Bougie

    Raoul Dufy, La fée électricité, détail partie droite, 1937, Centre Pompidou, notice.

Coupure de courant samedi dernier dans toute la commune. La panne n’a duré qu’une heure, le temps d’installer un désarroi aussi général qu’elle-même. Je faisais mes courses dans le bourg comme beaucoup d’autres habitants un samedi matin, nous nous sentions immergés dans un roman de Modiano, désemparés dans la rue des boutiques obscures. Les commerçants éclairaient leurs tiroirs caisses avec leurs téléphones portables. La vie paraissait suspendue à la charge éphémère des batteries.

On parle beaucoup de l’intelligence artificielle en ce moment, la cervelle qui va penser, sentir, réagir à notre place, mais que serait celle-ci sans la fée électricité ?

    Raoul Dufy, La fée électricité, étude, gouache, 1936, Centre Pompidou, notice.

On peut voir sur quatre pages de la RMN les multiples reproductions de l’oeuvre de Dufy.

La compagnie parisienne de distribution de l’électricité avait commandé à Raoul Dufy une fresque de 60m de longueur sur 10m de hauteur pour décorer son pavillon de la lumière et de l’électricité à l’Exposition Universelle de Paris en 1937. Dufy dispose d’un an seulement pour réaliser ce vaste projet.

On peut lire l’histoire et voir des photos sur le site du collège Brossolette.

C’était au temps où l’on croyait beaucoup au prestige des expositions universelles, et celles-ci nous ont laissé de bien belles oeuvres d’art et d’architecture.

    Adolph von Menzel, Salle de séjour avec la soeur de Menzel, 1947, Neue Pinakothek Munich, notice et commentaire.

La panne d’électricité a recommencé le soir, au milieu du dîner ! Vite, allumons des bougies !
J’aime les bougies, et quand de décoratives elles deviennent indispensables, elles m’enchantent doublement.

Pourquoi ce mot bougie pour désigner la chandelle ? Je pensais depuis toujours que la lumière de la chandelle étant mobile, vacillante, animée au moindre souffle, et par ailleurs transportable d’une pièce à l’autre, elle bougeait et donc méritait le terme de bougie.
Mais non, son nom est tout simplement une antonomase, il vient de la ville de Bejaia sur la côte méditerranéenne en Algérie : consulter sa page wikipedia. Bejaia produisait depuis le XIVème siècle une cire fine qui servait à la fabrication des chandelles. En 1833 la ville devint possession française et prit le nom francisé de Bougie.

Les pages d’enfance

Dans le club de lecture nous avons commencé l’année avec le thème de l’enfance.
L’enfance dans les livres.
Retrouver son enfance à travers celle retracée par les écrivains.
La liste de livres est longue, la voici, incomplète bien sûr, dans un désordre tout enfantin :

      Alham, de Marc Trévidic

      Bakhita de Véronique Olmi

      L’enfant qui mesurait le monde, de Metin Arditi

      Equatoria , de Corto Maltese

      La promesse de l’aube , de Romain Gary

      Sa majesté les mouches, de William Golding

      Les aventures de Tom Sawyer, de Mark Twain

      Le sommeil délivré, de André Chédid

      Les mots , de Jean-Paul Sartre

      L’enfant, de Jules Vallès

      Enfance , de Nathalie Sarraute

      Enfance, de Gorki

      L’inutile beauté, de Guy de Maupassant

      La promesse de l’aube, de Romain Gary

      Le grand Meaulnes, de Alain Fournier

      Du côté de chez Swann, de Marcel Proust

      L’enfant et les sortilèges, de Colette

      Les vrilles de la vigne, de Colette

      Cosette, de Victor Hugo

      Haute Enfance, de Colette Nys-Mazure

      Trésors d’enfance, de Marie Rouanet

      Les malheurs de Sophie, de la comtesse de Ségur

      François le Champi, de George Sand

      Mémoires d’outre-tombe, de Chateaubriand

      Les rédactions de Fritz Kocher, de Robert Walser

      Oliver Twist , de Charles Dickens

      Jacquou le croquant , d’Eugène Le Roy

      Poil de carotte, de Jules Renard

      Vipère au poing, de Hervé Bazin

      Les huit montagnes, de Paolo Cognetti

Le mot enfant vient du latin infans signifiant « qui ne parle pas ». Mais le sujet de l’enfant est très parlant.

Les écrivains se racontent enfant de manière très différente. Tandis que Chateaubriand mettait en avant ses qualités de petit garçon courageux dans son donjon lugubre à Combourg, Rousseau avait osé dévoiler les aspects inavouables de sa jeune nature. Sartre pratiquait l’autodérision, Colette déclinait les sobriquets attribués à l’enfant, gosse, mioche, lardon, bambin, mouflet …
Robert Walser a trouvé les rédactions d’un petit garçon, on aimerait bien retrouver les nôtres, qui nous feraient sourire et nous montreraient sans doute de nous-même un caractère insoupçonné.

Une nouvelle de Maupassant m’a particulièrement étonnée : L’inutile beauté.
Une femme très belle et encore jeune a eu sept enfants en onze ans. Son mari s’assurait de la rendre toujours enceinte afin de la garder tout entière à lui. Mais elle se rebelle !

Tous ces motifs enfantins sont conservés au musée de l’impression sur étoffe de Mulhouse.

Enfance

    Lucio Massari (1569-1633), La Vierge à la lessive, vers 1620, musée des Offices Florence, notice.

Mois de janvier, mois du blanc !
Renouvelons les piles de nos armoires !

Ce tableau me plaît beaucoup, je l’ai découvert dans un gros livre, une belle et riche encyclopédie illustrée, celle de Jésus, publiée par Albin Michel en octobre 2017 et dirigée par Joseph Doré (est-il un descendant de Gustave qui a illustré la Bible ?)

Ce livre est original par la diversité de ses auteurs, des écrivains, des universitaires, des philosophes, des hommes d’Eglise, des croyants d’autres religions et des non-croyants … ils tentent de percer le mystère de Jésus.

Dans le tableau ci-dessus Jésus est un enfant. Il apparaît rarement à cet âge, il passe le plus souvent de l’âge du bébé à l’âge adulte. Ses années d’apprentissage de sa vie terrestre n’ont pas d’importance, l’essentiel est son action future. Il doit même apparaître inconnu parmi ses prochains, personne ne sait d’où vient le messie, l’évangéliste Jean son cousin ne le connaît pas avant sa manifestation.
Néanmoins il est touchant de le voir enfant, de le regarder par exemple là, essorant le linge que Saint Joseph fait sécher sur une branche.

Les apprentissages de Colette

      Gisèle Freund, Colette au lit Paris, photographie, 1939, Centre Pompidou Paris, notice.

Ma bibliothèque de Colette s’est enrichie en novembre dernier d’un nouveau livre autour de la dame à la belle plume (entre autres son célèbre Duofold Parker Mandarin), il s’agit cette fois d’un roman graphique, un très beau livre que voici :

Annie Goetzinger conte et illustre d’un trait calme et sensuel la vie très mouvementée de Colette. (éd. Dargaud, mars 2017)

Ses dessins élégants, gracieux, d’un réalisme classique, tranchent à première vue avec la vie libre, folle, assez provocante, de l’écrivain, mais correspond bien au style littéraire de Colette, coloré, léger et pétillant, envoûtant.
Pour utiliser une expression chère à Colette, je dirai qu’Annie Goetzinger troussait de manière impeccable une scène ou un portrait avec un crayon plein de verve et d’esprit.

Hélas, comme je lisais et contemplais ce livre un peu avant Noël, j’appris avec une grande tristesse la mort d’Annie Goetzinger. Je vais sans doute me procurer quelques uns de ses autres romans si joliment graphiques.

Sonnet de la dinde aux marrons

      Eastman Johnson, Nourrir la dinde, pastel, vers 1872-1880, Met New York, notice et commentaire.

    Pour faire une dinde aux marrons,
    Prenez de préférence une oie.
    La dinde est une pauvre proie
    Même pour les estomacs prompts.

    Autant vaut – nous le déclarons –
    Mordre dans du cheval … de Troie.
    Quoi ! Votre mâchoire la broie ?
    Allons donc, tas de fanfarons !

    Et, tenez … encore autre chose,
    Puisque de cette dinde on cause,
    Laquelle est donc une oie – Eh bien

    Sachez donc, bougres de Tartuffes,
    Que cela ne gâterait rien
    Si les marrons étaient des truffes.

    Raoul Ponchon.

      Constant Troyon, Pâturage à la gardeuse d’oies, 1854, musée d’Orsay, notice.

C’est toujours la tradition chez Grillon, l’oie de Noël aux marrons.
Elle est si tendre, fondante, goûteuse, la pauvre oie élevée en plein air qui n’est sans doute plus gardée par une jeune fille en plein pâturage.
Le secret de sa tendreté est une cuisson au four en atmosphère humide. Je place son plat à rôtir dans la lèche-frites remplie d’eau. Elle rôtit parfaitement tout en cuisant au bain marie, sa peau dorée croustille, sa chair fond sous le couteau.
Je ne la truffe pas à prix d’or mais lui prépare une bonne farce avec son foie poêlé aux échalotes puis flambé à l’Armagnac, avec un peu de veau, jambonneau, lardons fumés, pommes, crème fraîche, oeuf, pain rassis, épices, le tout finement haché.

Il semblerait que j’ai déjà la nostalgie de l’heureux temps de Noël !

L’huître est un hasard, un éclair qui passe avec les mois en R

    Henry de Waroquier, Huîtres, coques et verre de vin blanc, 1921, musée des années Trente Boulogne-Billancourt, notice.

      Les Huîtres

      Fêtons ces « truffes de la mer »,
      Qu’en son siècle exaltait Horace,
      Par d’immortels vers pleins de grâce. –
      L’huître, à Rome, est un mets si cher,
      Qu’au dire de Pline et Macrobe,
      Aux seuls pontifes on en sert …
      – Notre bouche aussi les gobe,
      Ces huîtres qu’un moderne en us,
      Nommait « Oreilles de Vénus »,
      Pour leurs qualités excitantes … –
      On sait qu’un des Apicius
      Eut, par ses notions savantes,
      L’art d’en envoyer de vivantes
      À Trajan, vainqueur belliqueux
      Des Parthes … – Aux huîtres, chef queux,
      Me dit-on, offre-nous des fraîches.
      C’est là le secret de leurs pêches :
      L’huître est un hasard, un éclair
      Qui passe avec les mois en R.

      Alexandre Dumas

C’était leur fête en effet à la fin de l’année, quelle queue aux huîtres, affluence chez l’ostréiculteur !

On remarquera dans les deux tableaux ci-dessus la présence du poivre moulu, de la salière ou du poivrier.
C’est ma façon préférée de les déguster, avec du poivre.
Vieille tradition que suivait le mangeuse d’huîtres de Jan Steen. Le poivre moulu était recueilli dans un petit cornet de papier journal. À côté du poivre, on voit du sel, car, selon le rivage, l’huître n’est pas toujours bien salée.

      Jan Steen, La mangeuse d’huîtres, vers 1658-1660, Mauritshuis La Haye, notice et zoom.

L’huître, comme le fait entendre le poème de Dumas, avait un caractère érotique.

La jeune femme regarde le spectateur de son petit air coquin, elle n’a pas l’intention de finir son repas toute seule.

Elle épice son huître avec précision et passion.

On pense à la fable de La Fontaine, Le rat et l’huître
Attention, ne pas se laisser piéger par ce précieux fruit de la mer, car tel est pris qui croyait prendre !

  • Petite précision concernant les mois en R :
    Le 16 août 1766, un règlement de pêche fut édité :
    Consommer les coquillages durant les mois en R, pas de vente de mai à août.
    Le 25 septembre 1771, une ordonnance de police interdit à Paris le commerce, entre le 3à avril et le 1er septembre, des huîtres vivantes enfermées dans leur coquille, des huîtres huîtrées ou huîtres de la chasse (huîtres sans coquille).
    source : Conversations gourmandes avec Madame de Pompadour, Michèle Villemur, éd. Cherche Midi

    • Pieter Claesz, Nature morte au jambon, 1640-1649, Petit Palais Paris, notice et zoom.

    Les vestiges du jour

    Le prix Nobel de littérature fait parfois de l’effet sur les modestes lectrices dont je fais partie.
    Kazuo Ishiguro, je ne le connaissais que de nom, je savais seulement que son livre avait inspiré un film de James Ivory, magnifique comme tous les Ivory que j’ai vus et revus avec passion.
    Cependant ma curiosité n’était pas allée au delà de l’oeuvre cinématographique, des amis m’avaient dit que le livre était moins bon que le film, je les avais crus sans me faire ma propre opinion.

    Prix Nobel oblige, je me suis jetée sur le roman d’Ishiguro et j’ai été merveilleusement surprise.
    Le livre m’a semblé plus subtil, plus profond que le film. Je l’ai lu avec un crayon et un intérêt grandissant au fil des pages, j’ai fini par biffer, souligner, annoter mon bouquin autant qu’un volume de La Recherche, ce n’est pas peu dire !

    C’est une analyse très poussée de la psychologie d’un majordome qui a consacré sa vie, sa personne, son âme, à son métier.
    Lors d’un voyage d’agrément, il se livre à une scrupuleuse introspection.
    Sa plus haute aspiration, devenir un grand majordome, lui vient de son admiration pour son père qui fut lui-même grand majordome. Son perfectionnisme extrême le poussera à ce paradoxe déconcertant de faire passer la mort de ce père vénéré après l’exercice de sa profession. Cet épisode du livre ne manque pas de sel et d’humour glacé !
    Ce majordome amidonné, désincarné par l’absolue perfection de sa mission n’a qu’un mot en tête : la dignité.
    Il découvrira chez les personnes qu’il rencontre pendant sa villégiature d’autres conceptions de la dignité, des valeurs qu’il ne partage pas mais qui le font réfléchir.

    Après ma lecture j’ai eu envie d’entendre à nouveau ce passionnant philosophe, Eric Fiat, qui rédigea le « Petit traité de la dignité », un ouvrage publié chez Larousse que j’avais beaucoup aimé et commenté ici.
    Eric Fiat a autant d’humour et de jovialité que le majordome a de sérieux et de froideur.
    On apprend avec lui que la dignité du majordome est toute posturale.

    Après ma lecture aussi, pendant mes longues heures de couture, de tricot, de préparatifs de Noël, j’ai revu tous les épisodes de Downton Abbey !
    Je me suis bien demandé si le scénariste de cette série grandiose n’avait pas lu The remains of the Days de Kazuo Ishiguro .

    Bonne année !

    C’est avec un livre adorable que je souhaite à tous les amis passant du côté de chez Grillon du Foyer une bonne année 2018 !

        Le chat, l’ankou et le maori

        conte de Michel Rio

        dessins de Marie Belorgey

        éditions Sabine Wespieser, novembre 2017.

    Un petit livre délicieux à s’offrir pour bien commencer l’année !

    Le grand chat aux quatorze rayures quitte sa crêperie natale dans l’Est du Finistère pour chasser l’ennui ronronnant de sa vie de matou bien nourri, et s’en va tout seul de son plein gré découvrir la mer, devenant haret, chat retourné à la vie sauvage.
    Vaillant, malicieux, ombrageux, courageux comme Ulysse, il frôle la mort (l’ankou), rencontre des korrigans facétieux, se fait un ami (un géant maori), enfin revient au pays et retrouve la douceur bretonne pour l’émotion la plus profonde et la plus grande joie de ses maîtres, ses chers crêpier et crêpière.

    Les dessins pleins de vie, de poésie, ajoutent beaucoup de charme à cette histoire amusante.

        Edouard Manet, chat de dos marchant, dessin, D.A.G. Louvre, notice

    Ce conte (il faut lire de jolis contes, ça fait du bien !) fait penser au poème de Joachim du Bellay :

        Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
        Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
        Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
        Vivre entre ses parents le reste de son âge !

        Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
        Fumer la cheminée, et en quelle saison
        Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
        Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

        Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
        Que des palais Romains le front audacieux,
        Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

        Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
        Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
        Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

    Bonne année, bonne santé, et le paradis à la fin de votre vie, comme on dit en Bretagne !

    Joyeux Noël !

    Brume, le titre de mon dernier moment de blogage ne prévoyait pas mon évanouissement prolongé.
    Le brouillard s’est épaissi, j’avais perdu le chemin du retour.
    Mais c’est Noël aujourd’hui et j’exprime à mes fidèles visiteurs toute ma confusion, leur demande pardon, leur souhaite une bonne et douce fin d’année.

    La raison de mon absence est un MOOC !
    Encore un sigle qui martyrise notre langue française, mais n’allons pas « polémouquer », ces inventions sont très enrichissantes !
    Ces quatre lettres désignent un cours gratuit en ligne ouvert à tous.
    J’ai découvert le mooc du Sinod début octobre, il s’est terminé cette semaine, trois mois de cours exigeant beaucoup d’étude personnelle.

    Pour la première fois depuis douze ans j’abandonnais Grillon du Foyer. Je me suis inscrite à un nouveau mooc pour janvier-février-mars, la soif d’apprendre est inextinguible.
    Je vais essayer malgré tout de maintenir l’activité chez Grillon du Foyer … sous une autre forme peut-être, billets plus courts, je ne sais pas …

    Dans tous les cas je souhaite à tous un bon Noël plein d’amour et de lumière.
    Une idée (saugrenue) me vient de proposer ici une oeuvre de Rodin :

        Auguste Rodin, La cathédrale, 1908, musée Rodin Paris, notice.

    Deux mains se joignent, mais il ne s’agit pas du vis à vis normal de la main droite et de la main gauche, la figure est formée de deux mains droites.

    La main droite est la main de Dieu, Rodin l’a sculptée, elle est aussi au musée Rodin. C’est la main qui façonne l’homme et la femme à son image.

    La main gauche est la main du diable, sculptée par Rodin, voir ici. C’est la main qui emprisonne l’homme au moment du péché originel.

    La cathédrale symbolisée par Rodin se compose de deux mains divines, il n’y a pas confrontation du bien et du mal mais possible existence d’un bien absolu et inaugural.

    C’est un symbole, on peut bien sûr être gaucher et répandre le bien autour de soi !
    Qu’une main bienveillante nous guide toujours !

    Brume

        Ludovic Napoléon Lepic, Effet de brouillard à Berck, château-musée Boulogne sur Mer, notice.

      À travers la brume, on voit tout, mais il est difficile de discerner les couleurs et les contours. Les choses semblent ne pas être ce qu’elles sont. On roule et soudain, au beau milieu de la route, apparaît une silhouette pareille à celle d’un moine ; elle ne bouge pas, elle attend, elle tient un objet vague dans les mains … ne serait-ce pas un brigand ? Cette forme se rapproche, grandit, la voici à la hauteur de la voiture et on s’aperçoit alors que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. D’autres silhouettes semblables, immobiles, attendant on ne sait qui, se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, surgissent entre les hautes herbes, et toutes ressemblent à des êtres humains et inspirent la méfiance.

      Anton Tchékhov, extrait de La Steppe, 1887.

    Octobre 2017 … le centenaire,
    quand le peuple russe basculait de la guerre mondiale à la guerre civile …
    On parle beaucoup de la Russie en cet automne, et j’ai eu envie de relire cette nouvelle de Tchékhov.
    J’ai lu La steppe il y a une quinzaine d’années et j’éprouve un grand plaisir à me replonger dans cette nature particulière et grandiose encadrant l’être humain, et si bien décrite.

        Ernst Ferdinand Oehme, Procession dans le brouillard, 1828, Galerie neue Meister Dresde, notice

    La brume, je l’aime, elle agite tant l’imagination !

    Encore un extrait :

      Encore une heure ou deux de route … on rencontre un vieux tumulus taciturne ou une idole de pierre, placée là Dieu sait quand et par qui ; un oiseau de nuit passe d’un vol silencieux au dessus de la terre, et, peu à peu, vous reviennent à l’esprit les légendes de la steppe, les récits des errants, les contes de bonne femme et tout ce que l’on a pu soi-même y voir et soumettre à l’entendement du coeur. Alors, dans le stridulement des insectes, les silhouettes suspectes, les tumulus, le ciel bleu pâle, le clair de lune, le vol d’un oiseau de nuit, dans tout ce que l’on voit et entend, on croit percevoir le triomphe de la beauté, la jeunesse, l’épanouissement de la force et la soif passionnée de vivre ; votre âme se met à l’unisson du pays natal, beau et âpre, et l’on voudrait voguer au dessus de la plaine avec l’oiseau de nuit. Et, dans le triomphe de la beauté, dans l’excès du bonheur, se sentent tension et angoisse comme si la steppe savait qu’elle est solitaire, que sa richesse et son inspiration se perdent en vain sans que nul les célèbre ni en profite, et, à travers sa rumeur joyeuse, on l’entend implorer douloureusement, désespérément : qu’on me trouve un chantre ! un chantre !

      Anton Tchékhov, extrait de La steppe.

    Il y a dans ce passage un accent très proustien. La vue du paysage éveille la mémoire, exalte les sentiments, bonheur et angoisse mêlés, comme chez Proust.
    Amour, nostalgie du pays natal.
    L’âme russe était ainsi mélancolique. L’est-elle encore ?

        Antoine Chintreuil, Le soleil chasse le brouillard, mba Reims, notice.

    Quand j’étais enfant, la brume me fascinait et me terrifiait, les arbres des chemins prenaient des formes humaines, prêts à m’emporter dans leurs bras griffus et musculeux, les lueurs diffusaient un mystère duveteux, les sons étouffés se perdaient dans l’inconnu, les korrigans sautaient de talus en talus, les revenants revenaient en longues houppelandes, la peur tenait du sortilège et le frisson du délice …

        Yan Dargent, Les vapeurs de la nuit, 1896, mba Quimper, notice.

    Curious French cat

    Bonheur de lectures croisées.
    Autour de Sylvia Plath.

    Antoine Wauters, Sylvia, éd. Cheyne, 2014

    Sylvia Plath, Ariel, et Arbres d’hiver, éd. Poésie/Gallimard.

    Sylvia Plath, Dessins, éd. La Table Ronde, 2016.

    La collection de Cheyne éditeur Grands fonds, reconnaissable à sa chaude et profonde couleur rouge insolé, fait découvrir des écrivains secrets à l’écriture intense, envoûtante. Je suis ainsi entrée, d’un pas timide, dans celle de Danielle Bassez, de Nathalie Quintane, de Christiane Veschambre notamment, et j’en reste émerveillée.

    L’écriture d’Antoine Wauters n’est pas facile à pénétrer, il faut s’apprivoiser, et sa poésie finit par charmer durablement.
    Dans son récit Sylvia, il raconte comment la poésie de Sylvia Plath l’a accompagné dans le deuil de ses deux grands-pères, Armand et Charles, morts dans le même temps.

        Le secours ne pourra venir que de l’écriture, dis-tu en serrant les dents et des cheveux dans les yeux, Sylvia, toi qui chaque jour voulus la perfection mais ne ressentis que vide, frustration et manque : mère à moitié et à moitié poète, même pas romancière, pffft, même pas écrivain. Et le secours, pour moi, viendra de là aussi, Sylvia, plus ma famille rentre sous terre, un grand-père après l’autre, hier Charles et maintenant toi, Armand : trente-trois kilos pesant, épuisé, décharné, à bout.

        Antoine Wauters, extrait de Sylvia.

    Les phrases en italique dans le texte d’Antoine Wauters sont des citations de Sylvia Plath.

    Ne connaissant pas la poésie de cette Américaine, Sylvia Plath, j’ai lu ensuite les recueils Ariel et Arbres d’hiver.

    Ariel est son dernier recueil, publié en 1965 après son suicide en février 1963. Elle avait trente ans.
    Elle souffrit toute sa vie de la mort de son père quand elle avait huit ans, la dépression l’habitait périodiquement et la séparation avec son mari lui fut fatale.
    Le vide, l’absence, le manque de confiance en elle marquent ses poèmes qui sont cependant très imagés et sonores.

    J’ose le dire, je préfère lire ce qu’Antoine Wauters a composé à partir des mots de la romancière et poète, une prose dense, émouvante.
    Mais Sylvia Plath ne m’avait pas tout révélé de ses talents. J’ai découvert un petit livre paru il y a un an, un recueil de ses dessins à la plume, vraiment captivants, originaux, pleins de vie.

    Ce livre contient une présentation éclairante de l’oeuvre de Syvia par sa fille, Frieda Hugues, rédigée en mars 2013, ainsi que des lettres de Sylvia Plath à son mari Ted Hugues ou à sa mère, et des extraits de son journal.
    Lettres émouvantes qui disent tout son amour à son mari, elle se sentait anéantie en son absence. Il fut accusé d’être responsable de son suicide en s’étant séparé d’elle quelques mois auparavant, mais il eut toujours l’impression de vivre auprès d’un être prisonnier de lui-même, hanté par la mort du père.

    Les dessins, croquis de voyage en Europe et aux Etats Unis, reflètent des moments heureux.
    Ce livre illustré me semble une très belle approche de cet écrivain complexe qu’était Sylvia Plath.

    Une pièce maçonnée de livres

        Sir Francis Seymour Haden, Une femme lisant, 1858, gravure, LACMA Los Angeles, notice.
      Ma mère et les livres.

      La lampe, par l’ouverture supérieure de l’abat-jour, éclairait une paroi cannelée de dos de livres, reliés. Le mur opposé était jaune, du jaune sale des dos de livres brochés, lus, relus, haillonneux. Quelques « traduits de l’anglais » – 1,25 franc – rehaussaient de rouge le rayon du bas.
      À mi-hauteur, Musset, Voltaire, et les Quatre Evangiles brillaient sous la basane feuille-morte. Littré, Larousse et Becquerel bombaient des dos de tortues noires. D’Orbigny, déchiqueté par le culte irrévérencieux de quatre enfants, effeuillait ses pages blasonnées de dahlias, de perroquets, de méduses à chevelures roses et d’ornithorynques.
      Camille Flammarion, bleu, étoilé d’or, contenait les planètes jaunes, les cratères froids et crayeux de la lune, Saturne qui roule, perle irisée, libre dans son anneau …
      Deux solides volets couleur de glèbe reliaient Elisée Reclus, Voltaire jaspés, Balzac noir et Shakespeare olive …
      Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir, après tant d’années, cette pièce maçonnée de livres. Autrefois, je les distinguais aussi dans le noir. Je ne prenais pas de lampe pour choisir l’un d’eux, le soir, il me suffisait de pianoter le long des rayons. Détruits, perdus et volés, je les dénombre encore. Presque tous m’avaient vue naître.

      Colette, extrait de La maison de Claudine.

    Colette se remémore la bibliothèque de sa mère et décrit les livres dans toute leur sensualité ;
    sous ses mots ils prennent un relief particulier, sortes d’animaux empaillés qui tapissent chaudement les murs de la pièce et les bigarrent silencieusement.
    De nos jours les livres n’offrent plus à nos doigts jouisseurs des dos de cuir lisse ou feutré, de toile rêche ou de papier de soie craquant … le papier est maintenant plus commun, néanmoins nous aimons la douceur peau de pêche des livres d’Actes Sud par exemple, l’épais papier gros bleu ou rose buvard de chez Cheyne, les couvertures de P.O.L cannelées blanc neige comme un biscuit de Limoges, ou les petits Poésie/Gallimard si glacés qu’on ose à peine les ternir de nos empreintes …

    En cherchant des tableaux avec une lampe et un livre dans les sites de musées, j’ai fait une découverte surprenante : les deux gravures ci-dessus représentent la même personne, Deborah Haden, qui était l’épouse de Francis Seymour Haden, physicien et peintre amateur, et qui était aussi la demi-soeur de Whistler. Elle est représentée dans la même position, lisant sous la même lampe, par son mari, et par son demi-frère !

        Paul Cézanne, Lampe et livres, 1882-1890, musée de Philadelphie, notice.
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