Du côté de chez Grillon du foyer

Mots de l’été : kimono

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    George Hendrik Breitner, Jeune fille en kimono rouge, vers 1893, Gemeentemuseum La Haye, notice

Le kimono d’été se dit « yukata » en japonais, le mot kimono est formé de ki, vêtir, et de mono, chose. Dans le monde occidental, le kimono est un peignoir en étoffe légère, qui se porte principalement à la belle saison et flotte dans la brise parfumée de l’été.

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    George Hendrik Breitner, Jeune Fille en kimono blanc, 1894, Rijksmuseum Amsterdam, notice

A la fin du XIXème siècle, l’Europe s’enivrait de japonaiseries. Art de vivre, beaux arts, littérature … la mode du Japon gagnait tous les domaines. Le kimono dans ses matières et ses motifs chatoyants séduisait les femmes et les peintres.
Breitner a peint une douzaine de portraits de jeunes filles en kimono. De même Whistler en a revêtu un grand nombre de ses modèles.

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    J.A. McNeil Whistler, Le balcon, Freer Gallery of Art Washington, page du musée

La fluidité fleurie du kimono donne à l’été sa nonchalance, sa beauté informelle, fait glisser les heures fraîches, indolentes du matin et tièdes du soir au clair de lune.

Dans La Prisonnière, Proust nous offre de très belles pages sur le sommeil d’Albertine. Celle-ci est retenue dans l’appartement parisien du narrateur, c’est quand elle dort qu’il l’aime et la contemple le mieux. Mais elle a ses secrets, qu’il aimerait bien percer, et que seul le kimono pourrait lui dévoiler.
Mystérieux kimono, si léger, et si opaque …

      Alfred Stevens, La Parisienne japonaise, 1872, Musée d’Art moderne et d’art contemporain (Mamac) Liège

Quelquefois, quand elle avait trop chaud, elle ôtait, dormant déjà presque, son kimono, qu’elle jetait sur mon fauteuil. Pendant qu’elle dormait, je me disais que toutes ses lettres étaient dans la poche intérieure de ce kimono, où elle les mettait toujours. Une signature, un rendez-vous donné eussent suffi pour prouver un mensonge ou dissiper un soupçon. Quand je sentais le sommeil d’Albertine bien profond, quittant le pied de son lit où je la contemplais depuis longtemps sans faire un mouvement, je faisais un pas, pris d’une curiosité ardente, sentant le secret de cette vie offert, floche et sans défense, dans ce fauteuil. Peut-être, faisais-je ce pas aussi parce que regarder dormir sans bouger finit par devenir fatigant. Et ainsi à pas de loup, me retournant sans cesse pour voir si Albertine ne s’éveillait pas, j’allais jusqu’au fauteuil. Là, je m’arrêtais, je restais longtemps à regarder le kimono comme j’étais resté longtemps à regarder Albertine. Mais (et peut-être j’ai eu tort) jamais je n’ai touché au kimono, mis ma main dans la poche, regardé les lettres. À la fin, voyant que je ne me déciderais pas, je repartais à pas de loup, revenais près du lit d’Albertine et me remettais à la regarder dormir, elle qui ne me dirait rien alors que je voyais sur un bras du fauteuil ce kimono qui peut-être m’eût dit bien des choses.

Marcel Proust, extrait de La Prisonnière

Mots de l’été : melons de Saint Rémy

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La fête des melons

      Les paroisses des environs, au dessus et en aval de Montignac, y envoient bien des pélerins, mais surtout les gens du bas Limousin qui y affluent. Seulement, comme à ces Limougeaux le dévotion ne fait pas perdre la tête, quoiqu’ils aient bonne suffisance, ils apportent dans les bastes ou paniers de leurs mulets des fruits de la saison, mais surtout des melons.

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      C’est la fête des melons, on peut dire, tant il y en a. Sur des couches de paille, ils sont là, étalés, petits, gros, de toutes les espèces : ronds comme une boule, ovales comme un oeuf, aplatis aux deux bouts, melons à côtes, lisses, brodés, verts, jaunes, grisâtres, est-ce que je sais ?

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      Et il s’en vend ! C’est du fruit nouveau pour le pays, car les environs de Brives et d’Objat sont bien plus précoces que par ici ; en sorte que les gens de chez nous venus à la dévotion tiennent à emporter un melon. C’est une sorte de témoignage qu’on a été à la Saint-Rémy d’Auriac.

      Eugène Le Roy, extrait de Jacquou le croquant

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Profitons des vacances d’été pour relire Jacquou le Croquant !
Ecrit dans une langue pittoresque offrant un vocabulaire imagé, régional et réjouissant, ce roman poignant, noir parfois, qu’on nomme social, tient en haleine jusqu’au bout, même au travers de ses descriptions, et grâce à elles aussi. Il parle à la première personne du singulier, le narrateur est Jacquou lui-même.
On peut l’appeler aussi roman de terroir, en général ce type d’histoire reste pour moi un roman de tiroir, oublié au fond, mais celui-là, alerte et joliment écrit, m’emporte avec passion en Dordogne.

J’avais regardé avec le même enthousiasme son adaptation télévisée vers 1970 et le livre, dans ma jeunesse, ne m’avait pas autant plu. Je n’ai pas vu le film qui fut tourné il y a quelques années, et maintenant, loin de toutes images sur écran, la lecture me procure un réel plaisir.

L’épisode des melons évoque un pèlerinage dans la chapelle de Saint Rémy, qui rappelle les pardons en Bretagne, les fidèles vont frotter la partie douloureuse de leur corps à la statue de Saint Rémy, dit Saint Remédy car il sert de remède, et profitent d’acheter ce fruit nouveau et bon, apporté par les marchands du Limousin, le melon. Après la fête, on reconnaît sur les chemins les pèlerins d’Auriac, car ils ont dans leurs paniers ou balluchons un ou des melons.

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Ces beaux melons de la fête donnent envie d’aller au marché en choisir un, dans une lente et gourmande recherche : une femelle, au derrière large qu’on hume comme un chien une attirante louloutte, on prend en main, on tâte, on soupèse, on repose, on reprend, on frémit encore des narines, et hop, c’est celui-là qui fera l’entrée ou le dessert, en demi-sphères, en tranches, en billes, ou en copeaux !

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été,littérature,poésie,philosophie @ 3:47 , juillet 29, 2014

Mots de l’été : melon

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      Claude Monet, Nature morte, 1872, musée Gulbenkian Lisbonne, page du musée

Le melon est LE légume de l’été, comme le Panier de Yoplait est LE dessert. Il enferme une eau couleur d’orangeade dans un vert d’eau presque de jade, sa chair semi-liquide en fait l’entrée la plus désaltérante du repas.
Quand j’étais petite j’en étais follement friande, c’était la part la plus précieuse de l’été dans l’assiette. J’aimais ce légume sucré couleur de berlingot, les yeux se régalaient autant que le palais.
Que ce fût le prince de Cavaillon, des Charentes, ou le petit gris de Rennes, on l’appréciait particulièrement parce qu’il n’arrivait qu’au coeur de l’été avec sa pleine saveur, en même temps que les jours chauds, pas toute l’année ou presque comme maintenant.

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Pas étonnant que les peintres se soient penchés sur lui, ses tons subtils et gourmands happent le pinceau.

L’étymologie du mot melon est juteuse aussi.
Melon vient de l’abréviation, l’apocope pourrait-on dire, du mot grec mêlopêpon, formé de mêlon = fruit et de pêpon= cuit par le soleil, mûr.
« pêpon » a donné en français « pepsie » qui concerne la digestion et la cuisson.
Le melon devrait être un fruit mûr et digeste, mais certains ne le digèrent pas facilement !

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C’est un cucurbitacée comme semble le désigner le tableau de Cotan qui le pose à côté d’un cornichon ou concombre.
Mêlon en grec désigne le fruit, la pomme et le coing.

Par métaphore, comme tout fruit rond et renflé, pomme, poire, citrouille, le melon désigne la tête, et prend le sens d’imbécile. Par analogie de forme, il désigne un chapeau bombé.
Dans la famille du melon on trouve la camomille, qui, selon les Grecs, avait l’odeur de la pomme, et on trouve la marmelade, qui était la confiture de coings, mais le mamelon, lui, vient d’ailleurs !

Cuit par le soleil, on déguste ce fruit frais aux couleurs de sorbet, avec parfois un vin cuit qui s’accorde bien à sa chair sucrée. Il fait croquer l’été à pleines gorgées !

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    Sanchez Cotan, Coing chou melon et concombre, 1602, musée de San Diego, notice

été @ 6:45 , juillet 27, 2014

Mots de l’été : goutte d’eau

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Voici un nouveau recueil de haïkus japonais qui me plaît beaucoup, un petit livre carré, édité au Faou dans le Finsitère, et joliment illustré :

      Haïkus des cinq saisons, recueillis par Alain Kervern, éd. Géorama, février 2014.

      Je l’ai emprunté à la bibliothèque et mon désir est grand de l’acheter en librairie.

      Les haïkus sont à la mode, j’aime ces poèmes courts japonais délicatement traduits en français. Cependant le poème court français à la sauce japonaise me plaît beaucoup moins, on essaie d’imiter avec une certaine maladresse, on n’atteint pas hélas le sens poétique de l’origine.

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Les haïkus sont classés selon le thème des saisons, et pour l’été, j’ai aimé le goutte à goutte.
Idée surprenante, image délicate, rafraîchissante et lente, le goutte à goutte …

Chaque goutte d’eau révèle la clarté irisée d’un beau jour d’été.
La fraîcheur virginale d’un petit matin de juillet.

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      Le bruit changeant
      du goutte à goutte de mes souvenirs
      devient lumineux

      Tomiyasu Fûseï (1885-1979)

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La goutte est, dit le dictionnaire, une petite quantité. Cette dose minuscule correspond bien au poème court, aux sensations que celui-ci diffuse par petites touches, au compte-goutte.
On n’imagine pas un été sans ses gouttes d’eau bienfaisantes, sans une petite pluie nocturne, une courte douche après le sport de plein air, a little drop of water dans le verre de Whisky, quelques gouttes rafraîchissantes d’une eau d’été, 4711 zum Beispiel, dans le cou, et puis celles rieuses et bondissantes décrites par Colette.

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      En chaque goutte qui tombe
      d’une vie si brève
      l’éclat

      Naruse Ôtoshi (1926- )

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Chaque haïku japonais est une goutte de poésie.
Goûtons chaque goutte de l’été qui ruisselle de lumière, de couleurs et d’eau pure !

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été,littérature,poésie,philosophie @ 3:42 , juillet 25, 2014

Mots de l’été : été

Une maison en été, une maison d’été ou de vacances, maison de famille, ou résidence secondaire, maison des beaux jours … maison que l’on occupe, et retape ou entretient parfois à grand peine, chaque été avec la même joie réconfortante du passé retrouvé.
Même si, l’été, on vit dehors, la maison fraîche aux volets mi-clos apporte sa pénombre bienfaisante pendant les grandes chaleurs et on apprécie de se blottir entre ses murs épais, comme en hiver au coin du feu.

La maison d’été, l’expression est presque un pléonasme …
Si, alors que tout le monde est parti à la plage, on profite du calme dans la maison pour feuilleter le dictionnaire historique de la langue française, on apprend que le mot été est issu de la même famille que le mot édifice, ainsi que les mots surprenants édile et estuaire et, plus étrange encore à mes yeux, éther.

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    Théo van Rysselberghe, Voiliers et estuaire, vers 1887, musée d’Orsay, page du musée

Tous ces mots se rattachent à une racine indoeuropéenne aidh- qui veut dire brûler.
La chaleur de l’été brûle, et quels sont les liens avec les autres mots ?
L’édifice (ou maison) contient l’âtre, le feu qui brûle, apportant la chaleur que l’été enfui ne prodigue plus. L’édile est l’élu chargé des édifices et sa mission lui donne-t-elle chaud ?!
Et l’estuaire ? Je ne sais pas … qui me dira ?
On reconnaît dans estuaire les lettres de estival, étant donné que le u se change parfois en v, mais quel rapport logique y a-t-il entre l’été et l’estuaire ? Ce dernier est peut-être plus vide, plus présent au regard, en été qu’en hiver, car le fleuve le remplit moins ?

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    Edgar Degas, Au bord de mer sur une plage trois voiliers au loin, vers 1869, pastel, musée d’Orsay, notice

Les voiliers ont quitté l’estuaire pour un bord de mer éthéré, vaporeux, un paysage voilé d’une brume estivale. Il semble que l’éther soit aussi volatil que la vapeur produite sous l’effet d’une brûlure. Quand il fait très chaud, on a la tête qui tourne, on est perdu de vapeur comme si on avait respiré de l’éther.
En vacances on ne réfléchit plus, on passe l’été éthéré, superficiel et léger comme disait une chanson de Michel Berger.

Ah, vivement une bonne pluie d’été !
A suivre ! :-D

été,Mots @ 6:06 , juillet 23, 2014

La Fleur Bleue

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Quand domine au jardin la note bleue, je pense à Novalis.

Novalis en latin désigne la terre nouvellement défrichée.
Novalis est le nom que s’est donné l’écrivain allemand Friedrich von Hardenberg (1772-1801).
Il a défriché une nouvelle terre de la littérature en participant à l’élaboration du premier romantisme allemand.
Premier romantisme tout court, puisque ce mouvement est apparu à la fin du XVIIIème siècle en Allemagne d’abord et au Royaume Uni.

Nous connaissons tous Novalis, parfois sans le savoir, car il est à l’origine de l’expression être fleur bleue.

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Son oeuvre la plus connue, commencée en 1800 et inachevée car interrompue par la mort de l’auteur en 1801, est intitulée Heinrich von Ofterdingen. Ce roman, qui fut terminé par son ami Ludwig Thieck, raconte l’histoire d’un jeune homme, Heinrich, qui est né pour la poésie, et qui, pour parfaire le poète qui germe en lui, part à la recherche des connaissances des choses et des gens. Il voyage, car la quête de la poésie doit passer par un long parcours initiatique.

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Ce roman de la recherche commence dans un lit (on n’est pas étonné !), dans la tête d’un dormeur agité qui ne trouve pas le sommeil, car il repense à un rêve antérieur.
Le jeune Heinrich, une vraie marmotte selon son père, fit un rêve étrange et pénétrant, et dans son long rêve apparaissaient un paysage traversé d’un fleuve bleu et une grotte au coeur de la forêt enfermant un bassin d’eau bleue. Il plongea dans cette eau avec une volupté profonde et les vagues en le caressant se transformèrent en jeunes filles délicieuses dissoutes dans les ondes. Au dessus des roches bleuâtres s’étirait un ciel bleu noir très doux, et de la source jaillit tout d’un coup une fleur bleue, qui se pencha vers lui. Entre ses pétales se dessinait un tendre visage féminin.

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Voilà un rêve bleu à l’ombre de la jeune fille en fleur qui donne au roman sa couleur, voulue par l’auteur, de nombreux détails sont bleus, même les flammes du feu dans la cheminée.

Fait étrange, le père de Heinrich, habitant de Eisenach en Thuringe, avait rêvé également d’une fleur bleue au moment où il rencontra sa bien-aimée, la future mère de son fils. Cette Fleur Bleue prend des majuscules en devenant le symbole de l’amour.

La mère et son fils décident de partir ensemble en voyage vers le Sud, non pas vers Venise, mais vers Augsbourg, le pays natal de la maman. Elle va présenter à son père, monsieur Schwaning, son petit-fils qu’il ne connaît pas encore.

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Durant cette traversée de l’Allemagne du nord-est au sud ouest, Heinrich rencontre différentes personnes, des marchands, un ermite, un roi ayant perdu sa fille, des chevaliers revenus des guerres saintes, un mineur, une jeune Orientale … tous lui font le récit plus ou moins fantastique et philosophique de leurs expériences et de leurs rêves, et le roman devient un recueil de contes qui peut sembler au lecteur un peu rébarbatif à la fin ! Il est vrai que Novalis n’aurait peut-être pas tout écrit ainsi.

Heinrich comprend peu à peu que la poésie naît des parfums, des sons et des couleurs qui se répondent, en harmonie dans une nature qu’il faut savoir observer et admirer. On découvre avec émerveillement combien Baudelaire a pu puiser dans ces fleurs bleues ses Fleurs du Mal.

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Du côté de chez Schwaning, Heinrich fait la connaissance du meilleur ami de son grand-père, le bon vieux Klingsohr qui va lui apprendre l’art de composer de la musique et donc de la poésie, puisque musique et poésie ne font qu’un.
Klingsohr a une fille, belle comme une fleur, Mathilde, et Heinrich sent son coeur s’emballer et ses mains trembler.
Ah, Mathilde, elle a le visage de la céleste apparition dans la Fleur Bleue de son rêve.
Mathilde est plus qu’un amour fou, elle est toute musique et poésie, elle est l’instant suprême de sa vie et même au delà.
Heinrich fait un rêve, ils s’embarquent tous deux sur un fleuve bleu et font naufrage. Il sent qu’il va perdre son saphir précieux et pur, sa Mathilde qui finalement n’est pas revenue. Peu importe, la vie et la mort sont la même joie à travers la poésie qui adoucit tant les choses et qui permet de partir à la recherche d’un Paradis perdu et d’une enfance passée, de retrouver une seconde enfance.

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Ce court roman en prose est entrecoupé de poèmes qui lui donnent un rythme, une musique. C’est un récit fort exalté, difficile à lire parfois car il part dans des réflexions religieuses et philosophiques, c’est avant tout une apologie de la poésie, et on comprend le retentissement de cette oeuvre sur les générations futures d’écrivains, jusqu’aux surréalistes attachés aux rêves.

De la Fleur Bleue ne fut retenue hélas pour l’expression populaire que l’image d’un bleu délavé de l’amour romantique et mièvre. Il faut lire le roman pour en découvrir un aspect plus profond, un bleu intense.
J’avais déjà blogué en 2006 autour de cette Fleur Bleue, car j’avais montré les illustrations de l’artiste allemand contemporain de Novalis, Philipp Otto Runge.
Cette année, ce sont les fleurs bleues de mon jardin en juillet !

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Lettres autour d’un jardin

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      Chère Mademoiselle,

      malgré le soleil généreux de la dernière quinzaine, le printemps du Valais s’attarde cette année. Voici les premières anémones que j’ai cueillies sur nos collines, elles sont charmantes, n’est-ce pas, et expriment si bien les risques de la saison, ayant mis, en dépit de leur confiance, cette petite fourrure
      argentée qui les rend presque méconnaissables dans la grisaille du sol pierreux et tout nu encore.

      [...]

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La lettre ci-dessus, dont j’ai recopié le début, est extraite de ce petit livre très précieux :
Rainer Maria Rilke, Lettres autour d’un jardin, éd. La Délirante, avril 2014.

Ce sera peut-être le plus beau livre que j’aurai lu en cet été 2014.
Il est illustré à l’intérieur d’un tableau de Balthus, une huile sur carton, représentant un paysage de Muzot dans le Valais suisse, et peint en 1923.

Ces lettres autour du jardin de Muzot datent de 1926.

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Rilke s’était retiré dans sa propriété – une tour – de Muzot-sur-Sierre, et il avait l’intention de redessiner le jardin. Il écrit à une amie, Antoinette de Bonstetten, qui a suivi des cours d’horticulture, pour avoir des conseils. Il veut aussi refaire la décoration de la maison qu’il juge triste, et échange avec elle des idées et des échantillons de papiers peints.

Ces lettres sont écrites en français. Rilke était polyglotte, et composait de merveilleux poèmes dans plusieurs langues.

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Ces lettres sont empreintes d’une nostalgie qui rappelle un certain Marcel, et créent de jolies métaphores. Rilke appelle les lettres de sa correspondante des « fleurs », si fraîches, si immédiates dans leur rapide éclosion, si pleines de la sève des événements et des souvenirs qu’elles relatent.

Durant cette année 1926, Rilke doit faire de longs séjours à la clinique de Val-Mont. Il ne le sait pas, mais il est gravement malade, il est atteint d’une leucémie. Il meurt le 30 décembre 1926.

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Ces lettres sont d’autant plus touchantes que nous les savons ultimes. La dernière lettre publiée date du 27 octobre 1926. Elles sont pleines de projets, de la lassitude aussi du malade. Les travaux de Muzot le fatiguent, il voudrait partir au soleil, passer l’hiver en Provence. Il ne verra pas son jardin de Muzot au printemps prochain.

Le tableau reproduit dans ce livre imprimé sur du beau papier Ingres est une vue de Muzot du haut de la tour que Rilke voulait rafraîchir. Cette vue fut peinte par un jeune garçon de quinze ans, qui deviendra Balthus, et qui était le fils de la compagne de Rilke. Celui-ci l’encouragea vivement dans son talent artistique.

Ce livre est un jardin frissonnant de poésie.

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jardin,littérature,poésie,philosophie @ 10:00 , juillet 7, 2014

Un dé de bronze

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Un après-midi au musée
Musarder, s’amuser, regarder ce qui est bien gardé
Saisir, prendre à la volée quelques photos, ravir le regard immobile d’une statue comme si c’était immortaliser le saut d’un écureuil sur sa branche
Se ravir de détails, joies de l’infime
Admirer, goûter, butiner, et dans la carte mémoire découvrir le butin …
les trouvailles opimes …

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On a beau bien connaître son ami le musée, on éprouve toujours du plaisir, comme auprès d’un ami fidèle, à passer quelques heures en sa compagnie.
Alors que la foule se presse dans les boutiques qui soldent, certains se reposent et contemplent, sous l’oeil vigilant d’un ange.

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Mon oeil, lui, n’est pas très observateur. Je n’avais jamais remarqué le doigt de la jeune brodeuse de René Quillivic. Et pourtant, que de fois l’ai-je scrutée ! J’aurais dû me douter qu’une brodeuse ne travaille pas sans …

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      … son dé.

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Je peux être fière, la première fois que je vois un dé de bronze, c’est au musée de Quimper !

La petite Bretonne brode de vives couleurs, on les imagine pareilles à celle de la peinture, comme elle bretonne, ces couleurs franches du bout de la terre en pleine saison, automne de feu, hiver de porcelaine, printemps de contraste

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Si une statue dans un musée possède un appendice, un ergot, un cap, une péninsule, soyons assuré qu’il sera caressé !

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      le petit sabot s’en trouve verni

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Le petit tonneau est en cage de verre

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Merveilleux musée de Quimper ! (son site est ici.)
Si un tour en ville s’impose en cette période de soldes, allons plutôt au musée, ça coûte moins cher !

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le dé à coudre,musées @ 1:18 , juin 30, 2014

Musicalithé

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    Vincent van Gogh, Pluie à Auvers, 1890, national museum of Wales Cardiff, notice.

Il pleut, pour le plus grand bonheur du jardin, pour la joie des fleurs et la respiration des buissons.
J’aime la pluie quand elle s’est fait attendre, elle devient signe de vie, et peu à peu quand elle se fait tendre, elle devient mélancolie.

Je me souviens d’un beau jour de pluie qui m’a fait connaître Erik Satie. J’avais entendu sur France-musique un morceau lisse et doux, peut-être en forme de poire, ce n’était pas un air à faire fuir car j’étais allée aussitôt en ville acheter un disque. Le lendemain, alors que la pluie tissait un prélude en tapisserie de laine grise derrière la fenêtre, j’écoutais quelques gymnopédies en sirotant une tasse de thé.

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    Ecole française, Le service à thé, musée du Louvre, notice

Je lisais aussi, découverte supplémentaire, une nouvelle de Nina Berberova achetée en même temps et dans la même boutique que le CD.
Le musicien et l’écrivain restent pour moi associés à ce moment diapré de sensations mêlées, les notes lentes et grises frappées par la pluie sur la fenêtre, la rondeur du thé dans ma gorge, les pages crème et soyeuses du livret, la musique coulant doucement dans mon esprit charmé par la lecture.
J’appris que Satie était un personnage fantasque et plein d’humour, vivant dans un placard à balai. Ah bon …

musique @ 11:39 , juin 28, 2014

Une chambre pleine de choses qui ne servaient à rien et qui dissimulaient pudiquement, jusqu’à en rendre l’usage extrêmement difficile, celles qui servaient à quelque chose.

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Mais c’est justement de ces choses qui n’étaient pas là pour ma commodité, mais semblaient être venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté.

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Ces hautes courtines blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d’un sanctuaire ; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d’oreillers en batiste, sous laquelle disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous les festons et les fleurs,

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et que le soir, pour pouvoir me coucher, j’allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à passer la nuit ;

lit5 à côté du lit la trinité du verre à dessins bleus, du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de mon arrivée sur l’ordre de ma tante qui craignait de me la voir « répandre »), sorte d’instruments du culte – presque aussi saints que la précieuse liqueur de fleur d’oranger placée près d’eux dans une ampoule de verre –

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que je n’aurais plus cru de profaner ni même possible d’utiliser pour mon usage personnel que si ç’avaient été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement ;

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ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans épines puisque, chaque fois que j’avais fini de lire et que je voulais me lever, je m’apercevais que j’y étais resté accroché ; cette cloche de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule bavardait dans l’intimité pour des coquillages venus de loin et pour une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever que,

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quand la pendule s’arrêtait, personne, excepté l’horloger, n’aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter ; cette blanche nappe en guipure qui, jetée comme revêtement d’autel sur la commode ornée de deux vases, d’une image du Sauveur et d’un buis bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, rangé là tous les jours quand on avait « fini la chambre » achevait d’évoquer l’idée)
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mais dont les effilochements toujours engagés dans la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d’un seul coup image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher moi-même en me rattrapant au prie-Dieu ;

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cette triple superposition enfin de petits rideaux d’étamine, de grands rideaux de mousseline et de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur d’aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la fenêtre dès que je voulais l’ouvrir ou la fermer, un second étant toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement bouchées par eux qu’elles l’eussent été par un buisson d’aubépines réelles ou par des nids d’hirondelles qui auraient eu la fantaisie de s’installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple, d’ouvrir ou fermer ma croisée, je n’en venais à bout sans le secours de quelqu’un de la maison ;

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toutes ces choses, qui non seulement ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même une entrave, d’ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment n’avaient jamais été mises là pour l’utilité de quelqu’un, peuplaient une chambre de pensées en quelque sorte personnelles,

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avec cet air de prédilection d’avoir choisi de vivre là et de s’y plaire, qu’ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins ou sur les vieux murs, les fleurs.

Marcel Proust, extrait de Journées de lecture, recueil Pastiches et mélanges, éd. L’IMAGINAIRE / Gallimard

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Une phrase, une seule, serpentine, fanfreluchée, truffée de tiroirs, de plis et replis, toute brodée de mots, grouillante d’images comme un store bouillonné, gonflée comme un oreiller, une phrase pleine d’humour qui fait rire, et puis sourire à un passé enfui, retrouvé, une phrase à l’image d’une chambre d’antan, de grand’tante, une chambre où passait délicatement le plumeau, et où revient le stylo …

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On peut relire ces merveilleuses journées de lecture de Proust dans cette réédition de Gallimard qui date de septembre 2013, L’imaginaire, une collection de petits livres blancs que j’aime beaucoup.

Un jeu, cette très longue phrase m’a donné envie de jouer, de piocher dans Pinterest les chambres les plus froufrous que j’ai pu trouver !

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