Les bonnets rouges

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Color colorum, la couleur des couleurs, c’est le rouge.
Le nouveau livre de Michel Pastoureau nous dit tout sur le Rouge.
Comme pour le bleu, le noir, le vert, il nous dévoile la couleur rouge dans toute son histoire, tous ses symboles.

Un livre abondamment illustré, un vrai rouge passion !

Un chapitre est consacré au ton rose, qui ne porta pas de nom jusqu’au XVIIIème siècle. Ce dernier n’aime pas le rouge, il est le siècle du bleu, du blanc, du rose, mais dans sa dernière décennie, le rouge prend le pas sur toutes les autres couleurs et devient politique.

Les grands peintres du rouge furent Van Eyck, Ucello, Carpaccio, Raphaël, Rubens, Georges de La Tour, pour ne citer que les plus anciens …

Couleur de la Pentecôte, du danger, du pouvoir, de l’interdiction, de l’alerte, de la séduction, de la sanction, de la colère, de l’amour, de la joie et la fête …

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Le livre ne la mentionne pas et c’est normal, car la citation picturale est infime, je pense toujours au peintre Corot quand il est question du rouge, à son petit truc bien à lui.
Cette couleur est pourtant celle qu’il a utilisée avec le plus de parcimonie, elle n’a pas envahi sa palette, mais justement, très ponctuelle dans ses tableaux baignés d’une harmonie vert amande ou gris-bleu, elle attire l’oeil, concentre le regard.

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Ce sont les fameux bonnets rouges de Corot, minuscules, silencieux, veloutés et pacifiques, petits lampions dans la brume élégiaque qui monte de l’étang de Mortefontaine, d’un lac, d’une rivière, d’un simple marécage, ou d’un tas de bois.

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corotlacdetngl Le personnage au bonnet rouge devient abstrait.

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      J.B.C. Corot, Souvenir de Mortefontaine, salon de 1864, Louvre, notice.

corotmortefontainedetlUnisexe, de taille unique, en pure laine ou en coton, le bonnet peut être porté aussi par une femme.

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Des centaines de bonnets rouges se repèrent ainsi, de façon ludique comme des gommettes, dans les toiles de Corot, petites ou grandes …

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      J.B.C. Corot, Le moulin de Saint Nicolas-lez-Arras dit Moulin Gheerbrant, 1874, musée d’Orsay, notice.

Le site du musée d’Orsay ne propose pas de zoom, on ne voit pas nettement le bonnet rouge de l’homme agenouillé au bord de la Scarpe. C’est pourquoi j’ai choisi les Corot de la National Gallery de Londres.

Marque de fabrique du peintre, même la cathédrale de Chartres a son bonnet rouge !

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corotchenedetngl La minuscule touche de rouge primaire équilibre le tableau en rappelant d’autres nuances rouges semées ailleurs dans la composition sans que l’oeil du spectateur ne les perçoive. Elle attire l’attention sur le groupe de personnages si petit au pied de l’arbre, ce grain exotique de poivre rouge ajoute une poésie piquante à la nature grandiose.

Voilà enfin un bonnet rouge de saison, un nouveau que j’ai déjà posté à l’un de mes petits-enfants !

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Thanksgiving

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Aujourd’hui 24 novembre ou demain (?), aux Etats Unis, c’est la fête de Thanksgiving, et le célèbre tableau de Doris Lee (1905-1983) est en ce moment à Paris, au musée de l’Orangerie, dans l’exposition La peinture américaine des années 1930. Parisiens, il faut aller le voir !

leedet2aic Les femmes s’activent en cuisine pour la préparation du repas,
la dinde est arrosée comme il se doit …
Le chien somnole, le chat joue,
une convive vient d’arriver et ôte son chapeau fleuri,
un gâteau à la citrouille ira dans l’autre four,
il y a dans ce tableau comme une ambiance des Pays-Bas,
une scène de Jan Steen par exemple,
même carrelage au sol,
même composition …

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Il est question de la préparation d’un repas de fête aussi.
Les huîtres remplacent la dinde, et on remarque qu’on les mange froides ou chaudes, passées au grill dans la cheminée.

steenfetedet1mdh Les enfants jouent avec le chat, ou le chien.
On joue de la musique,
on courtise les dames, l’huître que tient l’homme indique le caractère lubrique de son intention,
et les oeufs cassés au sol, qui sont accompagnés d’une cuiller (phallique), du chapeau masculin et du pot où plonge une autre cuiller, peuvent indiquer la perte de la virginité.

steenfetedet2 Steen avait tenu une auberge à Delft, intitulée « Le serpent », et il a pu observer la vie de ses clients.
Il règne souvent dans ses tableaux une ambiance générale de grand fouillis, un désordre qui fut d’ailleurs surnommé en néerlandais « Huishouden van Jan Steen », « ménage à la Jan Steen ».

Ce désordre se retrouve aussi dans l’âme des humains qui mènent parfois une vie dissolue, et tous les symboles parsemés dans les tableaux de Steen le dénoncent.

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Le tableau de Doris Lee affiche une candeur charmante, donne une peinture du bonheur.
Dans la peinture hollandaise du XVIIème siècle, la morale vient toujours tempérer la joie ambiante. Celle-ci se traduit par des détails de « vanité » qui rappellent que la vie ici-bas est éphémère.

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Devant la cage d’où l’oiseau s’est envolé comme la vertu, un enfant, perché dans les hauteurs de la pièce, souffle des bulles de savon à côté d’un crâne. Ce jeu est bien sûr un symbole de vanité, du côté très fragile et éphémère de la vie.
Le peintre moralisateur rappelle qu’on peut toujours s’amuser en bas, mais la mort guette et le jugement dernier risque d’être redoutable.

Joyeux Thanksgiving malgré tout !

Le bouquin de Noël

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      Georgia O’Keeffe, Long Lake, Colorado, 1918, dessin, musée Georgia O’Keeffe Santa Fe, notice.

Il est arrivé, le bon gros bouquin de Noël !
Sans le savoir je l’attendais, j’avais besoin de le glisser dans ma bibliothèque de Noël.

Livres anciens ou récents de contes et récits populaires, histoires illustrées des traditions, recueils de poésies, livres de décoration, de cuisine, de pâtisserie, de couture … je collectionne toutes sortes d’ouvrages qui me font rêver à Noël. Chaque année pendant l’Avent, je les feuillette, les contemple, les relis avec une naïveté assumée.

A ma connaissance, il n’existe pas encore de Dictionnaire amoureux de Noël, je pourrais presque l’écrire!

516vdygpydl-_sx331_bo1204203200_ Le bouquin de Noël,
édition établie et présentée par Jérémie Benoit
Robert Laffont, octobre 2016

Ce n’est pas un livre d’images, aucune illustration, mais une extraordinaire profusion de textes et poèmes autour de Noël.
Beaucoup de récits rares qu’on a plaisir à découvrir
François Coppée par exemple
Camille Lemonnier
Nicolaï Gogol
Alphonse Allais
Tolstoï
Dostoïevski
Anatole Le Braz …

Ce bouquin devient indispensable dans toute bonne « noëlothèque » !

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      Albrecht Dürer, Sapin, vers 1495/1500, aquarelle et gouache, British museum Londres, notice.

Dans les contes de Noël, il y a le merveilleux, l’histoire qui finit bien, il y a le spirituel, le magique, l’irrationnel, le gourmand ou l’humour, et il y a la tristesse poignante, le drame social, suscitant une profonde réflexion parfois.

J’ai relu Le Sapin de Hans Christian Andersen, l’une de mes histoires préférées, celle du jeune et fier sapin, sorte de Rubempré arrivé de sa forêt natale dans la maison bourgeoise, qui finit au grenier avec les souris et ses illusions perdues.

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      Premier bonnet d’une série que je suis en train de coudre pour chacun de mes petits-enfants !

La sagesse du renoncement, sa puissance bienfaisante

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Dans Les nouveaux chemins de la connaissance, cette semaine sur France-Culture, on put écouter une très intéressante discussion autour de La Princesse de Clèves et de son renoncement à vivre son amour pour monsieur de Nemours.

Ce refus, ce non, ce défi, cette énigme furent très souvent analysés, débattus, décortiqués, il y a des pour, des contre, il ne s’agit pas vraiment de percer le mystère des pourquoi et des comment. C’est comme ça, c’est toute la force, la beauté et la grande modernité du roman.

Sur son lit de mort, Madame de Chartres, la mère de la princesse, se rendant compte que sa fille mariée tombe amoureuse d’un autre homme, lui rappelle les dangers de l’infidélité, les hommes se révélant presque toujours insincères et volages. La princesse avoue à son mari très sincèrement épris d’elle, et se l’avoue à elle-même dans le même instant, qu’elle est amoureuse de quelqu’un d’autre. Cet autre, monsieur de Nemours, espionne et entend la révélation. Bonheur pour lui ! Mais le mari, de transi devient trompé, et se laisse mourir de désespoir. Veuve, la princesse est libre, elle pourrait accepter l’amour de M. de Nemours, mais elle y renonce.

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La princesse suit les recommandations maternelles, alors que dans les deux autres romans de Madame de La Fayette, l’héroïne est séduite, trompée, abandonnée.
La princesse de Clèves ne souhaite pas devenir ce qu’on appelle une veuve joyeuse, ne veut pas laisser dire que son veuvage est une aubaine pour son bonheur.
En refusant une vie amoureuse qui finira dans la souffrance, elle préfère tout de suite souffrir seule en secret par son libre choix.

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Je pense aussi que, après avoir fait un mariage de raison où l’amour n’était pas partagé de la même façon, elle a rencontré le vrai coup de foudre qu’elle n’avait pas connu jusqu’alors. Elle vit désormais un amour idéal, rêvé, fantasmé dans sa tête et son coeur, elle ne veut pas l’altérer en cédant aux plaisirs incertains de la chair. Elle veut le garder pur, continuer à aimer en secret, même si elle n’ose pas se l’avouer distinctement.

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Une telle attitude est-elle possible, plausible, chez une femme encore très jeune, belle, et amoureuse ? On peut en douter, mais c’est de la littérature …
Pourquoi une jeune femme ne serait-elle pas capable de contrôler ses sentiments et de choisir sa vie, même une vie solitaire d’abstention ?
Féminisme d’avant-garde ?
L’amour fait bien commettre toutes sortes de choses insensées, pourquoi pas le renoncement ?
Sentimentalité exacerbée jusqu’à l’absurdité ?
Le renoncement peut être salvateur. L’abstention est une formule de la prudence.
Savoir ne pas …

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Ce renoncement me fait penser à Proust, encore lui, mais si on cherche dans La Recherche, on trouve !

En effet, le narrateur est amoureux de Gilberte, mais il l’aperçoit avec un autre jeune homme. Il décide de ne plus la voir, de mettre fin à leur relation. Cependant, le jour de l’an arrive, c’est le temps des voeux, il espère recevoir d’elle une lettre lui demandant la raison de cette soudaine séparation, une lettre qui dirait qu’elle est folle de lui et ne peut vivre sans le voir. Il aurait alors une bonne raison d’accepter malgré lui de la fréquenter à nouveau.
Cette lettre n’arrive pas.
Il souffre de son silence, il l’aime plus que jamais, il espère toujours un geste d’elle.
Il sait qu’il devrait renoncer une bonne fois pour toutes d’espérer une réconciliation, mais il ne croit pas à la sagesse du renoncement.
Que de complexité, comme chez madame de Clèves !

    Les neurasthéniques ne peuvent croire les gens qui leur assurent qu'ils seront à peu près calmés en restant au lit sans recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce régime ne fera qu'exaspérer leur nervosité. De même les amoureux, le considérant du sein d'un état contraire, n'ayant pas commencé de l'expérimenter, ne peuvent croire à la puissance bienfaisante du renoncement.

    Marcel Proust, extrait de À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de Mme Swann.

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Gilberte et Albertine se ressemblent, et pour le narrateur l’amour est synonyme de souffrance.
Ca recommence !
Albertine le quitte, il désespère, et voici ce qu’il dit :

    Peut-être, maintenant que mon coeur, incapable de vouloir et de supporter de son plein gré la souffrance, ne trouvait qu'une seule solution possible, le retour à tout prix d'Albertine, peut-être la solution opposée (le renoncement volontaire, la résignation progressive) m'eût-elle paru une solution de roman, invraisemblable dans la vie, si je n'avais moi-même autrefois opté pour celle-là quand il s'était agi de Gilberte.

    Marcel Proust, extrait de Albertine disparue, première partie.

Le renoncement volontaire est une solution de roman, invraisemblable dans la vie.
Ce roman, sans aucun doute, est « La Princesse de Clèves », et, Proust le dit, ce renoncement est invraisemblable dans la vie réelle … quoique …

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À la recherche des pas perdus

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C’est un écrivain original, fantasque, étonnant, spontané et généreux, amazing disent en un mot les Anglais, que j’ai rencontré il y a dix jours, il présentait son roman qui lui ressemble, un livre hors du commun.
C’est l’histoire d’un spectateur, de quelqu’un qui a assisté aux répétitions et aux premières séances d’un spectacle de danse créé dans un théâtre d’Anvers.
Anvers est aussi une ville surprenante, entre traditions et avant-garde.

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      Fernand Léger, La danseuse bleue, 1930, Centre Pompidou,notice.

Ce spectacle était Myth de Sidi Cherkaoui, dansé et créé en 2006,
et l’écrivain, Joël Kerouanton, dix ans plus tard, publie son regard intime de cette oeuvre.
Il lui a fallu dix ans pour tout noter, recueillir, trouver les mots, défricher sa pensée, et comme il dit, la force d’une danse, c’est le temps nécessaire pour en énoncer les mots.
Ce spectacle dansé dut être puissant !

Joël Kerouanton est spectateur et aime scruter l’âme du spectateur,
il a rédigé l’amusant et virtuel Dico du Spectateur.

51sm5xk3xhl-_sx393_bo1204203200_ Voici son roman :
Myth[e] roman dansé
éd. L’oeil du souffleur

De ses innombrables notes il a extrait la quintessence, un petit livre qui dit l’expérience d’un spectateur assis dans un canapé (rouge magenta) installé presque sur scène, au plus près des danseurs répétant la pièce, qui est alors un work in progress.
Au fur et à mesure des répétitions et représentations la danse, en effet, évolue, mûrit, cette oeuvre mouvante n’est pas définitive.
Il fut frappé de voir que les corps dansants pensaient, il se devait de raconter cette pensée du corps par le corps.

Je repensais moi-même en le lisant à cette question philosophique :
Ai-je un corps ou suis-je mon corps ?.

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      Edgar Degas, Danseuse en maillot, vers 1896, pastel, musée d’Orsay, notice

    Ecrire, écrire tout ça, écrire ce spectacle en train de s’écrire lui-même sur scène.
    La danse, très corporelle, charnelle, est aussi un art abstrait, intellectuel et éphémère, instantané, l’écriture n’est-elle pas le meilleur moyen de le fixer de manière sûre dans le temps, alors que le film, l’image numérique, ne sont pas certains de durer ?
    Myth[e] était un spectacle vivant et mortel, qui s’arrêtait quand les danseurs quittaient la scène, il fallait une littérature des jambes pour pouvoir le retrouver.

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        Frantisek Kupka, Deux danseuses, 1905, Centre Pompidou, notice

    Ce spectacle était apparemment très riche d’images, profus, peut-être confus, l’écrivain a dépecé ses notes pour livrer un récit de danse très dense, un roman dansé condensé, peut-être aurait-il pu nous laisser plus encore de ces traces ancrées dans sa mémoire, encrées dans son grimoire, traces hélas fugitives du grand livre qui s’écrivait sur scène avec les corps.

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        Edgar Degas, Danseuse espagnole et étude de jambes, vers 1882, pastel, musée d’Orsay, notice.

    Joël Kerouanton écrit :
    Certes, l’expérience chorégraphique se poursuivait, gravée dans les mémoires et les corps, avant de s’effacer avec le temps ;

    Cette notion du temps qui efface la mémoire, m’a bien sûr rappelé Marcel Proust. La Recherche est l’histoire d’un écrivain qui comprend que seule l’écriture lui permettra de retrouver ce que le Temps a effacé, perdu.
    J’en ai parlé avec l’auteur. En posant des mots sur tout ce qu’il a vu, ressenti, il a fait preuve d’un élan proustien. Et le fait qu’il s’intéresse autant à la position du spectateur, parfois plus qu’au spectacle lui-même, montre aussi son côté Marcel, car dans À la recherche du temps perdu, le narrateur est spectateur, du théâtre vivant de la société, et aussi du théâtre sur scène, devant son actrice fétiche, La Berma, en observant très finement les spectateurs autour de lui.

    Joël Kerouanton m’a dit qu’il essaierait un jour de lire la Recherche, mais la tâche lui semble ardue. Alors, avant d’attaquer la montagne dans son intégralité, je lui conseille vivement la lecture de la version concentrée :

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        Laurence Grenier, Proust pour tous, en 500 pages au lieu de 3000, éd. La Spirale. en vente ici.

    Les Dames des Roches Noires

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      Claude Monet, Hôtel des Roches Noires Trouville, 1870, musée d’Orsay, commentaire

    Ici à l’hôtel des Roches Noires, chaque après-midi, en été, des dames, âgées déjà, se retrouvent sur la terrasse et parlent. On les appelle les Dames des Roches Noires. Tous les jours, tous les après-midi de l’été. On peut parler de sa vie toute sa vie, la vie est considérable.
    monetrno Ces femmes parlent sur la terrasse près de la mer, jusqu’à la fraîcheur, jusqu’au crépuscule. Souvent d’autres gens passent et écoutent. Parfois elles les invitent à rester avec elles. Ce sont des femmes qui racontent les événements de leur vie et ceux des autres vies, des autres existences, d’une façon incomparable. Dressées sur les décombres de la guerre, elles parlent depuis 40 ans de l’Europe centrale. Il y a des gens qui se retrouvent là, chaque année, dans ce grand hôtel au bord de la Manche. Pour ça, parler.
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    Elles avaient entre vingt et trente cinq ans en 1940. Elles habitent à Passy en France pour quelques unes. Des dames, ce mot ne veut rien dire si on ne connaît pas celles de la Manche.

    L’été, elles rebâtissent l’Europe, à partir de leurs réseaux d’amitiés, de rencontres, de relations mondaines et diplomatiques, des bals de Vienne, de Paris, des morts d’Auschwitz, de l’exil.

    Proust venait quelquefois dans cet hôtel. Certaines ont dû le connaître. C’était la chambre 111 sur la mer. Ici. C’est comme si Swann était là dans les couloirs. C’est quand elles sont de très jeunes filles que Swann passe.

    Marguerite Duras,
    Les Dames des Roches Noires
    extrait de : « La vie matérielle »
    1987

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    Avec son style très personnel et séduisant Marguerite Duras revient à Trouville. Rêveries, nostalgie, poésie et petit bavardage, c’est beau.
    La vie matérielle est un recueil de courts textes intimistes qui se lit avec plaisir.
    Marguerite Duras a vu de ses propres yeux les yeux de vieilles dames qui ont, peut-être dans leur jeune âge, vu Marcel Proust. Des yeux pâlis qui ont croisé autrefois ceux de Marcel et par lui ceux de Swann. Un temps, un roman retrouvés.

    Aujourd’hui ce n’est plus possible, ces dames-là ne sont plus de notre monde. On ne peut plus voir que la chambre, la mer, la plage, inchangées, que les yeux de Marcel ont observées, analysées, décrites.

    Le tableau dans le texte est :
    Renoir, Deux jeunes filles, 1919, MFA Philadelphie, notice.

    Ne pas cueillir, ne pas lire

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        Ecole française, Le colporteur, 17ème siècle, musée du Louvre, notice

    Négliger, c’est, selon l’étymologie, ne pas cueillir, ne pas lire.
    Le verbe vient du latin neglegere = ne pas s’occuper de, composé de la négation neg et de legere : lire, cueillir, choisir.

    Il est intéressant de voir que neg se retrouve dans le mot négoce issu du latin negotium, neg-otium.

    otium en latin est le loisir, l’inaction, le repos, cette racine est celle du mot français oisif.

    Donc le négoce est le contraire de l’oisiveté, c’est ne pas être oisif, s’occuper de ses affaires, ne pas les négliger, et le mot prendra plus spécialement le sens de « faire du commerce ».
    « Négoce » et « négligence » commencent par le même préfixe mais s’opposent.

    Dans le tableau ci-dessus le colporteur, qui fait du négoce, propose des livres à à lire, à cueillir

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    En regardant ma bibliothèque, je me dis que je ne suis pas « négligente », je lis. Je fais le bonheur des négociants en bouquins, neufs ou d’occasion !

    md Monsieur désire
    de Hubert, dessins de Virginie Augustin,
    éd. Glénat

    La semaine dernière j’ai lu une bande dessinée cochonne.
    Oh ! Je n’avais nullement l’intention de m’encanailler.
    J’avais lu une excellente critique, qui ne dénonçait pas le caractère licencieux.
    Acheté le livre sans l’ouvrir, la couverture douce, élégante, fleurie, délicate m’a seule conquise.
    Je ne regrette pas du tout cette lecture !
    C’est un très beau livre, merveilleusement dessiné.
    L’histoire est morale, c’est bien.
    Il s’agit de la vie d’une jeune domestique dans un grand manoir londonien, au service d’un maître beau gosse et terriblement débauché, un Valmont de l’ère victorienne.
    A la fin du livre, plusieurs pages magnifiquement illustrées expliquent la société anglaise de cette époque.

    delerm Philippe Delerm,
    Journal d’un homme heureux
    éd. Seuil

    J’aime la famille Delerm, et mon plaisir fut double, avec dans le même temps le dernier album de Vincent. Leur bonheur est contagieux, ils me rendent heureuse tous les deux.
    Dans ce journal des années 1988-1989, Philippe Delerm parle d’un film scandinave intitulé Hip Hip Hurra qui retrace la vie du peintre danois P.S. Kroyer.

    hiphiphurraCe titre du film me fit aussitôt penser au tableau de Kroyer intitulé de même, je l’avais montré sur cette page.
    Comme j’aimerais trouver le DVD, semble-t-il épuisé !
    Ces femmes sur la plage, qui illustrent l’affiche du film, rappellent la petite bande mouvante de Balbec dans la série TV adaptant la Recherche de Nina Companeez.

    Lumière, brume, sensations, nostalgie, ce journal d’un homme heureux ressemble par son contenu à Ecrire est une enfance publié par Ph. Delerm en 2011.
    J’aime Ph. Delerm qui aime Proust.
    J’ai beaucoup plus de facilité à lire son journal que ceux de Charles Juliet ou de Paul de Roux, mais ces deux derniers me fascinent, par leur profondeur, leur sincérité. Chez l’un une heureuse légèreté, chez les deux autres une gravité simple et désarmante, un bonheur de lecture avec chacun.

    delermapresent Vincent Delerm
    À présent
    label Tôt ou tard
    On retrouve bien là le Vincent Delerm qu’on connaît et qu’on aime, sans nouveauté de style mais ce n’est pas un défaut, on croit avoir déjà entendu cette musique mélodieuse qui flatte nos oreilles inconditionnelles. Ce qu’il y a peut-être de nouveau dans l’écriture, c’est l’esquisse encore plus épurée, les images suggérées, quelques gymnopédies à peine gommées, à l’oeil de l’auditeur de finir l’histoire et le dessin. Ces chansons sont des croquis finement ébauchés, la ligne s’interrompt, sans fin, on dirait des motifs au point de croix de Marie-Thérèse Saint Aubin, c’est ma créatrice préférée en broderie, la comparaison est un compliment.
    Le livret joint au disque se lit comme un recueil de poésie. Très poétique.
    Mais trop court, on dit encore, encore, et on appuie à nouveau sur « play », du bout d’un doigt, les deux mains dans les manches …

    Rêveries onomastiques

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    Bayeux si haute dans sa noble dentelle rougeâtre et dont le faîte était illuminé par le vieil or de sa dernière syllabe ; Vitré dont l’accent aigu losangeait de bois noir le vitrage ancien ; le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d’oeuf au gris perle ; Coutances, cathédrale normande, que sa diphtongue finale, grasse et jaunissante, couronne par une tour de beurre ; Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche ; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques ; Benodet, nom à peine amarré que semble vouloir entraîner la rivière au milieu de ses algues ; Pont-Aven, envolée blanche et rose de l’aile d’une coiffe légère qui se reflète en tremblant dans une eau verdie de canal ; Quimperlé, lui, mieux attaché et, depuis le moyen âge, entre les ruisseaux dont il gazouille et s’emperle en une grisaille pareille à celle que dessinent, à travers les toiles d’araignées d’une verrière, les rayons de soleil changés en pointes émoussées d’argent bruni.

    Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Nom de pays : le nom.

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    Pardon pour ces quatre articles de la semaine certes un peu trop « proustifiants » !

    M’intéressant au dessein de l’écriture, je constate que celle-ci peut seule expliquer bien des sensations, comme par exemple les images que font naître les sonorités très variées des noms propres.
    Dans À la recherche du temps perdu, le jeune narrateur prend le train, ou plutôt s’imagine prendre le train, pour se rendre à Balbec, selon un circuit qui sillonnerait la Bretagne et la Normandie, et pousserait jusque dans le Finistère. Au passage, on remarque là un vestige dans le roman de l’idée de Proust de situer Balbec à Beg-Meil. Les noms des villes, dans lesquelles le train s’arrête, le font imaginer ces cités selon leurs seuls noms, sonores et colorés.
    Il voit ainsi un vitrail dans Vitré, des reflets gris perle dans Quimperlé, une embouchure mouvante dans Bénodet … c’est très poétique.

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    Certains écrivains inventent pour leurs romans des noms propres qui condensent en eux-mêmes toute la magie de l’écriture.
    Balzac, par exemple, me fascine avec Mme de Bargeton née Nègrepelisse, Diane de Maufrigneuse (là je ris), Mme de Mortsauf à Clochegourde (rire encore), Rastignac, Vandenesse, Rubempré, pleins de vanité gourmée, Gobseck, Vattebled …

    Dans le même art de l’harmonie entre le nom et le personnage, je citerai Patrick Modiano qui étire des ribambelles de patronymes aussi typiques d’une certaine époque que les quartiers de Paris où les personnages évoluent : Paul Chastagnier, Jean Daragane, Jeannette Gaul, Gérard Marciano, Raymond Casterade, Lucien Lacombe … sans des noms comme ça, aux couleurs acidulées, grinçantes ou défraîchies des années quarante à soixante, on ne lirait pas du Modiano !

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    Ecrire

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    Ecrire, pourquoi écrire ?
    Ecrire comment, au sujet de quoi, avec quoi ?
    Ecrire, la raison d’être écrivain.
    Ecrire, la seule solution pour partir À la recherche du temps perdu.
    Ecrire dans un lieu à soi, avec du temps, et de quoi vivre, précise Virginia Woolf.
    Ecrire, la seconde partie des Mots de Jean-Paul Sartre.
    Ecrire, le livre émouvant de Marguerite Duras.
    Ecrire, l’essence des journaux intimes de tant d’écrivains.
    Ecrire la vie comme Annie Ernaux.
    Ecrire, tout un style, selon Queneau, Pérec …
    Ecrire, augmenter le réel, a titré Valentine Goby pour sa chronique hebdomadaire dans La Croix de jeudi dernier.
    Ecrire …

    Ecrire, j’ai choisi ce vaste sujet de discussion et d’écriture pour nos prochaines réunions des Vents m’ont dit autour des mots.

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        Honoré de Balzac, brouillon de La femme supérieure, BnF manuscrits

      écouter et regarder le petit documentaire sur le travail d’écriture sur cette page.

    Rire, écrire, je m’aperçois que deux lettres s’ajoutent à rire pour écrire, et tous deux sont le propre de l’homme.
    Stylet, doigt, plume, machine, clavier, écran, logiciel, internet, l’évolution de l’écriture n’est pas finie …

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    Il y avait un concours de nouvelles en octobre sur le site aufeminin.com, en partenariat avec la revue Muze que j’aime beaucoup.
    Les thèmes d’écriture proposés étaient :

    1. Tout a commencé sur snapchat
    2. Voilà un an que j’avais semé cette graine
    3. Rien ne serait plus jamais comme avant
    4. C’était la photo parfaite

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    Je ne voulais pas concourir parce que la consigne était de ne pas dépasser 3000 signes, espaces comprises. Je n’ai pas beaucoup de temps pour écrire, encore moins pour compter ! Je n’avais aucune idée du nombre total qu’un texte peut donner.
    Et puis j’ai découvert que sur le site, il fallait écrire directement son histoire dans le cadre prévu à cet effet, et celui-ci était équipé d’un compteur de signes et d’espaces. Alors j’ai spontanément rédigé une nouvelle qui dut être courte, bien plus courte que je le souhaitais !

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    Goût proustien s’abstenir !
    C’est difficile d’écrire très court, de faire des coupes claires dans une histoire qu’on aimerait développer. L’écriture sur internet, comme le traitement de texte sur PC, ne laisse aucun brouillon, aucune trace des tentatives précédentes, aucun repentir.
    Si Marcel avait écrit sur un écran, on n’aurait pas su que longtemps il a hésité pour son incipit, il l’a barré, remplacé, puis repris.

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    Mon texte est ici en ligne.
    Comme il ne se glisse pas dans le moule du correctement laïc (« laïquement correct » n’est pas une bonne orthographe, me dit l’ordi !), j’ai mis toutes les chances contre moi pour être sélectionnée !
    J’ai beaucoup aimé cette expérience déroutante et instructive.

    Toute ressemblance avec Grillon du Foyer est en partie fortuite ! Mais cette idée de ressemblance me ramène à Proust encore, à la deuxième phrase de son gigantesque roman, dans Du côté de chez Swann. Le narrateur, qui de bonne heure longtemps s’est couché, réfléchit en somnolant à ce qu’il vient de lire pour s’endormir, et s’identifie à tout ce qu’il vient de lire. Il est lui-même le paysage, le personnage, l’atmosphère, le sentiment décrits … il est le contenu du roman incarné. Le sommeil + la lecture lui donnent l’impression d’être ce qui est écrit. Etrange, cette transsubstantiation littéraire, non ?

    Raids wagnériens

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        François Flameng, retour d’un vol de nuit, 1918, musée de l’Armée Paris, notice

    En relisant hier le passage du Temps retrouvé, où Proust évoque le changement d’heure, qui fut en effet décidé en France en 1916 et dont le décret fut voté et mis en application en mars 1917, j’ai eu envie d’écouter du Wagner, parce que, dans ce même passage, le narrateur regarde avec son ami Saint Loup les avions faire leur Chevauchée des Walkyries au son des sirènes dans la nuit parisienne.

    J’avais déjà recopié cet extrait il y a trois ans ici.

    Cette année j’ajoute la musique de Wagner, je choisis l’ouverture de Rienzi, un opéra de jeunesse que Wagner aimait moins, mais je trouve son ouverture très belle, elle fait à certains moments très Wacht am Rhein (« La garde au Rhin », poème de Max Schneckenburger qui fut composé en 1840 au moment de la crise franco-allemande) !

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