Roger Parry ( 1905-1977 ) , photographie, médiathèque de l’architecture et du patrimoine Paris
Cette belle photo, sobre et poétique, met à l’honneur un loisir modeste et reposant , qui revient à la mode.
Je tricote, nous tricotons,
et si je mets de la couleur sur la photo , elle devient rose !
Je n’aime pas étaler ma vie privée, mais cette année, je commence très fort !
Ah, quand le bonheur déborde, on ne peut le contenir hors du blogage !

Mary Mac Monnies, Roses et lys, 1897, mba Rouen
Je l’ai brodé en rose
en mauve
en bleu
en jaune
Grillon va être grand-mère et voit la vie en rose !
Poupée, dessin, MuCEM Musée des civilisations de l’Europe et la Méditerranée
Première brocante dominicale de l’année hier : une foule immense, le public ( dont je fais partie ) sevré depuis mi-décembre, avait grande hâte de reprendre sa flânerie dans le grand déballage des greniers environnants.
Mon cher mari m’a offert une brochure de la semaine de Suzette, le premier semestre de l’année 1950 !
Quelle joie de découvrir, au fil des pages jaunies mais pleines de fraîcheur, les dessins malicieux et attendrissants de Manon Iessel ou de Pécoud !
Et mon mari, touché par mon enthousiasme pour les poupées, m’en a offert une, d’une marque française que je ne connaissais pas, Birgé, elle a tant vécu sa bonne vie de jouet fidèle et soumis, qu’il me faudra bien la laver avant de pouvoir la photographier !
Grillon blogue, et grillon joue à la poupée, elle a vraiment mieux à faire mais c’est là son bonheur !
Je couds des habits pour mes poupées, qui ne sont pas très anciennes, mais françaises et leur fabrication a disparu. Bella , Gégé, Clodrey par exemple …
Dans la semaine de Suzette, je viens de découvrir que le nom de ce large col brodé, ou décoré de volants, galons, dentelles ou fanfreluches, est une berthe.
Je ne savais pas que berthe pouvait être aussi un nom commun. J’aurais éventuellement pensé que c’était une chaussette, une chaussette unique spéciale pour le pied plus grand que l’autre de Berthe au Grand Pied !
Mais Berthe au Grand Pied était une reine, épouse de Pépin le Bref, qui, lui, devait donc avoir de petits pieds, et mère de Charlemagne, et elle portait sur sa robe un large col rond. Sa wikipage est ici.
Elle a donné son royal prénom au col grand comme son pied.
On a retenu de cette reine son infirmité, qui était peut-être un pied bot, et on a oublié la pièce décorative de son vêtement.
Cette poupée est une Gégé reconnaissable a sa petite bouche en coeur. La prochaine poupée que je vais habiller, je sens qu’elle aura un grand col et s’appellera Berthe !
Un oeil dans un oeil dans un oeil, presque une image fractale, étrange ocelle, très étrange …
Un oeil fixe le spectateur, au centre d’une autre oeil rond comme celui du boeuf de la crèche, inséré lui-même dans un oeil bleu bordé de nuages, un oeil céleste, galactique, divin
Cet oeil hypnotique est lui-même fixé par un autre oeil, plus petit, un oeillet, un oeilleton cousu sur un coussin de brume comme un bouton.
Un oeil de cyclope d’où surgissent deux mains. Ah mystère !
Entre ces deux yeux, un autre globe, mais celui-là n’est pas oculaire :
C’est l’univers, une grande main, celle de Dieu, le soutient. Sur cet univers bleu et rond se trouvent figurés le soleil, la terre et la lune. L’univers porte la croix, sphère crucifère.
Pour mieux comprendre ces détails étonnants, voici le tableau entier :
Jan Provost ( né à Mons vers 1465 - mort à Bruges en 1529 ), Allégorie chrétienne, musée du Louvre, commentaire du musée sur cette page
Quelle vision ! Myope, héméralope, nyctalope, hypermétrope ?! Non, c’est une optique chrétienne.
En haut du tableau, l’oeil de Dieu, et en bas, l’oeil de l’homme qui regarde Dieu, l’implore de ses mains et l’adore.
Les deux yeux se regardent dans ce qu’on pourrait appeler une autopsie, l’autopsie est mot à mot ” la vue par ses propres yeux “.
” ôps ” en grec veut dire ” vue ” , et les mots français terminés par ” ope ” indiquent une sorte de vue à corriger par un opticien !
Si on lit le commentaire donné par le Louvre, on découvre un mot, Sil. Cet oeil s’appellerait-il ainsi, un Sil ? Je n’ai pas trouvé ce mot dans le dictionnaire. On pense au cil bien sûr, et au verbe dessiller, ouvrir les yeux.
Bref, tableau assez obscur, énigmatique. Sujet traité dans les érudites chambres de rhétorique des Flandres. Regard éloquent entre ces yeux-là !
Berthe Morisot, Le berceau, 1872, musée d’Orsay
Dors min p’tit Quinquin,
min p’tit pouchin,
min gros rougin,
Te m’fras du chagrin,
si te n’dors point
s’qu’à d’main.
L’canchon dormoire ( la berceuse ) a sa place logique dans le sujet du sommeil !
C’est étonnant ce que le pays du sommeil peut faire découvrir comme secrets inexplorés de la langue française et les autres qui l’entourent !
Cette illustre berceuse du pays des Ch’tis et d’ Alexandre Desrousseaux m’a interrogée autour du mot quinquin, que je n’ai pas trouvé bien sûr dans le dictionnaire, mais que je soupçonne être issu du diminutif néerlandais kijn ou ke ou ken. Le quinquin serait un petit petit, un petit chéri.
Je raconte peut-être des cafougnettes à propos du p’tit Quinquin, qui dans la canchon s’appelle Narcisse, mais ce qui est certain, c’est qu’un certain nombre de mots français terminés par le diminutif ” quin ” sont issus du néerlandais.
Albert André, La couturière au mannequin, 1896, musée d’art et d’histoire Saint-Denis
Ainsi, le mannequin vient du petit homme, du fameux mot manneken flamand, le petit bonhomme urinant gaiement.
Le ramequin vient du néerlandais rammeken, petit gâteau, et par métonymie désigne le moule pour le cuire.
Ribaudequin ( -> petite ribaude ) trusquin, troussequin, vilebrequin sont des mots issus de mots néerlandais comportant le diminutif kijn.
Marie Bracquemond, Le goûter, Petit Palais Paris
Et le bouquin !
Le petit livre que nous avons toujours à portée de main, le bon bouquin qui aide à nous endormir le soir, le mot vient du petit livre = boekkijn ” en néerlandais ( la diphtongue oe se prononce ou ).
Le bouquin ne vient pas de l’anglais book !

Frans Hals, Le fumeur, vers 1625, Met New York, page du musée ici
Hier, ma fille m’apprend une chose étonnante … lol ! Cette exclamation surtout écrite sur internet, lol, est également un mot néerlandais, un vrai mot qui existe depuis longtemps, qu’on trouve dans les dictionnaires, les vieux comme les plus récents.
Pour prouver que ce n’est pas une blague, j’ai scanné mon dictionnaire :
Lol est le plaisir, le fun, le rire, ce mot ancien rejoint étrangement les abréviations anglaises Laughing Out Loud.
Le diminutif existe mais il n’est pas en ke, c’est lolletje, petit lol, la rigolade .
Ik heb lol = je rigole !
Funny, lolig ! rigolol !

Les chats
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté
Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
L’Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,
Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal
Pas de sujet consacré au sommeil sans le sommeil du chat, le plus grand dormeur des animaux !
Et pas de sujet consacré au chat sans un poème de Baudelaire !
Celui-ci est si beau !
Le chat retiré au plus profond de son rêve peut, en une fraction de seconde, bondir tel un félin sauvage au moindre bruit. Comment fait-il ? Il est magique.

Steinlen, Chat endormi, dessin, MFA Boston, page du musée ici
John Constable, Jeune femme dormant, dessin, Louvre
Gustave Moreau, Chat, dessin, musée G. Moreau Paris
Steinlen, Chat sur un fauteuil, La Piscine Roubaix
A. François Desportes, Chat projetant sa tête en avant, dessin, Louvre
Sisley, Chat endormi, dessin, Louvre
Maurice Denis, Crépuscule, 1892, musée Bonnat Bayonne
Je faisais ce rêve étrange et pénétrant d’une soeur que j’aime et qui m’aime et me comprend …
Sir Thomas Lawrence, Les enfants Calmady, 1823, Met New York, commentaire du musée sur cette page.
J’étais en songe la grande, la brune, elle était ma cadette, blonde, frisée, enjouée

Marie-Louise Breslau, Deux soeurs assises sur une banquette, 1896, musée d’Orsay
Nous avons grandi ensemble bien assises sur l’étroite banquette d’où nous ne pouvions nous échapper, le rêve étrange
Mary Cassatt, Les soeurs, vers 1885, Art Gallery and Museum Glasgow
Ma soeur, songe à la douceur …

Théodore Chassériau, Les deux soeurs, mesdemoiselles Chassériau, musée du Louvre
Fin du rêve, trêve de poésie

Vladimir Borovikovskii, Les princesses Kourakine, musée du Louvre
Une inextricable histoire de famille a séparé les deux soeurs. Leur mère poubelliqueuse ( c’est en lisant le mot ” poubellication ” écrit par J.J. Schuhl dans son dernier roman que j’ai soudain inventé cet adjectif idéal, poubelliqueuse, qualifiant ces personnes maléfiques remuant sans cesse les ordures dans un but hostile et guerrier ! ) les a séparées à tout jamais.
Jacques Augustin Pajou, Mesdemoiselles Duval, musée du Louvre
L’amour sororal a vaincu la haine maternelle, les deux soeurs se sont un beau jour retrouvées
Berthe Morisot, Les soeurs, 1869, NG Washington
Leur jeunesse était passée, les rides installées, toutes ces années …
Georges Lemmen, Les soeurs Serry, 1894, MFA Indianapolis
un regard et elles se sont embrassées comme en enfance
La blonde et la brune ont leurs cheveux gris entremêlé
Berthe Morisot, L’hortensia ou les deux soeurs, 1894, musée d’Orsay
Toutes ces années volées, jeunesse spoliée, vie tranchée … combien d’années sans le moindre signe, le moindre contact, le plus infime aperçu, combien de temps a duré ce néant, l’absence, l’interdit inviolable et inconcevable ?
Georges Rouget ( 1783-1869 ), Mesdemoiselles Mollien, musée du Louvre
C’est merveilleux la peinture ! Quand on ne sait pas, on n’ose pas exprimer des choses trop intimes, on laisse les tableaux dire les choses, ils le font de si belle façon.
Trente-deux années et demie sans jamais voir ma petite soeur, jamais un mot, un regard, n’ont pu filtrer au travers du mur érigé entre nous par nos parents.
Nous l’avons sauté hier, le mur infranchissable, le 3 février 2010, et la peinture est là pour décrire ma joie indescriptible.
Maurice Denis, Les deux soeurs sous la lampe, 1891, mba Lyon
Edgar Degas, Femme dans son bain, 1883, pastel, musée d’Orsay
Et, par les midis lourds, les délices du bain :
Deux jets purs inondant la vasque dont sa main
Tourne à son gré les cols de cygnes,
Et le charme du frais, suave abattement
Où, rêveuse, elle voit sous l’eau, presque en dormant,
De son beau corps trembler les lignes.
Deux strophes extraites de ” L’une d’elles ” , poème de René-François Sully Prudhomme ( 1839-1907 ) recueil Les solitudes.
Jules Scalbert, Femme préparant son bain, coll.part.
L’élégant col de cygne ! La baigneuse se glisse dans la peau de Léda …
Alfred Stevens, Le bain, vers 1867, musée d’Orsay
Le bain avait à l’origine une vertu purificatrice et régénératrice. Le baptême chrétien reprend cette idée, mais la pudibonderie condamna les bains parce qu’ils étaient contraires à la chasteté. Les bains chauds en particulier. En d’autres thermes ils tendaient vers une trop grande sensualité .
L’immersion dans l’eau froide était en revanche une mortification.
L’Eglise autorisait le bain uniquement pour des raisons médicales.
Pierre Bonnard, nu dans le bain, 1936, musée d’art moderne de la ville de Paris
Bonnard a peint de très nombreuses fois son épouse Marthe dans son bain, une maladie l’obligeait à se baigner chaque jour.
Assez rêvé dans cette baignoire lénifiante, la Vénus anadyomène doit se sécher !
Edgar Degas, Femme sortant du bain, pastel, vers 1876-77, musée d’Orsay
En 2006 j’avais déjà longuement parlé du bain et n’y reviens pas. C’est dans le sujet du sommeil que je classe ce petit article aujourd’hui, parce que j’ai découvert cette image qui m’a beaucoup amusée :

Iizawa Ten’yo, Femme endormie dans son bain, estampe japonaise, MFA Boston
Bain de vapeur émollient, relaxant, sentiment de vacuité totale. C’est le but du bain, se plonger dans une baignoire pleine pour faire le vide dans sa tête.
A propos, le mot bain vient du mot grec balanos, qui est le nom du fruit du chêne, le gland, et qui désignait aussi le verrou, le pêne en forme de gland servant à fermer une porte ou un trou, le fond d’un bassin, d’une baignoire par exemple.
Le balanos des Grecs désignait aussi le suppositoire qui avait la forme d’un gland.
Je me dis alors que la balnéothérapie soignait autrement que par des bains !
François Boucher, Le berger endormi, mba Chartres, volé au musée le 5 août 1996
La sieste, que de mauvais souvenirs d’enfance ! Chaque enfant ne la prenait-il pas comme une punition ?
On avait beau s’ennuyer pendant les grandes vacances, tourner à ne rien faire, on ne supportait pas ce repos obligatoire après le déjeuner. Il fallait tenir au moins une heure dans son lit sans bouger.
je me souviens, je n’avais même pas le droit de lire, c’était dodo les yeux fermés, point !
Et je n’avais pas sommeil.
Ernest Hébert, Le petit violoneux endormi, 1865, musée Hébert Paris
L’enfant , pris entre les deux déserts de l’ombre et du soleil, se mettait à tourner autour de la table sans trêve, du même pas précipité, en répétant comme une litanie : ” Je m’ennuie ! Je m’ennuie ! ” . Il s’ennuyait, mais en même temps, il y avait un jeu, une joie, une sorte de jouissance dans cet ennui, car la fureur le prenait en entendant le ” A benidor ” de la grand-mère enfin revenue. Mais ses protestations n’y faisaient rien. La grand-mère, qui avait élevé neuf enfants dans le bled, avait ses idées sur l’éducation. L’enfant était poussé d’un seul coup dans la chambre.

Il ôtait ses sandales et se hissait sur le lit. Il devait prendre la place du fond contre le mur depuis le jour où il s’était laissé glisser à terre pendant le sommeil de la grand-mère pour aller reprendre sa ronde autour de la table en murmurant sa litanie.
[ ... ] ” Allez, répétait-elle. A benidor “, et elle s’endormait très vite, pendant que l’enfant, les yeux ouverts, suivait les va-et-vient des mouches infatigables.
Extraits de ” Le premier homme ” , Albert Camus.
J’ai commencé la lecture de ce livre durant la sieste avec mon chat. Très beau récit.
C’est Alain Finkielkraut avec son essai “ Un coeur intelligent ” qui m’a donné envie de lire Le Premier homme et dernier livre de Camus. Quand j’aurai fini de lire Camus il me faudra relire ce coeur intelligent de Finkielkraut … intéressant va-et-vient !
Pierre Bonnard, Jour d’hiver, 1905, musée Calvet Avignon
Janvier, le temps des voeux et de la neige, bonne année, bonne santé, un printemps radieux et l’espoir de se revoir ! … quelques mots sur une carte illustrée, longs mails retraçant l’année passée, ou le grand coup de téléphone annuel durant lequel on se dit tant et temps.
Il a neigé cette nuit, mon jardin est tout blanc !
William Degouve de Nuncques, Paysage de neige, vers 1910, Wallraf Richartz Museum Cologne
Tu en as de la chance, j’adore la neige, chez nous il y a des fleurs, des crocus, des camélias, des jonquilles, du mimosa, mais pas de neige !

Armand Guillaumin, Intérieur, 1889, musée d’Orsay
Tu me fais envie avec tes fleurs ! Je crois que le temps radoucit un peu, ça va fondre tu sais, la gadoue …
Emile Breton, Dégel, musée de la Chartreuse Douai
Nous avons des fleurs chez nous mais aussi un temps de chien !
Emile Breton, La grêle, 1898, musée de la Chartreuse Douai
Comment va ton chien ? Tu te souviens de nos balades dans la neige avec lui, il aimait ça, on s’enfonçait jusqu’aux genoux !

Franz Marc, Chiens de Sibérie dans la neige, 1909-10, NG Washington
Il a quinze ans mon vieux toutou … eh oui, le temps passe !
Bonne année, je t’embrasse !
Arthur Benda, Matin froid Hofgastein, 1922, photographie, musée des arts décoratifs Hambourg
Au revoir janvier, le temps des voeux est terminé, et encore bonne année !
En post-scriptum, voici le tableau que j’ai peint en décembre et qui illustra notre carte de voeux maison pour 2010 :

Vermeer, La jeune fille endormie, 1656-57, Met New York, commentaire du musée sur cette page.
Le sujet du sommeil me ramène vers ce tableau de Vermeer que j’avais déjà montré pour le sujet de la porte : revoir ici.
Le Metropolitan museum de New York rapproche ce tableau de celui de Nicolas Maes, conservé à la National Gallery de Londres, que j’ai montré également dans le cadre du sommeil ici.
Les deux jeunes filles ont des positions similaires.
Elle dort à poing fermé ( au singulier ) !
Vermeer avait remanié sa composition, il avait représenté un homme dans l’encadrement de la porte, et il l’a supprimé afin que l’on puisse dire aujourd’hui que Hammershoi est le Vermeer scandinave !
La composition dépouillée de la silhouette mâle est plus belle ainsi, l’homme serait apparu comme une répétition superflue, on sait qu’il est venu, qu’il a bu un verre, l’a même renversé au premier plan, et puis il est parti sans fermer la porte. Il avait fait boire la jeune fille dans un but précis semble-t-il, elle s’est assoupie et lui s’est ravisé, il l’a respectée et s’est éclipsé discrètement. C’est du moins ainsi que j’imagine l’histoire.
Assoupir, ah soupir !
La vaisselle renversée dans ce coin de tapis soulevé semble évoquer les pensées renversantes de la jeune femme rêvant d’amour. Elle vogue sur la vague du songe et la vaisselle valse dans le clapot du sommeil.
Elle fait une petite sieste, le sommeil de midi. Le mot sieste vient de sexta ( hora ) , la sixième heure = heure de midi.
L’alcool et la fatigue l’ont endormie, son esprit rêve et son corps devient le rêve de l’autre, lui qui aimerait la dorloter.

[...]sentant que son sommeil était dans son plein, et que je ne me heurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond, délibérément je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais au long d’elle, je prenais sa taille d’un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et son coeur, puis sur toutes les parties de son corps posais ma seule main restée libre, et qui était soulevée aussi comme les perles, par la respiration d’Albertine ; moi-même j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier. Je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine.
Extrait de La Prisonnière, Marcel Proust. Poétique, non ?
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