Du côté de chez Grillon du foyer

Heure d’été

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      Heure d’été

      Toujours le ciel
      On ne fait rien d’essentiel
      On reste là des heures
      A écouter le clapotis des vagues sur son coeur
      Et puis des enfants passent
      Quelqu’un remue dans la maison d’en face
      Très loin de l’autre côté de la mer

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      Ici c’est le même air
      Qui continue
      J’ai envie de sortir tête nue
      Au soleil
      Pour voir comment ça fait dans les yeux
      Les abeilles

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      Ton portrait sur la table
      On entend des oiseaux chanter dans les étables
      Des mains se disputer les graines sous le toit
      Des coquelicots qui aboient

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      Je ferme les paupières
      Trop tard
      Je suis déjà dans la haute lumière
      De tes joues
      Tout ce qui fait la nuit ne peut rien contre nous.

    René Guy Cadou, recueil Le coeur définitif, 1944-1946

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    Samedi dernier, la mer s’était déjà mise à l’heure d’été, avançant d’un grand bond sur le cadran de la plage, et reculant pour laisser derrière elle toute la lumière sur l’estran. J’eus le bonheur d’apercevoir des étoiles, dans la voie lactée de l’écume. On n’en voit hélas plus guère, il faut d’exceptionnelles marées pour les surprendre.
    Voici un peu de musique d’été, de Didier Squiban, composée sur le rivage de l’île de Molène. J’écoute souvent ce disque aux accents parfois de gavotte.

Magie noire de la violette

Les violettes, chères à l’Impératrice Eugénie, me font revenir à Huysmans et son livre À rebours, un livre où les couleurs occasionnent d’exceptionnelles descriptions.

Au tout début du livre, le héros excentrique, Des Esseintes, plante dans son gilet un bouquet de violettes en guise de cravate, et décore sa salle à manger tout en noir pour donner un repas de deuil, où tous les mets seront noirs ( caviar, boudin, sauce au réglisse, truffes, pain de seigle, mûres, guignes …)


      Dans la salle à manger tendue de noir, ouverte sur le jardin de sa maison subitement transformé, montrant ses allées poudrées de charbon, son petit bassin maintenant bordé d’une margelle de basalte et rempli d’encre et ses massifs tout disposés de cyprès et de pins, le dîner avait été apporté sur une nappe noire, garnie de corbeilles de violettes et de scabieuses, éclairée par des candélabres où brûlaient des flammes vertes et par des chandeliers où flambaient des cierges.

      J.-K. Huysmans, extrait de À rebours, chapitre I

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Edouard Manet, Bouquet de violettes, 1872, collection particulière

La couleur des violettes varie du mauve presque bleu ciel au violet foncé. Dans le portrait de Berthe Morisot, Manet s’était livré à l’art magistral du noir, couleur difficile à travailler mais riche de nuances, et il prit un bouquet de violettes pour rester dans une gamme très sombre.
Au moyen-âge, le violet s’appelait subniger, sous-noir ou demi-noir. C’est la couleur du demi-deuil, du deuil qui s’éloigne.

La présence du bouquet de violettes dans le tableau de Tissot à Compiègne (le revoici ci-dessous) est symbole de demi-deuil puisque l’Empereur Napoléon III est mort au début de l’année précédente à Chilslehurst.

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James Tissot, Le Prince impérial et sa mère à Chilslehurst Campden Place, 1874, Château de Compiègne, notice

Le violet était la couleur des dames âgées, et c’est la couleur liturgique de la pénitence, de l’Avent et du Carême.
Sobre violette.

Voilà une autre célèbre chanson qui rappellera à Syl sa grand-mère …

bouquets,couleurs,musique @ 7:12 , mars 26, 2015

Le touriste Stendhal

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Hier, à propos du pardon de Sainte Anne d’Auray, j’ai évoqué la page de Stendhal dans ses Mémoires d’un touriste.
Ce passage suscite quelques réflexions, car l’écrivain est réputé pour son athéisme, mot qui paraîtra même trop doux pour certains lecteurs.

Stendhal devient touriste : ce mot est un bel exemple du jeu de ping-pong, ou de tennis, entre l’anglais et le français. Le mot français tour est passé en Angleterre et y a fait naître le mot tourist en 1780, le mot anglais est ensuite revenu en France sous la forme touriste, et c’est Stendhal qui, en 1838 à la parution de son livre « Mémoires d’un touriste », a mis ce mot à la mode. (-> Dictionnaire historique de la langue française)

Stendhal fait un tour fantaisiste de la France, ce n’est pas vraiment un tour en forme de boucle ronde, mais un grand huit. Il rapporte ses sentiments personnels de touriste sans donner une description objective des lieux. Ce qui l’intéresse surtout, c’est l’étude des habitants.
Je rappelle ici ce qu’il constata chez les Bretons du Morbihan :

7 juillet 1837. Ce matin, de bonne heure, j’étais sur la route de la chapelle de Sainte-Anne. Cette route est mauvaise et la chapelle insignifiante ; mais ce que je n’oublierai jamais, c’est l’expression de piété profonde que j’ai trouvée sur toutes les figures. Là, une mère qui donne une tape à son petit enfant de quatre ans a l’air croyant. Ce n’est pas ce que l’on voie de ces yeux fanatiques et flamboyants, comme à Naples devant les images de Saint Janvier quand le Vésuve menace. Ce matin je trouvais chez tous mes voisins ces yeux ternes et résolus qui annoncent une âme opiniâtre. Le costume des paysans complète l’apparence de ces sentiments ; ils portent des pantalons et des vestes bleues d’une immense largeur, et leurs cheveux blonds pâles sont taillés en couronne, à la hauteur du bas de l’oreille.

Stendhal, extrait de Mémoires d’un touriste

    Son oeil comme celui de la plupart des Français du Nord est peu expressif et petit. Je n’y vois qu’une obstination à toute épreuve et une foi complète dans Sainte Anne. En général, on vient ici pour demander la guérison d’un enfant, et, autant qu’il se peut, on amène cet enfant à Sainte Anne. J’ai vu des regards de mères sublimes.

    Stendhal, extrait de Mémoires d’un touriste

Stendhal a férocement dénoncé ce que les chrétiens de son temps faisaient de la chrétienté. Ses héroïnes notamment, extrêmement pieuses, élevées au Sacre-Coeur, Mmes de Rénal, de la Môle, de Chasteller, Clélia, transgressent les interdits dans la plus grande dévotion et une flagrante hypocrisie. Et pourtant, là à Sainte Anne d’Auray, on s’aperçoit que le touriste et écrivain mécréant est ému par la foi sincère des Bretons. Il critique en parallèle la dévotion trop démonstrative des Italiens. Pas si anticlérical, Stendhal !

Philippe Berthier analyse cet aspect ambigu de l’écrivain dans son Petit catéchisme stendhalien, et j’avais surpris il y a plus de deux ans cette page du site amazon, qui aurait eu besoin d’un petit catéchisme de l’orthographe !

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littérature,poésie,philosophie,Mots @ 4:06 , mars 25, 2015

Sainte Anne d’Auray

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Ce dimanche fut pour moi une belle et bonne journée au coeur de la piété bretonne. J’ai participé, avec ma paroisse, à un pèlerinage à Sainte Anne d’Auray.
Le ciel était bleu à notre arrivée, mais après la messe, la grisaille et le froid ont tenté, en vain, d’altérer la gaîté de nos coeurs.

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Nous avons chanté plusieurs chants en breton, et tout particulièrement celui-ci, dédié à Sainte-Anne, que j’aime, et je le fais entendre ici pour ceux que le rythme lancinant des antiennes bretonnes et le son grinçant du biniou charment malgré tout :

Sainte Anne est la patronne des marins, il y avait, en même temps que notre pèlerinage, un pardon des marins de commerce …

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Nous avons parcouru huit kilomètres à pied sur les pas d’Yvon Nicolazic, grâce à qui le pardon de Sainte Anne d’Auray a été créé. Il avait découvert dans son champ une statue de Sainte Anne, et eut également des visions, la sainte lui apparut.

Le site du sanctuaire de Sainte Anne d’Auray, ici, explique son histoire.

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La basilique est une très vaste église, dont la construction est relativement récente, commencée sous le second Empire. Napoléon III et l’impératrice Eugénie visitèrent ce lieu de ferveur et de pèlerinage. Au temps de Nicolazic, il y avait seulement une chapelle.
Au temps de Stendhal aussi.
J’ai repris ce livre que j’ai acheté il y a juste deux mois :

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Les Mémoires d’un touriste de Stendhal sont parus l’hiver dernier en Folio. Ce livre existait dans La Pléiade, mais pas encore en édition de poche. Stendhal y raconte son tour de France, et son circuit en Bretagne rappelle en partie celui de Flaubert.
Il s’est arrêté à Sainte Anne d’Auray et décrit les paysans du lieu.

7 juillet 1837. Ce matin, de bonne heure, j’étais sur la route de la chapelle de Sainte-Anne. Cette route est mauvaise et la chapelle insignifiante ; mais ce que je n’oublierai jamais, c’est l’expression de piété profonde que j’ai trouvée sur toutes les figures. Là, une mère qui donne une tape à son petit enfant de quatre ans a l’air croyant. Ce n’est pas ce que l’on voie de ces yeux fanatiques et flamboyants, comme à Naples devant les images de Saint Janvier quand le Vésuve menace. Ce matin je trouvais chez tous mes voisins ces yeux ternes et résolus qui annoncent une âme opiniâtre. Le costume des paysans complète l’apparence de ces sentiments ; ils portent des pantalons et des vestes bleues d’une immense largeur, et leurs cheveux blonds pâles sont taillés en couronne, à la hauteur du bas de l’oreille.

Stendhal, extrait de Mémoires d’un touriste

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Stendhal observe les paysans qui affluent vers la chapelle pour prier. Il a classé les Européens en trois types selon leur physique, et selon lui, les Bretons sont, comme les Français du Nord Ouest et les Anglais, des Kymris.

Son oeil comme celui de la plupart des Français du Nord est peu expressif et petit. Je n’y vois qu’une obstination à toute épreuve et une foi complète dans Sainte Anne. En général, on vient ici pour demander la guérison d’un enfant, et, autant qu’il se peut, on amène cet enfant à Sainte Anne. J’ai vu des regards de mères sublimes.

Stendhal, extrait de Mémoires d’un touriste

Sainte Anne est aussi la patronne de la famille, on vient la prier en famille. Elle est la grand-mère de Jésus, autour d’elle se forme la sainte famille.
La campagne autour de la grande basilique est restée authentique, simple, austère, comme au temps de Stendhal. On y rencontre de belles vieilles pierres, et des croix des chemins fort émouvantes.

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Un peu de soleil aurait égayé le hameau, qui, malgré tout son charme, ne provoque pas un syndrome de Stendhal !

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Au bout du parcours, retour à la fontaine de Sainte Anne ;
J’étais heureuse de cette bonne journée, qui m’a aussi permis de mettre des images sur les pages stendhaliennes.

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Violettes impériales

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Une journée entière au palais impérial : lundi dernier, j’ai suivi quatre visites guidées dans le château de Compiègne et toutes ces heures passées principalement dans le second Empire m’ont enchantée.

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Ma petite-fille, âgée de dix jours seulement, a assisté, avec la plus grande sagesse, à deux visites, et je lui ai prédit que plus tard elle serait conservatrice de musée. C’est le grand bonheur que je lui souhaite.

Durant mes visites, j’ai personnellement remarqué un détail : la couleur parme.

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Le vert émeraude était la couleur de Napoléon 1er, le rouge rubis semblait celle de Napoléon III, le rose fut sans doute la couleur de l’impératrice Joséphine à la Malmaison (mais elle n’a pas séjourné à Compiègne), quant à l’impératrice Eugénie, sa fleur favorite était la violette, et elle aimait se parer de sa couleur.

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Voici Eugénie de Montijo, ci-dessus au centre d’un tableau dont j’ai oublié l’auteur, dans une robe parme, qui me fait penser à Odette de Crécy, et à la douceur stendhalienne.
Certaines couleurs ont marqué la mode à une époque précise. On se souvient du ton orange des années 1970. Cent ans auparavant, c’était le mauve.

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La violette, petite fleur sauvage qui symbolise la modestie, la timidité, la pudeur, devient impériale, quelle promotion !
L’amour est un bouquet de violettes, chantait Luis Mariano, et on le trouve dans certains tableaux, comme celui de Chassériau, peint l’année où Napoléon III devint président de la République :

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      Théodore Chassériau, Portrait de Melle de Cabbarrus, 1848, musée des beaux arts Quimper, notice

L’impératrice Eugénie est aussi accompagnée d’un gros bouquet de violettes dans ce tableau de James Tissot, conservé au château de Compiègne et peint en 1874 :

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L’impératrice est en deuil, elle est veuve, Napoléon III meurt en janvier 1873, et elle est ici avec son fils unique, Louis-Napoléon Eugène, qui mourra en 1879.
La scène se passe en automne, je suppose que ces innombrables violettes avaient poussé en serre …

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Voici sur cette page une photo plus nette que la mienne !

Au château de Compiègne, on peut admirer le célèbre portrait de l’impératrice et de ses dames d’honneur :

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C’est une merveille, un festival de fleurs, de couleurs, et d’étoffes.
Il s’agit de l’oeuvre de Winterhalter, portraitiste de la famille impériale.
La notice et le commentaire du tableau se trouvent ici.

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L’impératrice Eugénie surplombe légèrement le groupe de ses dames d’honneur. Des noeuds de satin mauve agrémentent sa robe. Un lilas mauve fleurit près du parterre de dames impériales. Des bouquets parent les corsages, et un bouquet de violettes décore la robe jaune, le violet étant la couleur complémentaire du jaune.

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Je me serais volontiers longuement attardée devant ces toilettes magnifiques. À cette époque, la machine à coudre permet l’abondance de volants, de froufrous, de ruchés, de raffinements de couture qui se réalisent désormais bien plus rapidement.

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Dans la boutique du musée, je me suis fait une réelle violence de ne pas m’offrir un flacon d’eau de toilette aux violettes impériales, mais je sens (oh oui, je subodore) que lors de ma prochaine visite chez ma petite-fille, je céderai à ce plaisir olfactif !

Comme le printemps commence aujourd’hui et que les violettes constellent les prés et les talus, écoutons Luis Mariano !

bouquets,couleurs,musées,musique @ 7:34 , mars 20, 2015

Soumission à rebours

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Le roman attendait une accalmie sur ma table de nuit ; on en parlait tant que je ne ressentais pas l’urgence de le lire, et je n’avais point lu les critiques, je préfère savourer Houellebecq sans visite guidée.

Par un hasard souriant, je commençai à lire Soumission le jour même où j’écoutai, au début de ce mois, un cours au sujet du symbolisme. À propos de la Salomé de Gustave Moreau, la conférencière évoqua le roman de Joris-Karl Huysmans, À rebours.

Or, le narrateur de Soumission est un professeur d’université qui travailla à une thèse sur Huysmans, et il est souvent fait allusion à À rebours dans le roman de Houellebecq.
Dès la fin de ma lecture de Houellebecq, je passai donc à Huysmans avec empressement.

Comme l’indique le commentaire du musée d’Orsay, l’oeuvre de Gustave Moreau est commentée largement au chapitre V du livre écrit par Huysmans en 1884, dans une transposition de l’oeuvre d’art en oeuvre littéraire. Cet auteur, que je ne connaissais pas, surprend par sa faconde. Quel style endiablé, coloré, truffé de mots rares comme les pierres précieuses de Salomé !
Ce livre très haut en couleurs paraît aussi étrange qu’un tableau symboliste, mêlant avec verve un peu de tous les genres et de tous les récits à la manière d’un vêtement de Klimt ou d’une tapisserie préraphaélite. On ne sait pas bien où on va, comme nageant dans le mystère d’une toile symboliste.

J’ai découvert un passage rappelant la madeleine de Proust ou la grive de Chateaubriand !
Il ne s’agit pas de thé mais de whisky irlandais. Le héros qui s’appelle des Esseintes se sert un petit verre :

Il se renfonça dans son fauteuil et huma lentement ce suc fermenté d’avoine et d’orge ; un fumet prononcé de créosote lui empuantit la bouche.
Peu à peu, en buvant, sa pensée suivit l’impression maintenant ravivée de son palais, emboîta le pas à la saveur du whisky, réveilla, par une fatale exactitude d’odeurs, des souvenirs effacés depuis des ans.
Ce fleur phénique, âcre, lui remémorait forcément l’identique senteur dont il avait eu la langue pleine au temps où les dentistes travaillaient dans sa gencive.
Une fois lancée sur cette piste, sa rêverie d’abord éparse sur tous les praticiens qu’il avait connus, se rassembla et convergea sur l’un d’entre eux dont l’excentrique rappel s’était plus particulièrement gravé dans sa mémoire.

J.-K. Huysmans, extrait de A rebours

Suit alors la scène de l’arracheur de dents, aussi pittoresque qu’un dessin de Franquin. Huysmans est un nom d’origine belge après tout !
Des Esseintes est un personnage désabusé, solitaire, parfois désopilant, désoeuvré s’entourant d’une surabondance d’oeuvres d’art, vivant dans une époque décadente. Par son caractère et par sa quête de spiritualité, il ressemble au héros houellebecquien de Soumission, François.

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Je le dis d’emblée, j’ai adoré Soumission de Michel Houellebecq.
C’est un livre profond et intelligent sous des abords franchement comiques. Ha, quel style !
Il parle (en bien) de la littérature, puisque le héros est professeur de littérature, et dès la troisième page, voici ce qu’il dit :

Seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne.

M. Houellebecq, extrait de Soumission

Le narrateur a vécu ses plus belles années en compagnie de Huysmans pour sa thèse de doctorat, il a vécu au coeur de la littérature, y a pleinement et réellement vécu. Sa thèse soutenue , une vie creuse s’ouvre devant lui.
On pense inévitablement au narrateur de La Recherche qui affirmait que la vraie vie réside dans la littérature.

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François se sent déçu par tout, ne ressent plus rien de vivant et résistant dans un monde soumis au matérialisme. Même l’Eglise catholique, qui s’est elle-même soumise à la décadence ambiante, ne le touche pas malgré son séjour dans l’abbaye de Ligugé. L’Islam, autre religion monothéiste, trouve une opportunité et un gouvernement musulman soumet à son tour le peuple, surtout les femmes … De soumission en soumission, quelle vraie vie possible, sinon celle à travers les livres ?

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L’image qui m’a le plus fortement impressionnée dans ce livre est l’idée que notre Europe actuelle est en train de se suicider. Le suicide devient inéluctable par tant de mollesse. On sent bien que François cherche un bâton pour se redresser, éventuellement dans la religion, mais la conjugaison au conditionnel de tout le dernier chapitre du roman montre bien qu’il se réfugie dans un consensus mou qui lui évite de choisir sa vie librement.

Ma lecture croisée de Huysmans et de Houellebecq fut passionnante !

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Des oreilles de lapin

      Allégorie de l'Eveil de la Nature ou allégorie de l'Ouïe

    Gabriel de Saint Aubin, Feuille d’étude du livre des Saint Aubin, Allégorie de l’éveil et de la nature : l’Ouïe, 1765, plume et encre noire, D.A.G. Louvre, notice et commentaire

L’hiver chez nous se retire sans bruit, le printemps arrive dans les chants d’oiseaux, la nature s’éveille en multiples murmures.

Ce dessin ci-dessus est ravissant, plein de tendresse !

Le commentaire de l’oeuvre sur la page du Louvre indique que, selon Cesare Ripa (auteur au XVIème siècle du célèbre recueil d’allégories Iconologia qui servit de référence à de nombreuses générations d’artistes), le sens de l’ouïe était figuré par une femme couchée près d’une biche et tenant un luth.
La biche possède une ouïe très fine et détale au moindre craquement de feuille, et la musicienne a forcément une bonne oreille.

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Gabriel de Saint Aubin a pris une charmante liberté en remplaçant l’instrument de musique par des lapins aux longues oreilles (comme le loup, c’est pour mieux entendre !), par un coq dont le chant sonore réveille la nature, par différentes sortes d’oiseaux perchés dans l’arbre et gazouillant à gosier déployé (on remarque qu’ils ont bien le bec ouvert).

La figure de l’ouïe, dans le simple appareil d’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil (se dirait le coq en récitant du Racine), tient sa main en grand pavillon devant son oreille, pour mieux écouter les bruits de la Nature, elle aussi en éveil.

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Un dernier son se fait entendre pour désigner l’ouïe, c’est le murmure de l’eau, aux pieds de la jeune femme coule une source.
Il a fait si beau et bon aujourd’hui que cette joyeuse allégorie de l’un des cinq sens me semble bien illustrer la plus sonore des quatre saisons !

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hiver @ 5:44 , mars 11, 2015

Catherine Certitude

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      Mary Cassatt, étude pour la gravure « Soir », dessin, 1879-1880, Hood Museum of Art – Dartmouth College (United States – Hanover, New Hampshire), notice et commentaire

Lecture et couture sous la lampe, deux de mes occupations favorites.
La femme lisant est la mère de Mary Cassatt, Catherine. La femme cousant est sa soeur, Lydia, qui, semble-t-il, porte un dé à son doigt, mais comme c’est l’annulaire, ce dé se confondrait peut-être avec une bague …
Mary Cassatt avait pour ami à Paris Edgar Degas, et celui-ci l’invita en 1877 à participer à l’exposition des impressionnistes. Elle se consacra alors à des scènes impressionnistes de la vie domestique, et quelques années plus tard, encouragée par Degas à cette technique, elle exposa quatre gravures, dont celle-ci « Soir ou Sous la lampe ».

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    Mary Cassatt, Sous la lampe, gravure, vers 1882, AIC Chicago, notice

La lampe sépare les deux femmes, chacune absorbée dans un ouvrage.
La gravure renforce le rôle de la lampe, et met en évidence le vasistas sous le toit, qui encadre ce qui pourrait être un rayon de lune. C’est le soir, silencieux.
J’aime bien ce dessin et Catherine, la maman, me permet d’évoquer un livre merveilleux.

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Je me suis fait ce petit cadeau, ne sachant pas à qui d’autre l’offrir. Grillon a énormément apprécié !
Catherine Certitude est une petite fille et une très jolie histoire écrite par Patrick Modiano.
Illustrée par Sempé avec beaucoup de délicatesse et émotion.

Depuis que Modiano est prix Nobel, tous ses ouvrages portent maintenant le bandeau rouge, comme les camemberts, les vins ou tous produits médaillés au concours général agricole en portent l’estampille.

Cette nouvelle de Modiano, qui n’est pas récente, de 1988, est sortie en format album b.d. en novembre dernier, et c’est un(e) petit(e) bijou !

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Il lui a fait lire tout Proust

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    Leopold von Kalckreuth, Femme de l’artiste lisant au lit, aquarelle, 1885-1890, NG Washington, notice

Ces deux dernières semaines, j’ai lu quatre livres d’un intérêt moyen, garantie de l’ennui, et je me suis enfin tournée vers un classique, une valeur sûre, La promesse de l’aube de Romain Gary.
Comment ai-je pu, jusqu’à présent, passer à côté de ce livre ?
Il m’a emportée par son écriture piquante, colorée, vive et généreuse comme du Rubens. Romain Gary raconte son enfance de fils unique orphelin de père et très -trop- choyé par sa mère. On ne peut pas dire que cette mère est inénarrable, le roman eût été impossible à écrire, mais c’est un sacré personnage, d’une truculence épastrouillante, et il faut beaucoup aimer l’auteur de ses jours pour le peindre avec un humour aussi chaleureux !
Car on rit, d’un rire délicieux dans ce livre …

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      Alfred Roll, Manda Lamétrie fermière, 1887, musée d’Orsay, notice

Romain suit des études de droit dans la ville d’Aix, et une jeune charcutière tombe sous son charme. Il n’éprouve pas vraiment de l’amour pour la demoiselle, cependant celle-ci se méprend sur ses intentions. Elle vient à Nice s’expliquer avec la mère de Romain et fond en larmes devant elle, car elle considère qu’il doit l’épouser :

    Quant à ma charcutière, son point de vue était très simple : je devais l’épouser. Elle accompagna sa mise en demeure d’un des arguments les plus étranges qu’il m’eût été donné d’entendre, dans le genre fille-mère abandonnée :
    - Il m’a fait lire du Proust, du Tolstoï, et du Dostoïevski, déclara la malheureuse, avec un regard à vous fendre le coeur. Maintenant, qu’est-ce que je vais devenir ?
    Je dois dire que ma mère fut très frappée par cette preuve flagrante de mes intentions et me jeta un coup d’oeil peiné. J’étais manifestement allé trop loin. Je me sentais moi-même assez embarrassé, car il était exact que j’avais fait ingurgiter à Adèle tout Proust coup sur coup, et, pour elle, c’était en somme comme si elle eût déjà cousu sa robe de mariée. Dieu me pardonne ! Je lui avais même fait apprendre par coeur des passages d’
    Ainsi parlait Zarathoustra et je ne pouvais évidemment plus songer à me retirer sur la pointe des pieds. Elle n’était pas, à proprement parler, enceinte de mes oeuvres, mais les oeuvres l’avaient tout de même mise dans un état intéressant.

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Akexander Alexandrowitsch Deneika, Jeune femme au livre, 1934, musée national russe Saint Pétersbourg

    [...]
    Après le thé, ma mère m’entraina dans le bureau.
    - Est-ce que tu l’aimes d’amour ?
    - Non. Je l’aime, mais je ne l’aime pas d’amour.
    - Alors, pourquoi lui as-tu fait des promesses ?
    - Je n’ai pas fait de promesses.
    Ma mère me regarda avec reproche.
    - Combien de volumes il y a dans Proust ?
    - Ecoute, maman …
    Elle secoua la tête.
    - Ce n’est pas bien, dit-elle. Non, ce n’est pas bien.

    Romain Gary, extrait de La promesse de l’aube.

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    E. Phillips Fox, Capucines, vers 1912, Art Gallery of New South Wales Sydney, page du musée

A force de parler de Proust, Grillon a peut-être poussé quelques visiteurs dans la recherche du temps perdu, et si, par exemple, chère Alwen a éprouvé une indigestion, je lui demande pardon, ce n’était pas mon intention, mais j’admire sa prouesse !

Quelque part sur une plage bretonne

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    Paul Gauguin, Portrait de l’artiste au Christ jaune, 1890-1891, musée d’Orsay, notice et commentaire

    Comme un Christ de Gauguin

    Mon Dieu tu es quelque part sur une petite plage bretonne
    Dans une crique à l’abri du vent
    Tu as la bouche comme empêtrée de consonnes
    Et tu as soif de limonade éperdument
    Qui me rendra la palme fraîche du village
    Mes figuiers et la voix des maréchaux-ferrants
    Un soleil d’huile rance est l’unique breuvage
    Et les gouttes de feu qui perlent à mon flanc
    La fièvre le poignant il s’évanouit encore
    Ses bras en se fermant semblaient un sémaphore
    Lors on vit sur la mer mille et mille vaisseaux
    S’approcher du rivage et lancer des canots
    Du premier sur le bord il en sortit un ange
    Porteur de vin doré d’olives et d’oranges
    Mon Dieu éveille-toi je suis ton serviteur
    J’ai parcouru les mers comme un pauvre pêcheur
    Défiant nuits et marées corsaires et cyclones
    Pour atteindre à jamais cette plage bretonne

    Merci de tes présents dit tout bas le Seigneur
    Mais laisse-moi puiser à deux mains dans ton cœur.

    René-Guy Cadou, recueil L’aventure n’attend pas le destin, 1947-1948.

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    Gauguin, Le Christ jaune, 1889, Albright-Knox Art Gallery Buffalo, notice

Ayant revu, hier soir, l’autoportrait de Gauguin au Christ jaune lors d’une conférence au sujet du symbolisme, j’ai cherché dans mes livres ce poème de René-Guy Cadou. Ce Christ jaune de la chapelle de Trémalo, si humainement, tendrement poétique, a inspiré aussi les écrivains, relire ici Xavier Grall.

Dans ce poème, le mot jaune n’est pas mentionné, mais on cueille cette couleur, du ton plus clair au plus foncé, dans de nombreuses images, la limonade faite à partir de citrons, un soleil d’huile, les figues sans doute blondes, la fièvre peut-être jaune, le vin doré, les oranges … le Christ, comme rené au bord d’une plage, attire à lui des mages chargés de présents, l’encens, la myrrhe et l’or s’étant mués en vin, olives et oranges, ceux-ci arrivent par bateaux …

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On remarque que le Christ a tourné la tête dans l’autoportrait, car Gauguin se regardait et considérait son désespoir dans un miroir. A-t-il laissé le Seigneur puiser dans son coeur pour lui procurer du réconfort ?

C’est comme si René-Guy Cadou se souvenait de l’intérêt de Gauguin pour Noël.

Paul Gauguin fut-il croyant chrétien, comme l’a été Vincent van Gogh, comme le sera Max Jacob, comme l’était Maurice Denis ? On évite généralement cette question, qui pourtant a une importance sur le plan artistique.

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    Gauguin, La nuit de Noël, vers 1894, IMA Indianapolis, notice

L’autoportrait de Gauguin au Christ jaune appartint à Maurice Denis, et en effet, on peut voir ce tableau chez Denis en observant cette oeuvre de Vuillard :

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    Edouard Vuillard, Chez Maurice Denis à Saint Germain en Laye, musée du Prieuré Saint Germain en Laye, notice

Le tableau de Gauguin se trouve au premier plan à droite, on le distingue mal car le tableau de Vuillard est lui-même petit.
Et alors ce beau tableau intime me donne envie de recopier un autre poème de René-Guy Cadou, par exemple, Chambre d’hiver … mais de tableau en poème, ce serait sans fin, mais on s’y sent bien …

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