Le silence

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Le silence de l’immensité texane, le silence de l’attente pour le pompiste, le silence des personnages de Hopper …

peut-être le silence des stations fermées en France …

Le silence, en notre époque hypermédiatisée, voit son espace se réduire de plus en plus.

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      Fernand Khnopff, Du silence, 1890, musées royaux des beaux arts Bruxelles, notice.

    5142jQpDuOL._SX327_BO1,204,203,200_ Je viens de lire, en silence, un très bon livre !
    Il est si bon qu’il me fait rompre le silence de mon blogue.

    Alain Corbin, Histoire du silence, éd. Albin Michel

    Le silence dans la société, dans l’art, dans l’éducation, dans l’église, dans la littérature, la poésie, le cinéma, la rêverie …

    Ce livre passionnant et très érudit conduit vers d’autres ouvrages qui mettent en scène le silence.

Le silence des amoureux, quand la parole n’est plus utile pour se comprendre.
Pascal a écrit qu’en amour, un silence vaut mieux qu’un langage.

Mais il y a aussi le silence de la haine dans le couple, qui devient un ciment, comme dans le film de Pierre Granier-Deferre, Le Chat.

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    Edgar Degas, Dans un café ou L’absinthe, 1873, musée d’Orsay, commentaire détaillé sur cette page

Dans ce tableau de Degas, l’une est abîmée dans un silence intérieur, désespéré, l’autre dans un mutisme qui le laisse observer le monde autour de lui.

Il existe des écrivains du silence, Patrick Modiano, François Mauriac , Georges Rodenbach …

Le livre d’Alain Corbin nous jette dans le grand champ silencieux de la littérature.

Et puis aussi dans la peinture, dans la vie silencieuse des natures mortes et des vanités.

chut …

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    Sébastien Stoskopff, Vanité au cadran solaire, musée du Louvre, voir des agrandissements sur les pages du musée

Ecrire dans la nuit au musée

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C’est une expérience exaltante qui nous fut donnée à vivre hier soir au musée !

Il fallait, pour la nuit européenne des musées, attirer, occuper, captiver et mettre à l’aise quelque mille cinq cents ou deux mille visiteurs, qui n’entrent pas tous de manière naturelle et spontanée dans ce lieu dédié à l’art. L’audace devait jaillir des deux côtés, le visiteur oserait franchir la porte et le personnel du musée oserait lui proposer une visite originale et marquante.

Le pari fut peut-être gagné, j’étais moi-même conquise par l’animation muséale et la joie du public !

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Comme je l’annonçais ici, il y eut ce samedi 21 mai au musée des beaux arts de Quimper un atelier d’écriture.

Les consignes, il y en a toujours dans l’exercice d’écriture en groupe, étaient celles-ci :
– écrire en slam, donc en vers de huit à seize pieds environ, rimant forcément.
– dresser son autoportrait à partir de ce titre : « Moi, ma ville, et la Bretagne »
– s’inspirer d’un tableau du musée à choisir parmi quatre sélectionnés par l’animateur.

Voici ci-dessous les quatre tableaux :

villeglembaq Jacques Villeglé,
Rue Chaptal,
18 août 2006, affiches collées et lacérées,
mba Quimper,
page du musée.

Bien sûr, si la contrainte semblait trop forte, il était possible de ne pas suivre exactement ces trois consignes, mais il fallait autant que possible respecter le rythme du slam.

Au choix étaient proposées deux oeuvres récentes, et deux oeuvres anciennes.
Décision difficile, il faut prendre celle qui conduira le mieux vers l’autoportrait !

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    Robert Nüssle, Ils ont rasé mon cimetière, 1989, technique mixte et collage sur carton,
    mba Quimper, page du musée

L’artiste est allemand mais le paysage est bien d’inspiration bretonne, il s’agit de la destruction du cimetière de Kerlouan, entourant l’église du village, pour l’emplacement d’un parking.

Une vingtaine (peut-être plus !) de personnes ont écrit, surtout des jeunes, et, dans l’ivresse de la nuit au musée, nous fûmes enchantés par ces créations.

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Jules Noël, L’arrivée de la diligence à Quimper-Corentin, 1873, mba Quimper, page du musée.

Nous disposions d’une heure environ pour écrire. Certains avaient la plume rapide, la mienne était fort lente. Au moment de la lecture, nous nous placions devant un micro, sous les projecteurs et l’enregistrement de l’ordinateur … intimidant !

Je parle également lentement, ce qui ne colle pas avec l’art du slam, qui veut qu’on déclame sur un tempo soutenu. Les jeunes le faisaient très bien, quant à moi, on m’a demandé plus tard si j’étais hollandaise, car je ne parle pas à la vitesse d’une Française !

Bref, comme on m’a demandé aussi mon texte, j’ose mettre mes vers en ligne, n’oublions pas, ce n’est qu’un jeu, et mon tableau choisi parmi les quatre est :

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    Paul Huet, La Laïta à marée haute, vers 1865-1868, mba Quimper, page du musée.

      Une nuit dans notre musée
      Pour nous tous organisée
      Déclenchera l’écriture
      Autour de la peinture.
      Moi, ma ville et la Bretagne ?
      Moi, mon bourg et la campagne !
      L’autoportrait est le jeu,
      Des mots, des rimes, et ce je,
      Qui est moi dans le miroir
      Et qui tire de ma mémoire
      Le vocabulaire en bouts rimés,
      Me dépeint en instantané.

      Je ne sens pas à mon aise
      Pour élire dans les cimaises
      Le tableau qui un peu me ressemble
      L’oeuvre qui à mon âme tremble.
      La Laïta à marée haute,
      Chaptal, la diligence ou le cimetière,
      Je crois que je choisis sans faute,
      Le paysage à la rivière,
      Car j’habite au bord d’une anse,
      Où la mer est l’intermittence.
      Ma rivière est une vasière
      Luisante, sereine, silencieuse,
      Comme une longue prière,
      Retirée aux heures calmes et creuses.

      J’y retrouve mon caractère,
      Fuyant, sauvage et solitaire,
      Préférant le bleu, le froid, le vert,
      Les pastels discrets de l’estuaire.
      Quand la mer monte et inonde
      Le sable gris de mes tourments,
      Le fleuve m’emporte et féconde
      Tous mes émerveillements.
      Ce petit paysage de Paul Huet
      Par ses douces nuances reflète
      Mon état d’âme le plus fréquent,
      Indolent, flottant, inconséquent.

      Mon anse s’appelle Penfoulic,
      Par marée basse ou haute si poétique,
      Aux mêmes effets atmosphériques
      De la ria changeante d’Armorique.
      Je me sens tantôt mélancolique,
      Comme cette toile romantique,
      Tantôt timide, tantôt comique,
      Et surtout pataphysique !

      Voilà, c’était chouette
      D’écrire dans le musée
      Autour de Paul Huet
      Je me suis bien amusée !

rhododendrons et sardines

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Voici quelques photos de mon jardin, que j’ai hélas prises dans l’éteignement pluvieux de ces jours derniers.
Mais les fleurs sous la pluie semblent produire leur propre luminosité.

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Cette fleur de rhododendron, dont les corolles de soie mauve présentent des bordures joyeusement guillochées, me fait proustifier …

Dans le texte, au début du Temps retrouvé, que je recopie ci-dessous, le narrateur lit le journal des Goncourt, et il transcrit directement un passage (comme moi pour bloguer !), donc Proust pastiche lui-même les Goncourt qui racontent un dîner chez les Verdurin.
Il y a là un mélange de la fiction et de la réalité, qui peut perturber tout lecteur !

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    À la fin du jour, dans un éteignement sommeilleux de toutes les couleurs où la lumière ne serait plus donnée que par une mer presque caillée ayant le bleuâtre du petit lait – mais non, rien de la mer que vous connaissez, proteste ma voisine frénétiquement, en réponse à mon dire que Flaubert nous avait menés, mon frère et moi, à Trouville, rien, absolument rien, il faudra venir avec moi, sans cela vous ne saurez jamais – ils rentraient, à travers les vraies forêts en fleurs de tulle rose que faisaient les rhododendrons, tout à fait grisés par l’odeur des sardineries qui donnaient au mari d’abominables crises d’asthme – oui, insista-t-elle, c’est cela, de vraies crises d’asthme. »

    Marcel Proust, Le Temps retrouvé I, Tansonville

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J’avais déjà évoqué ces pages pastichées à la Goncourt à propos de la délicieuse barbue qui fut servie lors de ce repas chez Verdurin, revoir ici.

C’est après la description du repas qu’arrive celle de la côte normande toute fleurie, où M. et Mme Verdurin séjournaient au printemps et en été.
Proust fait rarement allusion à Flaubert, sans doute parce qu’il s’inspire tant de cet écrivain qu’il ne souhaite pas révéler ses sources …
On trouve ainsi mentionnés ensemble de façon baroque les Verdurin, Flaubert, et les frères Goncourt.

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La chute prosaïque de ce passage me fait rire.
Aux tutus roses en tulle délicat que forment les fleurs de rhododendrons se mêle l’odeur allergène du petit poisson grillé dans les sardineries locales.
Il est vrai que, si madame Verdurin était une esthète, son mari était au contraire très terre-à-terre et … allergique.

Les sardineries se sont bien raréfiées de nos jours, les massifs d’azalées et de rhododendrons ne s’imprègnent plus du parfum des conserveries !

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L’odeur des sardines apparaît comme un vestige du projet de Proust de situer Balbec à Beg-Meil comme il l’avait fait pour Jean Santeuil. En effet, les sardineries étaient très très nombreuses dans le Sud Finistère, et on peut douter de l’odeur allergisante de celles-ci en Normandie.

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La multiple splendeur

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Pour vivre clair, ferme et juste,
Avec mon coeur, j’admire tout
Ce qui vibre, travaille et bout
Dans la tendresse humaine et sur la terre auguste.

[…]

Alors les tendres fleurs et les insectes frêles
M’enveloppent comme un million d’ailes
Faites de vent, de pluie et de clarté.
Ma maison semble un nid doucement convoité
Par tout ce qui remue et vit dans la lumière.
J’admire immensément la nature plénière
Depuis l’arbuste nain jusqu’au géant soleil
Un pétale, un pistil, un grain de blé vermeil
Est pris, avec respect, entre mes doigts qui l’aiment ;
Je ne distingue plus le monde de moi-même,
Je suis l’ample feuillage et les rameaux flottants,
Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles
Et l’herbe des fossés où soudain je m’affale
Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant.

Emile Verhaeren, dernière strophe de Autour de la maison, recueil La multiple splendeur, le poème entier se lit sur cette page.

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41VlSYIxVXL._SX275_BO1,204,203,200_ « Le jardin soigne le jardinier qui soigne les plantes »,

j’ai lu cette phrase dans le dernier numéro paru (en octobre 2015) de la revue Jardins aux éditions du Sandre.

J’aime bien cette revue qui publie un seul livre par an, chaque livre ayant un thème précis.

J’avais parlé du numéro précédent, en 2014, consacré à l’ombre, ici.

En l’année 2015 le thème est le soin.

Le petit livre long comme une plate-bande de potager rassemble des textes d’écrivains, jardiniers, paysagistes, historiens, médecins, témoignant du rôle salvateur et thérapeutique du jardinage et du jardin.

Même si parfois mon jardin me démoralise, me prend de vitesse dans son ivresse, m’affole avec ses herbes folles et me fait honte, en prendre un peu soin me fait toujours du bien.

Cultivons notre jardin, avait dit Voltaire, et quand on a la chance d’en avoir un, on trouve en effet beaucoup de bonheur dans cette culture. On devient alors contemplatif et béat comme Verhaeren.

Rêvons un peu, dans un jardin de rêve, un jardin public dans un espace urbain, ceux qui souffrent du mal de vivre ou du manque de civisme, viendraient librement y bêcher, semer, planter, arracher, biner, sarcler, au lieu de casser …

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Si les fleurs n’étaient que belles sous nos yeux

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Si les fleurs n’étaient que belles sous nos yeux, elles séduiraient encore ; mais quelquefois leur parfum entraîne, comme une heureuse condition de l’existence, comme un appel subit, un retour à la vie plus intime. Soit que j’aie cherché ces émanations invisibles, soit surtout qu’elles s’offrent, qu’elles surprennent, je les reçois comme une expression forte, mais précaire, d’une pensée dont le monde matériel renferme et voile le secret.

Senancour, extrait de Oberman, supplément de 1833.

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      Childe Hassam, Cueillette de fleurs dans un jardin français, 1888, musée de Worcester, notice .

Il y a trois ans précisément, j’utilisai ce tableau ce tableau de Childe Hassam pour recopier un passage de Du côté de chez Swann, celui où le jeune narrateur évoque sa lecture au jardin, sous les marronniers de Combray : revoir sur cette page.

Cette année je découvre ce passage du roman le plus célèbre de Senancour, Oberman, et je reprends ce tableau de Hassam, plein de fleurs.
Senancour est oublié aujourd’hui, consultons sa page wiki , on y lit que Proust aimait le lire, et en effet, on ressent un écho entre ces fleurs odorantes de Senancour et les marronniers du petit Marcel.

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    Johan Fredrik Krouthen, Vue d’un jardin, 1887-1888, Nationalmuseum Stockholm, notice.

Les fleurs ne sont pas que belles, ne sont pas que décoratives, elles invitent à la réflexion intime, leur parfum aide à se remémorer, à se laisser traverser de sensations diverses, à descendre dans son moi profond, instinctif, enfantin, à percer le mur opaque du monde matériel …

Comme les marronniers de Combray, les fleurs du jardin encadrent et enjolivent la lecture et ses heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides

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Le poète qui éprouve avec allégresse la beauté de toute chose

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    George Inness, Floraison au printemps, Montclair New Jersey, vers 1891, Met New York, notice et commentaire.

L’espion est debout immobile pour relever des plans, un débauché pour guetter une femme, des hommes bien posés s’arrêtent pour voir le progrès d’une nouvelle construction ou d’une démolition importante.
Mais le poète reste arrêté devant toute chose qui ne mérite pas l’attention de l’homme bien posé, de sorte qu’on se demande si c’est un amoureux ou un espion, et, depuis longtemps qu’il semble regarder cet arbre, ce qu’il regarde en réalité.

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Il reste devant cet arbre et tâche de fermer son oreille aux bruits du dehors et de ressentir encore ce qu’il a tout à l’heure senti, quand au milieu de ce jardin public, seul sur la pelouse, cet arbre est apparu devant lui, semblant garder encore comme après un dégel d’innombrables petites boulettes de neige à la pointe de ses rameaux, tant il porte de fleurs blanches.

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Il reste devant cet arbre, mais ce qu’il cherche est sans doute au delà de l’arbre, car il ne sent plus ce qu’il a senti, puis tout d’un coup il le ressent de nouveau, mais ne peut l’approfondir, aller plus loin.
Il semble naturel qu’un voyageur dans une cathédrale reste en admiration devant les ogives de verre sanglant, que l’artiste a déployées par milliers entre les embranchements de bois du vitrail, ou les petites meurtrières dont il a percé le mur en un nombre infini et selon une symétrie mystérieuse.
Mais il ne semble pas naturel qu’un poète reste une heure devant cet arbre à regarder comment l’inconsciente et sûre pensée architecturale, qui s’appelle l’espèce cerisier double, a disposé, le printemps venant, ces innombrables petites fleurs blanches gaufrées et répandant, tant qu’elles ne sont pas flétries, un léger parfum dans le noir et multiple embranchement de cet arbre.

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[…]
Pendant qu’il regarde un arbre, le passant s’arrête pour regarder un équipage ou pour regarder une devanture de bijoutier. Mais le poète qui éprouve avec allégresse la beauté de toute chose, dès qu’il l’a sentie dans les lois mystérieuses qu’il porte en lui, le petit bout qui aboutit à elles, le petit bout qu’il peindra aussi en les peignant, touchant à leurs pieds ou partant de leur front, le poète éprouve et fait connaître avec allégresse la beauté de toutes choses, d’un verre d’eau aussi bien que des diamants, mais de diamants aussi bien que du verre d’eau, d’un champ aussi bien que d’une statue, mais d’une statue aussi bien que d’un champ.

Marcel Proust, extrait de La contemplation artistique, 1909.

    Les tableaux insérés dans le texte, sont, dans l’ordre :

    Antoine Chintreuil, Pommiers et genêts en fleurs, musée d’Orsay, notice.

    Antoine Chintreuil, Pommier, musée d’Orsay, notice.

    Gustave Caillebotte, Pommier en fleurs, vers 1885, musée de Brooklyn, notice.

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    Vincent van Gogh, Vue sur les Alpilles, 1890, musée van Gogh Amsterdam, notice.

J’ai choisi ce texte de Marcel Proust parce que bien sûr c’est Marcel, mais j’aurais pu choisir un autre écrivain parmi la bonne centaine qui est rassemblée dans l’anthologie que voici, et qui représente un manifeste démontrant que le poète habite le monde.

Qu’est-ce que la poésie, pourquoi existe-t-elle, à quoi sert-elle, comment vit-elle ?
Comment les poètes perçoivent-ils le monde ?
Toutes ces questions me font penser à celles que pose le Petit Prince à l’aviateur …

41JfXl0+FEL._SX324_BO1,204,203,200_ Anthologie manifeste
Habiter poétiquement le monde
éditions POESIS, février 2016.

Ce livre épais de 370 pages ne fait pas lire de la poésie, mais fait découvrir son essence à travers tous ceux qui ont écrit sur elle.

Une centaine de poètes, écrivains, philosophes, ont tenté de définir ce qu’est la poésie, et surtout de préciser les relations entre le poète et la poésie, d’étudier sa manière de voir les choses, donc d’habiter notre monde.

Habiter poétiquement le monde , cette expression est empruntée au poète Hölderlin qui l’a créée dans son poème En bleu adorable.
« En bleu adorable » sont les premiers mots de son long poème et déjà cette formule est très belle et poétique.
Je tenterai d’y revenir dans un autre article.

Ce livre au contenu très riche est passionnant, quand on se laisse un peu habiter par la poésie !

Je dois dire que je me débrouille mal avec mes illustrations. Quand j’ai cité le passage de Sodome et Gomorrhe de Proust, où il est question de pommiers (revoir ici), j’ai montré des estampes de cerisiers, et quand je cite Proust parlant de cerisiers, je montre des tableaux de pommiers. Pardon !

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    Kees van Dongen, Printemps, 1908, musée de l’Ermitage Saint Pétersbourg, notice

Chaussure

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Les sandales des anciens Egyptiens étaient fabriquées en papyrus ; ils pouvaient donc marcher confortablement, sans se blesser quand la chaussure était neuve, et même utiliser celles-ci comme écritoire, y inscrire leur nom : « ces chaussures appartiennent à : », leur adresse, ou s’en servir de pense-bête : « Ne pas oublier de rendre les dix drachmes au Grec » , ou afficher leur goûtd artistiques : « Le sphinx untel est une horreur » , ou politiques : « J’ai cessé de soutenir untel », ou marcher sur un adversaire particulièrement haï, en plaçant son nom sous la semelle, ou adorer un dieu, en inscrivant son nom le plus haut possible sur les brides.

    Nathalie Quintane, extrait de Chaussure, ed. P.O.L

21nACb64oIL._SX339_BO1,204,203,200_ Les remarques de Nathalie Quintane me plaisent beaucoup, variées, surprenantes, bien observées, humoristiques …
C’est d’ailleurs avec son livre intitulé Remarques (revoir ici) que j’ai découvert cette dame de pages.

Ce livre original rassemble ses innombrables remarques à propos des chaussures : on regarde le quotidien du point de vue du pied, au ras du sol. On ne voit pas tout à fait le même monde et son Histoire à partir des semelles !

Quelles sont nos relations avec nos chaussures ? Quelles sont nos pensées quand nous les laçons ?

Voilà une autre citation de ce livre amusant :

« D’une certaine manière, Caligula s’appelait Chaussure.(enfant, il portait souvent une petite caliga – sandale) »

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Le retable de Saint Marc à Manresa en Catalogne, dans la province de Barcelone, est lui aussi surprenant.
Il a été commandé par la confrérie des cordonniers, c’est pourquoi le peintre a représenté un établi plein de chaussures, et il a parsemé de chaussures la chasuble du Saint converti, qui reçoit les sacrements en grandes pompes des mains de l’évêque sous la voûte (plantaire ?) de la cathédrale.
C’est osé, un peu voyant de la part du donateur et commanditaire, l’Eglise dut sans doute se résoudre de bonne grâce à ce débordement publicitaire sur le costume ecclésiastique !

slammer son portrait

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Me, myself and I …
Pourquoi trois fois moi ?
Dans le miroir il faut qu’on aille,
Pour dresser le portrait de soi …

L’autoportrait et le visage sont à la mode ce printemps, plusieurs musées se prêtent à ce jeu.

Il y a une exposition au musée des beaux arts de Lyon que j’aimerais bien visiter, sa présentation est ici :

Et puis il y aura bientôt au musée des beaux arts de Quimper l’exposition d’autoportraits du musée d’Orsay, dont j’ai parlé ici.
En prélude à cette exposition, le musée a organisé, en collaboration avec deux écoles primaires de Quimper et des personnes compétentes, un travail de dessin et d’écriture autour du thème de l’autoportrait.

46 élèves de huit à dix ans ont imaginé leurs portraits sous deux formes : une image créée sur papier, encadrée, et un texte écrit selon un mode d’expression bien précis, le slam.
Chaque texte imprimé est affiché en dessous du tableau correspondant.

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Le résultat est magnifique, exposé dans une salle du musée, les voix des élèves sont par ailleurs enregistrées, c’est une bien belle idée.

On le voit et entend sur cette page.

Pour la nuit européenne des musées, le 21 mai, des ateliers d’écriture seront mis en place, il sera demandé aux participants volontaires de dresser leur portrait dans leur ville ou leur village de Bretagne, et plusieurs tableaux du musée, d’inspiration bretonne, leur seront suggérés comme point de départ ou support à cet autoportrait. La consigne sera la même que pour les enfants, écrire en slam.

Je vais participer à l’encadrement de ces ateliers, mais je ne suis plus un enfant, ne sais pas ce qu’est le slam !
On m’a conseillé de lire les chansons de Grand corps malade, le plus important slameur francophone paraît-il. Je ne trouve pas ses textes terribles, je dois manquer quelque chose.

Si le participant est d’accord, son texte lu par lui à voix haute sera aussi enregistré.

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L’essentiel est de jouer sur la rime. On se raconte en bouts rimés.
On dit ce qu’on aime en Bretagne en cherchant le rythme, puisque le mot rime est probablement issu du mot rythme.
La rime donne le rythme qui donne le slam. J’ai cherché ce mot dans le dictionnaire, slam est un verbe anglais qui veut dire « claquer ».
to slam the door, claquer la porte.
Le slam donne un bruit de claquement, c’est une déclamation poétique sans accompagnement musical.
J’ai l’impression que le slam fixe des clous sous les semelles des mots afin que ceux-ci résonnent pour danser en claquettes. Imaginons un peu, pour nous aider à nous décrire en slam, que nous sommes Judy Garland ou Fred Astaire …
La nuit des musées sera animée, on va bien s’amuser !

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Le silence de la mer et Colette Baudoche

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L’écrivain Vercors (1902-1991), de son vrai nom Jean Bruller, était très célèbre dans ma jeunesse, comme on dit de ces personnalités oubliées aujourd’hui. Il fut surtout aux yeux du public l’auteur d’un seul livre, Le silence de la mer, bien qu’il en ait écrit beaucoup d’autres.

Le silence de la mer et les autres nouvelles qui composent ce livre ont été écrites pendant la seconde mondiale et dénoncent la barbarie hitlérienne.
La première nouvelle, Le silence de la mer, fut écrite pendant la drôle de guerre en 1941 et fut interdite. Vercors et Pierre de Lescure, qui étaient entrés dans un réseau de résistance, créèrent une maison d’édition clandestine, Les éditions de Minuit, et cette nouvelle fut donc sa première publication .

Dans Le silence de la mer, il n’est point question d’environnement maritime au sens propre. La mer est une image. Mais le silence est le personnage principal. Un jeune officier allemand nommé Werner von Ebrennac, en s’excusant de porter un nom français, s’installe chez des Français dans un village. Il est très courtois, féru de culture française, il aime la France et veut entretenir avec ses hôtes, le narrateur et sa nièce, une aimable et quotidienne conversation. Ce sera un monologue, ses interlocuteurs ne lui feront pas l’obole d’un mot, leur silence est leur manière de résister face à l’occupant, tout aristocrate et chaleureux qu’il soit.
Ce récit court, très bien écrit, est prenant, d’une portée puissante mais non violente, qui secoue les esprits d’une manière humaniste, on comprend son immense succès après la guerre.

Pourquoi la mer dans le titre, se demande-t-on ? L’envahisseur allemand submerge tout comme une vague, et se crée alors une vie sous-marine de sentiments cachés, de pensées qui luttent, de résistance.
Je pense aussi que le silence de la mer, au sens propre sur l’océan, est ce moment de grand calme avant la tempête qu’on appelle bonace. Dans cette drôle de guerre, après que l’armistice a été signé en 1940 (le mot armistice, comme le mot allemand Waffenstillstand, désigne le calme des armes) le silence règne tandis que s’instaure en secret la résistance, puis tout éclatera à grand bruit. Ce beau titre était bien trouvé.

Et puis Vercors avait dédié Le silence de la mer à Saint-Pol-Roux, le poète qui habitait face à la mer et fut assassiné par la barbarie nazie.

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Cette histoire d’un officier aristocrate allemand et francophile se retrouve tout à fait dans un autre livre, Colette Baudoche de Maurice Barrès, paru en 1909.
C’est presque la même histoire de l’occupant féru de culture française, voulant se faire aimer et voyant s’opposer à lui une résistance aussi calme que profonde, mais ce n’est pas la même époque.
L’histoire se passe dans la ville de Metz en 1904. La ville est allemande depuis la guerre de 1870, et les Messins, qui n’ont plus le droit de parler français à l’école, résistent en cultivant leur langue et leurs traditions françaises.
Au goût germanique massif, lourd, qui défigure la ville, s’oppose l’art de vivre raffiné à la française.
Ce récit est très intéressant, moins pittoresque que les nouvelles de Maupassant, mais il révèle un aspect de l’Histoire qu’on oublie un peu.

A ces histoires de la France occupée s’ajoute la fascinante Suite française d’Irène Némirovsky, écrite en direct elle aussi, ces livres sont d’autant plus poignants qu’ils sont des témoignages contemporains, plus forts que des fictions retranscrites de nos jours.

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Le silence de la mer

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    James McNeill Whistler, Note en gris et argent, aquarelle, vers 1884-85, Hunterian Art Gallery Glasgow, notice.

Cette semaine m’ont été offertes deux expériences, l’une de vivre au rythme des moines à l’abbaye de Landevennec, l’autre de découvrir le nouveau musée de Pont Aven.
Ces deux temps forts se sont bien opposés dans leur sonorité : au sein de l’abbaye je me suis laissée emporter dans les bras du silence, et au musée j’ai regretté un certain tapage. Mais ces deux moments m’ont charmée par leurs couleurs, très contrastées elles aussi.

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      James McNeill Whistler, Nocturne, 1875-1880, Museum of Art Philadelphie, notice.

Arrivée dans l’après-midi à l’abbaye Saint Guénolé ( présentée ici), j’ai assisté aux vêpres à 18H, dans le jour qui s’achève sur les chants très mélodieux des moines vêtus de blanc.
Après le dîner d’une soupe claire comme le jour, et réchauffant bien le corps engourdi par ce mois d’avril glacial, j’ai écouté les complies le soir venu, m’abandonnant encore aux chants des moines qui avaient pris la couleur de la nuit dans leurs coules noires.

Puis vinrent la lectio divina et la tisane, et je partis rejoindre ma chambre vers onze heures dans la maison d’accueil située à l’autre extrémité du parc boisé plongé dans une obscurité absolument silencieuse.
Nuit d’encre marine.
N’ayant pas de téléphone portable lumineux ni même une allumette, sous un ciel opaque, je n’avais que la confiance divine pour me guider, et quand je vis des lueurs aux fenêtres de la maison apparue comme un amer dans la rade, je fus complètement rassurée !

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      James McNeill Whistler, Nocturne en gris et argent, vers 1872-1874, NSW Sydney, notice .

Dans la nuit encore, à cinq heures moins le quart, je m’éveillai par ce qui est normalement appelé le hasard car je n’avais pas emporté de réveil, mais là, cela émanait d’une divine volonté, et je me levai donc discrètement pour ne pas déranger les occupants des chambres voisines. Un gant mouillé d’eau froide a dissipé le brouillard du sommeil sur ma figure, et je suis sortie de la maison, retrouvant sur le chemin de terre d’autres retraitants.

Dans le silence nocturne et la lueur froide du clair de lune qui laissait deviner la marée haute, une eau argentée, et qui me transportait dans un tableau de Whistler, nous avons regagné l’église pour l’office des vigiles à 5H20. Petite pièce à l’éclairage tamisé, vague noire des moines chantant toujours d’une façon envoûtante. Un petit instrument de musique émettait un son aigu de harpe et introduisait les temps de silence.

Nocturne: Blue and Silver - Chelsea 1871 by James Abbott McNeill Whistler 1834-1903

      James McNeill Whistler, Nocturne bleu et argent, 1871, Tate Britain, notice.

Après le petit déjeuner se tint l’office des laudes à 7H30, les moines avaient repris leurs aubes blanches de la clarté et chantaient la louange du Christ. Puis à 10H au coeur du jour, la messe et l’eucharistie. Chaque fois, le temps du silence fut plus beau encore que celui du chant, par son ineffable pureté. Pas un bruit dans l’église, chacun se retenait de respirer trop fort, se laissant imprégner, traverser par les rayons du silence. J’avais l’impression de descendre vers le ciel, dans une apesanteur bienfaisante qui renverse les sens.

Dans la nature, même la plus retirée , la plus paisible, le bruit existe, le bruissement des feuilles, le murmure des oiseaux … dans la maison, même la plus calme, un faible ronron de machine ou d’ossature se fait entendre … mais dans l’épaisse enceinte d’une église, le silence est pur, profond, non pas pesant, mais enveloppant, et salvateur.

Le soleil se frayait un chemin parmi les langues de brume, sur la mer d’un gris bleuté, et dans cette beauté diurne et silencieuse s’ancraient nos prières.

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Le musée de Pont Aven ( site ici) a rouvert ses portes il y a un mois. Flambant neuf, et tout flamboyant des lumières de l’Ecole de Pont Aven.
Les couleurs franches éclaboussent de toutes parts.
Bruit et fureur de vivre.
Le musée, très beau, que j’ai visité cette semaine, m’a paru encore trop vivant, je crains toujours la foule.
Mais les oeuvres nouvellement présentées, dépôts du musée d’orsay et prêts d’autres musées, enrichissent considérablement la collection permanente du petit musée que nous connaissions bien.

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On circule, on défile, on bouchonne, on va et vient, on s’assoie, on teste des trucs, on repart, on a besoin d’avoir vu, pas d’avoir regardé, la contemplation sera pour un autre jour.
Je suis arrivée trop tôt, l’effet public de curiosité n’est pas encore estompé.
Après le silence et les tons gris de Landevennec, je me sens bousculée, séduite aussi, par le feu d’artifice de Pont Aven.

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Je reviendrai dans ce lieu qui mérite des louanges, au moment où le calme sera accompli.

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