupes,
Image sur image, ainsi combien joyeux
Nous feuilletions, voyant, la gloire dans les yeux,
Passer de beaux dragons qui chevauchaient en troupes !

Je fus de ces heureux d’alors, mais aujourd’hui,
Les pieds sur les chenets, le front terne d’ennui,
Moi qui me sens toujours l’amertume dans l’âme,

J’aperçois défiler, dans un album de flamme,
Ma jeunesse qui va, comme un soldat passant,
Au champ noir de la vie, arme au poing, toute en sang !

Émile Nelligan, recueil Se savoir poète

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      John Edward Soden, Homme fumant dans un salon, 1862, Geffrye museum Londres, notice

Michèle Lalonde, dans son poème Speak white citait son nom, et j’eus envie de connaître mieux ce poète. J’avais déjà rencontré ce nom qui rime avec élégant, mais je n’avais lu aucune de ses oeuvres.
Alors je me les suis procurées complètes, avec le livre que voici :

51lzL16kJmL._SX291_BO1,204,203,200_ Emile Nelligan, Poésies complètes, ed. Biblio-Fides

On y découvre la vie tragique de ce poète né le 24 décembre 1879 à Montréal.
A l’école il est mauvais élève.
Je pense que son esprit ne devait pas correspondre aux attentes des enseignants, j’en sais quelque chose, une fois, dans un devoir de physique à faire en classe, charmant exercice de bac blanc durant quatre heures, je trompai l’ennui et l’ignorance en dessinant des fleurs au bout des lignes des abscisses et des ordonnées de mon graphique, ce fut très très mal pris par le professeur, et je gardai une sainte horreur de cette matière !

Emile ne s’intéressait qu’à la poésie et arrêta définitivement ses études à l’âge de dix-sept ans, au grand désespoir de son père. Il lit Lamartine, Musset, Baudelaire, Verlaine, Rodenbach, Hérédia, Leconte de l’Isle …

Il compose, commence à être publié en 1896 dans des revues, il est élu membre de l’Ecole littéraire de Montréal en 1897.
C’est un créateur fulgurant durant les années 1898-1899, un rêveur solitaire, peu à peu dépressif jusqu’au délire.
En août 1899 il est interné à l’asile pour dégénérescence mentale. Il n’écrit plus que des fragments de poèmes.
Il souffre d’une forme de schizophrénie incurable.
Il reste interné pendant quarante deux ans, jusqu’à sa mort en 1941.

Sa très courte et fulgurante carrière fait penser à celle de Rimbaud, et à un bel arbre brisé.
Il est aujourd’hui un classique, un nom incontournable de la littérature québécoise.

Ma découverte de ses poèmes est un enchantement, j’y reviendrai.

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Trompe l’oeil ou tromperie ?

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      Etienne Moulinneuf, Autoportrait en trompe-l’oeil avec coquillages et objets scientifiques, 1769, musée d’art et d’histoire Sainte Ménehould, notice

Pour diverses raisons ce tableau est tout à fait étonnant.
Je cherchais des coquillages et voilà que je découvre un ormeau !
J’étais fière de ma trouvaille, ce charmant coquillage est aussi rare en peinture que sur la plage, et je voulus m’intéresser de plus près à cette oeuvre. Elle s’observe comme un objet de curiosité, et d’ailleurs le tableau est exposé au musée de Sainte Ménehould dans une salle consacrée aux cabinets de curiosité, qui furent très prisés au XVIIIème siècle.

Ces tableaux, eux-mêmes représentant des objets rares, étaient appréciés des collectionneurs, car ils pouvaient remplacer dans les cabinets les objets véritables.

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Ce tableau associe trois genres, la nature morte, le portrait, le trompe l’oeil.

Le peintre, Etienne Moulinneuf, était marseillais (vers 1715-1789), commissaire de police, peintre officiel de la ville et membre de son Académie .

Il fut nommé en 1753 secrétaire perpétuel de l’Académie de Marseille, et il participe à ses expositions annuelles en se spécialisant dans les natures mortes d’objets scientifiques et de coquillages.

moulinneufmenehoulddet4 Un article de Michael Schuler dans la Revue du Louvre en 2012 (n°3) fut consacré à ce tableau, à l’occasion de son acquisition par le musée de Sainte Ménehould.
On apprend que l’oeuvre résulta d’un litige opposant le peintre aux membres du jury.

Une étiquette au dos du tableau indique qu’il est le pendant d’un autre tableau, similaire, dans lequel Moulinneuf avait peint en trompe l’oeil une gravure représentant l’Enlèvement d’Europe par François Boucher.

Ce tableau (aujourd’hui disparu) avec la gravure d’après Boucher était le morceau de réception de Moulinneuf à l’Académie, mais il fut contesté, déclenchant une polémique.
Le jury accusait le peintre d’avoir collé dans sa composition une vraie gravure de Boucher, et de la faire passer pour une vraie peinture en trompe l’oeil.

Trompe l’oeil doublement trompeur ?

moulinneufmenehoulddet2 Pour prouver son honnêteté, Moulinneuf décida de peindre un pendant de ce tableau contesté, en remplaçant le motif de la gravure d’après Boucher par une gravure de son autoportrait.
Sachant que son autoportrait n’avait jamais été gravé, il ne pouvait pas avoir collé sur sa toile une authentique gravure, et donc, la gravure figurant dans le tableau était bien une peinture en trompe l’oeil.

Le réalisme est frappant. Moulinneuf représente chaque trait de gravure, ciselure laissée par le burin, chaque irrégularité du papier, et le trompe l’oeil est parfait. Moulinneuf est accepté cette fois à l’Académie, mais il ne fait pas taire pour autant ses détracteurs.

moulinneufrl Le tableau est en effet peint sur papier collé sur toile qui elle-même est marouflée sur bois.
On soupçonne le peintre d’avoir utilisé une feuille de papier dont le fond avait été gravé.

Faussaire ou pas ?
Il a fallu attendre presque deux-cent-cinquante ans pour être certain, grâce à l’étude faite au C2RMF (centre de recherche et de restauration des musées de France).
Il n’y a bien qu’une seule feuille de papier recouvrant tout le tableau, et la fausse gravure est un vrai trompe l’oeil. Le peintre a travaillé comme les miniaturistes avec un pinceau monopoil.

Moulinneuf fut bien un virtuose du trompe l’oeil.

Mais, il y a décidément toujours un mais rétorqué à Moulinneuf, la Revue du Louvre remarque que, même si l’artiste a démontré l’étendue de son talent, l’illusion aurait été encore plus spectaculaire s’il avait transformé par l’art du trompe l’oeil une toile en papier, et non peint un gravure sur du papier.

Cette histoire du XVIIIème siècle n’est pas si éloignée de notre ère du copié-collé, de l’image virtuelle et de sa manipulation.

Un hiver sans mimosa :-(

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Avec un ciel en cul de poêle à frire presque chaque jour, le mimosa n’a pas ensoleillé notre mois de janvier.
Trop précoce en décembre, la floraison est passée inaperçue, furtive entre les averses.
La pluie a étouffé de son épaisse cape de laine grise les pompons mousseux de soie citron.
Et voilà, les beaux mimosas nous donnent maintenant rendez-vous pour l’année prochaine.
On se consolera dans les musées.
Mimosas en aquarelle, en peinture à l’huile, en porcelaine, en orfèvrerie …

Sur la photo ci-dessus, des branches de mimosa des quatre saisons (moins mousseux que le mimosa d’hiver) décorent un vase en porcelaine de Sèvres, style art nouveau (1905) et conservé au musée des beaux arts de Quimper.

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Dans la même vitrine « emmimosée » de ce musée, se trouve un collier de la même époque. Il me plaît tant que j’aimerais pouvoir en porter une copie comme sait en proposer la boutique en ligne des musées (voir ici) !

Lignes de vie en poésie

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      Alphons Mucha, Les Arts : La Poésie, estampe, 1898, BnF Paris, notice

Jacques Bonnaffé, qui lit chaque jour la poésie sur France-culture, a dit : La poésie, c’est l’insurrection des consciences contre tout ce qui enjoint, simplifie, limite ou décourage.

Une chose en ce moment pousserait peut-être la conscience à l’insurrection : la pluie !
En Bretagne, elle tombe, trempe, s’obstine, enjoint, limite, complique plutôt, et décourage.
Cette précipitation incessante alentit l’esprit qui dégouline à un tel point que le seul remède, c’est vrai, est la poésie.

Grâce à l’indication d’une amie (je lui dis merci !), je suis plongée dans un livre indispensable à tout quêteur de poésie.

Lignes de vie, éd. L’Atelier imaginaire / Le Castor Astral, octobre 2015

411izB9ahML._SX346_BO1,204,203,200_ Dix-huit écrivains et poètes racontent comment la poésie est entrée dans leur vie, comment elle fait partie de leur quotidien et façonne leur vision du monde, comment elle a orienté leur écriture, inspiré et nourri leur oeuvre propre.
Ils livrent chacun leur petit livret poétique idéal, contenant exactement dix extraits de poèmes, et ils expliquent en quelques lignes chacun de leurs choix.
C’est difficile, à mon sens, de sélectionner dix poèmes, l’exercice est passionnant à découvrir.

De ces dix-huit poètes et/ou écrivains, je n’en connaissais que deux, j’ai donc seize auteurs à découvrir !
Et eux-mêmes font connaître leurs poètes favoris qui ne sont pas toujours connus.
C’est alors le très grand intérêt de ce livre, c’est un véritable guide permettant au lecteur de partir à l’aventure en poésie.

La poésie reste assez confidentielle dans les librairies et dans les bibliothèques, il faut la dénicher, les rayons sont parfois maigres, et la presse en général ne lui réserve pas l’espace qu’elle mérite. Bref, le lecteur friand de poésie doit se débrouiller tout seul pour satisfaire sa gourmandise.

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      Clodion, Poésie et musique, 1774-1778, marbre, NG Washington, notice

      La page de la National Gallery de Washington indique que le musée est fermé à cause du mauvais temps !
      Je suppose que, là-bas, la pluie s’est transformée en neige …

Jacques Bonnaffé l’avait fait connaître en décembre dernier, et j’ai retrouvé ce poème étrange et extrêmement pénétrant dans le livre « Lignes de Vie » (cité par le poète canadien Claude Beausoleil), il s’agit de Speak White de la Canadienne Michèle Lalonde :

Speak white

il est si beau de vous entendre
parler de Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble dans les sonnets de Shakespeare

nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas sourds au génie d’une langue
parlez avec l’accent de Milton et Byron et Shelley et Keats
speak white
et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan

On trouve tout le texte sur cette page.

« Speak white » était une injure raciste lancée par les Canadiens anglophones aux Canadiens qui parlaient français en public. Quelques vers de ce poème sont chantés dans le générique de l’émission Jacques Bonaffé lit la poésie, et, par leur force, me sont entrés dans la tête de manière prégnante. C’est le but d’un générique !

L’effet secondaire de la lecture d’un tel livre n’est pas vraiment secondaire pour le budget : on note dans sa liste, on classe par priorité, on rêve, et au moins, on ne pense plus à la pluie qui tombe encore !

Il ne pleut jamais en France ?

Le temps de chien arrange bien les affaires du séducteur.
Le rire de Gérard Philippe, c’était une pluie de grelots dans un jardin ensoleillé.

Comment la supporter, cette pluie qui n’en finit pas de ramollir notre âme ? Les gouttes grignotent le toit et notre humeur.
Alors, un peu de poésie pour colorer la grisaille :

      La pluie, dans la cour où je la regarde tomber, descend à des allures très diverses. Au centre, c’est un fin rideau (ou réseau) discontinu, une chute implacable mais relativement lente de gouttes probablement assez légères, une précipitation sempiternelle sans vigueur, une fraction intense du météore pur.

      Francis Ponge, Pluie / Le parti pris des choses

08-530769Gérard Philipe dans Le diable au corps de Claude Autant-Lara ( notice de la photo)

Cinéma et poésie encore, pour faire passer la pluie …

      Ô bruit doux de la pluie
      Par terre et sur les toits !
      Pour un coeur qui s’ennuie,
      Ô le chant de la pluie !

      Paul Verlaine, extrait de Il pleure dans mon coeur

Et puis le très beau refrain du poème de Baudelaire, Le jet d’eau (recueil Les Fleurs du Mal) :

      La gerbe épanouie
      En mille fleurs,
      Où Phoebé réjouie
      Met ses couleurs,
      Tombe comme une pluie
      De larges pleurs.

GP

Gérard Philipe dans Une si jolie petite plage de Yves Allégret.

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