Coque coquelicot

IMGP5685

      Roses rouges, poissons rouges
      Lèvres rouges, coquelicots
      Fraises, framboises, carreaux
      des rouges maisons qui bougent

      Sous le soleil fou d’un feu
      jeté au bleu d’une anse
      D’une danse de garance
      D’une samba de rocou

      Andrinople, vin qu’on verse
      pour son rouge coeur mirer
      Tout son rouge a chaviré
      Ma jeunesse se disperse

      Pierre Seghers, Deuxième des Trois poèmes objets, 1973, dans La poésie au coeur des arts, éd. Bruno Doucey

IMGP5691

Les « trois poèmes objets » de Pierre Seghers se déclinent selon des nuances colorées, le bleu, le rouge, la transparence, je les trouve très beaux, et le second m’a fait penser à toutes ces langues rouges que tiraient les pauvres coques arrachées de leur fond marin par une violente tempête l’hiver dernier.

Le spectacle paraissait terrible, sous le bleu du ciel revenu, les mouettes se jetaient sur les coquillages agonisants, qui ensanglantaient le rivage. Tout ce rouge chaviré.

Les langues des roudoudous …
Autrefois le pâtissier vendait ces coques remplies de caramel coloré de rouge, qu’enfants nous sucions de notre langue amusée et gourmande.
Ma jeunesse se disperse …

IMGP5686

Ce beau coquillage aux valves rebondies, rainurées, creusées de sillons tout hérissés parfois de picots blancs comme une dentelle de frivolité, a pour nom latin cardium, et il appartient à la famille des cardiidés.

Ce nom latin a-t-il un rapport direct avec la forme de coeur de ce coquillage ventru qui peut présenter en sorte deux ventricules ?

La forme dentelée de la coque évoque par ailleurs la carde, la brosse qui carde la laine, et les picots lui donnent l’allure d’un chardon !

IMGP6505

À l’ère néolithique, quand l’homme s’est sédentarisé et a commencé à fabriquer la poterie, il eut très tôt l’idée de décorer la terre cuite de motifs imprimés avec ce coquillage. Ce fut la « poterie cardiale ».

Coeur ou chardon, la coque de notre enfance est bien jolie.
Vidée du violent souvenir de l’hiver, asséchée, apaisée, reposée, elle devient le souvenir ramassé sur la plage en été.

IMGP6503

Crépuscule d’été

kroyerskagen

    P.S. Kroyer, Soir d’été sur la plage sud de Skagen, musée de Skagen Danemark, notice et commentaire.

Depuis cette semaine les jours d’été diminuent. Ainsi est conçue la saison estivale, ses journées raccourcissent, ses nuits s’allongent. Ce n’est pas une vision optimiste de la belle saison, me dira-t-on.
L’été n’est pas ma période préférée de l’année, mais je l’aime tout de même, chaque saison a ses bons côtés !

Saint Jean le Baptiste est né le 24 juin, six mois avant son cousin Jésus qui est né (doit-on le rappeler?) entre le 24 et le 25 décembre.
Dans la semaine de Noël, l’hiver arrive, les jours commencent à rallonger.
La concordance entre les cycles atmosphériques et l’histoire biblique est belle et séduisante, même si l’on ne croit pas le message chrétien.
Saint Jean le prédicateur convertit et baptise son entourage, et, au fur et à mesure que Jésus parle et élargit son audience, Jean se fait plus discret, se retire dans son ombre et sera arrêté, laissant Jésus poursuivre sa pleine activité auprès de ses disciples et du peuple.
Ainsi, la lumière de Jean, né de l’été, diminue, tandis que celle de Jésus, né de l’hiver, grandit.

Voilà comment on peut préférer l’hiver !
Cela n’empêche de profiter des beaux jours d’été, du plein air et de la joie familiale 😀 .

kroyergoteb

    Peder Severin Kroyer, Hip hip hip houra !, 1887-1888, Kunstmuseum Goteborg, page du musée

Le jardin Filiger

IMGP6495

Le nouveau musée de Pont-Aven s’agrémente d’un petit jardin étagé, paysagé, et pictural, qui s’appelle Filiger en l’honneur du peintre que j’avais évoqué sur cette page.

Je me suis offert au musée le ravissant sac en toile décoré du tableau de Filiger, qui est conservé dans le musée, et qui a inspiré le plan du jardin.

filigerpontaven

IMGP6496

La notice du tableau est imprimée à l’intérieur du sac !

Le paysage peint par Filiger est la côte du Pouldu, non loin de Pont-Aven.

Les Grands-Bretons choisissent le Brexit et les Bretons du continent maîtrisent le Breizh it !

Ce jardin breton, qui reprend le dessin du tableau, est une belle réalisation (il faut le temps aux plantes de pousser), une très bonne idée pour faire connaître cet artiste très attachant, et les objets dérivés vendus au musée, mugs, sacs, bijoux … sont charmants.

jardinfiliger

C’est un artiste quasiment inconnu du grand public qui a été élu pour donner son nom et son art au jardin, bravo !
Il pleuvait quand je suis revenue au musée, mais lors d’une prochaine visite ensoleillée j’irai m’asseoir devant ce synthétisme végétal dont Charles Filiger serait fier.

Le site web du musée de Pont Aven n’est hélas pas détaillé, mais la page facebook montre beaucoup de photos que nous pouvons regarder ici.

jardinfiliger2

En bleu adorable

    Lyonel Feininger (1871-1956), Gelmeroda, 1936, Met New York, notice

      En bleu adorable fleurit
      Le toit de métal du clocher. Alentour
      Plane un cri d’hirondelles, autour
      S’étend le bleu le plus touchant. Le soleil
      Au-dessus va très haut et colore la tôle,
      Mais silencieuse, là-haut, dans le vent,
      Crie la girouette. Quand quelqu’un
      Descend au-dessous de la cloche, les marches, alors
      Le silence est vie ; car,
      Lorsque le corps à tel point se détache,
      Une figure sitôt ressort de l’homme.
      Les fenêtres d’où tintent les cloches sont
      Comme des portes, par vertu de leur beauté. Oui,
      Les portes encore étant de la nature, elles
      Sont à l’image des arbres de la forêt. Mais la pureté
      Est, elle, beauté aussi.
      […]

    Friedrich Hölderlin (1770-1843), extrait de En bleu adorable, traduction de André du Bouchet, dans Oeuvres, éd. la Pléiade

Voici en allemand le début du long et célèbre poème de Hölderlin :

In lieblicher Bläue blühet
mit dem metallenen Dache der Kirchthurm. Den umschwebet
Geschrei der Schwalben, den umgiebt die rührendste Bläue.
Die Sonne gehet hoch darüber und färbet das Blech,
im Winde aber oben stille krähet die Fahne.
Wenn einer unter der Glocke dann herabgeht, jene Treppen,
ein stilles Leben ist es, weil,
wenn abgesondert so sehr die Gestalt ist,
die Bildsamkeit herauskommt dann des Menschen.
Die Fenster, daraus die Glocken tönen, sind wie Thore an Schönheit.
Nemlich, weil noch der Natur nach sind die Thore,
haben diese die Ähnlichkeit von Bäumen des Walds.
Reinheit aber ist auch Schönheit.
[…]

IMGP6483

En bleu adorable fleurit … on s’attend à ce que le poète encense les fleurs bleues de la nature, comme son compatriote Novalis, mais non, ce bleu est métallique, celui du zinc du clocher. On entrevoit aussi le bleu nuit des hirondelles, le bleu clair du ciel, l’éclat bleu de la girouette, le bleu des heures qui s’égrènent au son des cloches, le bleu profond du silence.
Et le bleu léger de l’âme humaine.

IMGP6484 Le pauvre poète est resté fou durant la moitié de sa vie, on l’appela d’ailleurs le poète fou.

A Tübingen, en Souabe, se trouve sa maison, une tour de couleur jaune, qu’on peut visiter virtuellement sur cette page en cliquant dans les cadres blancs pour progresser.
J’aimerais la visiter réellement !

IMGP6486

Cette semaine j’ai lu un petit livre à la couverture bleue, un livret bleu d’une délicatesse infinie.
Bobin bien sûr, sa poésie myosotis aux éclats de lapis lazuli !

Je ne m’en lasse pas et cite deux de ses phrases ineffables :

      Tout m’est lecture. La plus grande partie de ma bibliothèque est dans le ciel, avec ses volumes dépareillés de nuages, jamais à la même place.

      Je dépose la vieille montre de mon coeur chez Jean Sébastien Bach. Quand je la reprends elle est comme neuve et sonne toutes les secondes.

      Christian Bobin, extrait de Une bibliothèque de nuages, éd. Lettres Vives, 2006.

    La Falaise à Fécamp by Claude Monet Aberdeen Art Gallery and Museums Collection

    Monet
    , La falaise à Fécamp, 1881, musée d’Aberdeen, notice

L’action et le repos

    null

    Jean-François Gilles dit Colson, Le Repos, 1759, mba Dijon
    Commentaire du musée sur cette page

Quand on clique sur le lien vers la page du musée pour ce tableau de Colson, on peut lire qu’il existe un pendant, intitulé L’Action, et qu’il est dans une collection particulière. La page est ancienne, je l’indiquais en 2010 dans cet article.
Les choses ont changé …

Bonne nouvelle, la société des amis du musée des beaux arts de Dijon a permis d’acquérir en 2014 ce fameux pendant resté en collection privée depuis deux siècles !

Les deux tableaux, que le peintre dijonnais avait conçus l’un pour l’autre, en vrais pendants, en 1759, furent séparés pendant deux cents ans. Les voilà réunis dans le beau musée de Dijon !

colsonactiondijon

    Jean-François Gilles, dit Colson, L’Action, 1759, mba Dijon, commentaire

Quand on regarde attentivement les deux oeuvres, on constate en effet qu’elles sont faites l’une pour l’autre.Les diagonales de chaque composition sont symétriques.

Fille et garçon, couleurs féminines, couleurs masculines.
Chat et chien.
Intérieur et extérieur d’une maison.
Repos et mouvement.
Et la même allusion pour les deux tableaux.

colsonactrepdijon

Dans Le Repos, le chat prêt à bondir sur l’oiseau est une discrète allusion à la perte de la virginité de la jeune-fille.

Dans L’Action, le jeune garçon mettant le feu aux poudres dans son canon est la même allusion érotique, plus explicite.

Le jeux des regards entre ces deux tableaux est très intéressant : le garçon regarde la fille, le chien guette le chat, et le petit enfant observe l’oiseau.

colsonreposdet

Le commentaire du Repos (à lire ici) dit que le chat est interrompu par le spectateur, mais en réalité il a été dérangé par le chien et le jouet bruyant !
Action, réaction !

C’est vraiment heureux que ces deux oeuvres aient pu enfin être réunies, l’une expliquant l’autre.

Le tableau L’Action a été raccourci en haut et en bas, c’est pourquoi il n’a plus le même format que le Repos.
Savoureuse peinture du XVIIIème siècle !

colsonactiondet

Ancolies, soucis, pensées …

edelfeltvasefnghelsinki

    Albert Edelfelt, Fleurs dans un vase, 1873, Finnish National Gallery Helsinki, notice.

Je pourrais composer le même bouquet avec les fleurs de mon jardin. Je préserve les fleurs sauvages, ce qui ajoute au désordre des parterres brouillons, improvisés et multicolores, et les ancolies dressent leurs hautes et délicates tiges un peu partout.

Le mot ancolie est issu du bas latin aquileia, qui serait dérivé, on le devine, de aquila, aigle.
Pourquoi associerait-on cette fleur à l’oiseau ?
Peut-être parce qu’elle présente une courbe comme le bec aquilin.

En français, le mot s’est nasalisé de acolie en ancolie, peut-être pour se rapprocher du mot mélancolie.
Cette fleur est en effet un symbole du sentiment de mélancolie.

Signac a-t-il posé cette fleur auprès de la femme à l’ombrelle pour indiquer son caractère mélancolique ? Le commentaire dans le site du musée d’Orsay ne le dit pas, mais cette femme, qui devint l’épouse du peintre un peu plus tard, était peut-être encline au sentiment de tristesse intermittente.

signacombrello

Fleurs et sentiments entremêlent leurs noms …

Le mot de la fleur, souci, est issu du bas latin solsequia, qui suit le soleil.
Ce n’est pas la même étymologie que le souci issu du verbe soucier, mais les deux mots s’écrivent de la même façon.
Dans le langage des fleurs, le souci porte aussi le symbole de la mélancolie.

delacroixetudefleursdagl

    Eugène Delacroix, Etudes de fleurs : soucis, hortensias, reines-marguerites, D.A.G. Louvre, notice.

Alors, bien sûr, dans le registre des sentiments fleurs, on pense à la pensée.

Aujourd’hui mes pensées sont sauvages, légères, buissonnières !

      Ecole buissonnière

      Ma pensée est une églantine
      Eclose trop tôt en avril,
      Moqueuse au moucheron subtil
      Ma pensée est une églantine ;
      Si parfois tremble son pistil
      Sa corolle s’ouvre mutine.
      Ma pensée est une églantine
      Eclose trop tôt en avril.

      Ma pensée est comme un chardon
      Piquant sous les fleurs violettes,
      Un peu rude au doux abandon
      Ma pensée est comme un chardon ;
      Tu viens le visiter, bourdon ?
      Ma fleur plaît à beaucoup de bêtes.
      Ma pensée est comme un chardon
      Piquant sous les fleurs violettes.

      […]

      Ma pensée est un perce-neige
      Qui pousse et rit malgré le froid
      Sans souci d’heure ni d’endroit
      Ma pensée est un perce-neige.
      Si son terrain est bien étroit
      La feuille morte le protège,
      Ma pensée est un perce-neige
      Qui pousse et rit malgré le froid.

      Charles Cros, recueil Le collier de griffes.

Seonpensee

      Alexandre Séon, La Pensée, vers 1899, collection Lucile Audouy.

Eloge des larmes

anonymecassel
Anonyme, Madeleine pénitente, XVIIème siècle, détail, Gemäldegalerie Kassel, tableau entier et notice

Dans Fragments d’un discours amoureux, Roland Barthes s’interroge à propos des larmes.
Il rappelle que la moindre émotion amoureuse, de bonheur ou d’ennui, met Werther en larmes.
Werther pleure souvent, très souvent, et abondamment.
En Werther, est-ce l’amoureux qui pleure ou est-ce le romantique ?

IMGP6468

      Qui fera l’histoire des larmes ? Dans quelles sociétés, dans quels temps a-t-on pleuré ? Depuis quand les hommes (et non les femmes) ne pleurent-ils plus ? Pourquoi la « sensibilité » est-elle à un certain moment retournée en « sensiblerie » ?

      Roland Barthes, extrait de Fragments d’un discours amoureux, éd. Seuil

Je recommande au passage l’écoute du livre lu de façon vivante et palpitante par Fabrice Lucchini. L’acteur ne lit que quelques fragments, c’est pourquoi il est intéressant de lire aussi le livre complet. La voix de Lucchini aide beaucoup à apprécier l’oeuvre de Roland Barthes qui peut sembler parfois « rébarthbative » avec son vocabulaire qui demanderait, outre le Bailly, un dictionnaire franco-barthien ! Mais on apprend aussi de beaux mots de la langue française.

maitrelegendemadngl

    Atelier du Maître de la légende de Madeleine, Madeleine pleurant, vers 1525, National Gallery Londres, notice et commentaire

Alain Corbin, qui a écrit une histoire du silence, pourrait raconter celle des larmes.
A partir de quel moment les garçons n’ont-ils plus eu le droit de pleurer sans honte ? Si autrefois les cris de douleur étaient bienvenus, aujourd’hui le silence s’impose et l’on souffre sans bruits ni larmes.

Barthes le dit, les larmes deviennent synonyme de sensiblerie, et je pense alors à Proust (Barthes fait d’ailleurs souvent référence à Proust dans son oeuvre) qui fait dire à la mère du narrateur dans La Prisonnière, qu’il ne faut pas confondre sensibilité et sensiblerie, ce que les Allemands appellent Empfindung et Empfindelei.

maitrelegendemadeleinedet2

Dans la Recherche, le narrateur pleure souvent comme Werther, il pleure comme une Madeleine, de Proust forcément !
Tous les personnages sensibles, ayant bon coeur dans la Recherche essuient souvent un pleur intempestif, involontaire comme la mémoire proustienne, et vraiment j’aime ça. Ils ne freinent pas les épanchements de leur coeur, ils se montrent humblement faibles, ils laissent s’émanciper les larmes. « Puberté du chagrin » dit joliment Proust.

Dans l’Evangile selon Saint Luc, qui sera lu ce dimanche, il est question du repas chez Simon le pharisien et d’une femme en pleurs, que l’on confond parfois avec Madeleine :

    champaignenantes

    Philippe de Champaigne, Le repas chez Simon le Pharisien, vers 1655, mba Nantes, notice

En ce temps-là, un pharisien avait invité Jésus à manger chez lui. Jésus entra chez lui et prit place à table. Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d'albâtre contenant un parfum. Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds, et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus. Elles les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux le parfum.

Cette femme arrive chez Simon tout en pleurs, dans la plus grande humilité, elle laisse couler son émotion devant Jésus, et reconnaît ses péchés, tandis que Simon, pharisien plein d’orgueil, ne comprend pas ce qui se passe. Elle a péché et elle sait que Jésus pourra lui pardonner ses fautes, car elle a foi en lui. Elle est pardonnée et sa foi l’a sauvée.
C’est une bien belle histoire autour du sacrement de la réconciliation.

subleyrassimondetl

On me pardonnera peut-être ce cheminement sinueux, incongru, trivial, qui croise ma pensée entre Barthes, l’Evangile et Proust !
Mais justement, et c’est Barthes qui le rappelle, le mot trivial vient du latin trivialis, qui veut dire « de carrefour », car trivium, c’est « trois voies » !

Le tout-puissant vert des forêts d’été

4150BRK38PL._SX319_BO1,204,203,200_ Me voilà à nouveau plongée dans les petites histoires de Robert Walser, écrivain et poète singulier, très attachant.

Les rédactions de Fritz Kocher sont des récits d’un genre peu courant, quoique leur origine soit connue de tous les écoliers.
Il s’agit vraiment de rédactions comme on les écrivait autrefois en classe. En France, on appelait aussi cet exercice du nom de « composition française ».
La rédaction était la première étape dans le devoir d’écriture en cours de français, elle avait lieu dans les années du collège, elle était essentiellement une narration. Ensuite au lycée, elle disparaissait, pour être remplacée par la dissertation, qui expulsait le principe de la narration.

Robert Walser se met dans la peau d’un petit garçon, Fritz Kocher, qui rédige des rédactions sur des sujets très variés. Il adopte le style enfantin, avec des phrases courtes, néanmoins l’enfant écrit bien ! Il finit aussi par disserter, en réfléchissant d’une manière philosophique, ce qui trahit l’esprit de l’adulte sous la jeune plume.

Voici un extrait de la rédaction intitulée La forêt.

dutilleuxmbaarras En été la forêt est tout entière couleur, lourde, débordante.
Tout alors est vert, le vert est partout, le vert règne et commande, ne laisse paraître d’autres couleurs, qui voudraient aussi se faire remarquer, que par rapport à lui.
Le vert jette sa lumière sur toutes les formes de sorte que les formes disparaissent et deviennent des éclats.
On ne prend plus garde aux formes en été, on ne voit plus qu’un grand ruissellement de couleur plein de pensées.
Le monde a alors son visage, son caractère, il a ce visage-là ; dans les belles années de notre jeunesse il a eu ce visage, nous y croyons car ne connaissons rien d’autre.
Avec quel bonheur la plupart des gens pensent à leur jeunesse : la jeunesse leur envoie des rayons verts, car c’est dans la forêt qu’elle a été la plus délicieuse et la plus captivante.
[…]
Le vert, le tout-puissant vert des forêts d’été, ne laisse oublier ni des uns ni des autres ; à tous ceux qui vivent, qui veulent arriver, qui grandissent, il est pour toute la vie inoubliable.
Et comme c’est bien que quelque chose d’aussi bon, d’aussi aimable, reste inoubliable de cette façon !
Père et mère et frères et soeurs, et coups et caresses et goujateries, et, liant tout cela, le fil intérieur de ce vert unique !

Robert Walser, extrait de La forêt, recueil Les rédactions de Fritz Kocher, 1904.

    Constant Dutilleux, Le chemin en sous-bois, 1886, musée des beaux arts d’Arras, le musée n’a pas de site, mais une page Facebook :

La couleur verte est le signe de la jeunesse, de la liberté, la couleur de la nature, surtout dans les pays boisés comme la Suisse, pays de Robert Walser, ou comme l’Allemagne.

Le vert ne fut pourtant pas la couleur emblématique de l’époque romantique, c’était plutôt le bleu, le bleu de Novalis, le bleu du personnage Werther de Goethe, le bleu de l’âme ou le bleu à l’âme.

Mais Werther portait une veste bleue avec une culotte jaune, et ces deux couleurs mêlées donnent le vert. Goethe le montrait et l’illustrait à l’aquarelle dans son traité des couleurs, et il disait que le vert, par ailleurs sa couleur préférée, était une couleur médiane, calme et apaisante.

Le jeune Goethe portait une veste verte :

krausgoetheweimar

      Georg Melchior Kraus, Portrait de Goethe jeune, 1775, Natinalmuseum Weimar

Si le bleu est la couleur de Novalis, il a néanmoins composé en 1798 un poème évoquant le vert, en voici la première strophe :

Es färbte sich die Wiese grün

Es färbte sich die Wiese grün
Und um die Hecken sah ich blühn,
Tagtäglich sah ich neue Kräuter,
Mild war die Luft, der Himmel heiter.
Ich wußte nicht, wie mir geschah,
Und wie das wurde, was ich sah.

J’en donne une traduction personnelle, n’en ayant hélas pas trouvé une autre …

La prairie se colorait de vert
Et au bord des haies je la voyais fleurir,
Chaque jour je voyais de nouvelles herbes,
Doux était l’air, pur le ciel.
Je ne savais pas comment m’arrivait,
Ni comment se produisait ce que je voyais.

C’est là le tout-puissant vert des prés du printemps, le vert magique qui produit des miracles.

kleedusseldorf

    Paul Klee, Dans la forêt profonde, 1960-61, aquarelle et tempera, Kunstsammlung Nordrhein-Westfallen Düsseldorf, notice et commentaire.

Le frégolisme du plastique est total

IMGP6438

Mythologique, le plastique !
Ce seau à glaçons en forme de pomme en plastique orange ne l’est-il pas ?
Emblème des années plastiques, des années orange, années soixante-dix.
Le seau bijou des années pompidolliennes !

Dans son essai, Mythologies, Roland Barthes n’évoque pas encore cette folie du plastique orange, parce qu’il a écrit ce livre entre 1954 et 1956. Il étudie ce phénomène de société qu’est devenue la matière nouvelle, le plastique, et vingt ans plus tard, il aurait pu ajouter que la matière et la couleur ont fondu dans le même creuset leurs mythes respectifs, le plastique des années soixante-dix était orange, vert ou jaune, ces couleurs vives et crues étaient forcément le synonyme du plastique.

IMGP6259

      Malgré ses noms de berger grec (Polystyrène, Phénoplaste, Polyvinyle, Polyéthylène), le plastique, dont on vient de concentrer les produits dans une exposition, est essentiellement une substance alchimique. A l’entrée du stand, le public fait longuement la queue pour voir s’accomplir l’opération magique par excellence : la conversion de la matière ; une machine idéale, tubulée et oblongue (forme propre à manifester le secret d’un itinéraire) tire sans effort d’un tas de cristaux verdâtres, des vide-poches brillants et cannelés. D’un côté la matière brute, tellurique, et de l’autre, l’objet parfait, humain ; et entre ces deux extrêmes, rien ; rien qu’un trajet, à peine surveillé par un employé en casquette, mi-dieu, mi-robot.

        IMGP6226

      Ainsi, plus qu’une substance, le plastique est l’idée même de sa transformation infinie, il est, comme son nom vulgaire l’indique, l’ubiquité rendue visible ; et c’est d’ailleurs en cela qu’il est une matière miraculeuse : le miracle est toujours une conversion brusque de la nature. Le plastique reste tout imprégné de cet étonnement : il est moins objet que trace d’un mouvement.
      […]
      C’est que le frégolisme du plastique est total : il peut former aussi bien des seaux que des bijoux. D’où un étonnement perpétuel, le songe de l’homme devant les proliférations de la matière, devant les liaisons qu’il surprend entre le singulier de l’origine et le pluriel des effets.

      Roland Barthes, extrait de Mythologies.

IMGP8518

Les appellations du plastique, eh oui, nous plongent dans la mythologie grecque !
Mais aujourd’hui la matière plastique ne nous étonne plus, elle est partout, on ne peut pas s’en passer, et en même temps on aime revenir aux matières naturelles, on ne veut plus s’habiller en polyamide ou en sky mais en lin, en coton, en soie, en pure laine, on s’entoure à nouveau de bois, acier, ardoise, verre …

Cette matière alchimique, magique et ménagère prolifère, et Barthes, mort en 1980, soulève avec une vision futuriste un problème qui est en train de s’annoncer aujourd’hui, me semble-t-il, sans que l’on n’y prenne garde. Il s’agit de l’imprimante trois D.

Pour l’instant cette machine coûteuse reste confidentielle, mais viendra vite le temps où chacun aura accès à ce moyen de reproduction, qui posera la question du singulier de l’origine et du pluriel des effets. Il faudra faire face.

En attendant, apprécions les observations barthiennes et leur vocabulaire spécifique, plastique, hautement frégolisé !

IMGP6368b

      Un objet luxueux tient toujours à la terre, rappelle toujours d’une façon précieuse son origine minérale ou animale, le thème naturel dont il n’est qu’une actualité. Le plastique est tout entier englout dans son usage : à la limite, on inventera des objets pour le plaisir d’en user. La hiérarchie des substances est abolie, une seule les remplace toutes : le monde entier peut être plastifié, et la vie elle-même, puisque, paraît-il, on commence à fabriquer des aortes en plastique.

      Roland Barthes, extrait de Mythologies.

    IMGP0650

L’évanouissement de l’ombre

IMGP6350

      La nature est pleine d’amour

      La nature est pleine d’amour,
      Jeanne, autour de nos humbles joies ;
      Et les fleurs semblent tour à tour
      Se dresser pour que tu les voies.

      IMGP6421

      Vive Angélique ! à bas Orgon !
      L’hiver, qu’insultent nos huées,
      Recule, et son profil bougon
      Va s’effaçant dans les nuées.

      La sérénité de nos coeurs,
      Où chantent les bonheurs sans nombre,
      Complète, en ces doux mois vainqueurs,
      L’évanouissement de l’ombre.

      IMGP6419

      Juin couvre de fleurs les sommets,
      Et dit partout les mêmes choses ;
      Mais est-ce qu’on se plaint jamais
      De la prolixité des roses ?

      L’hirondelle, sur ton front pur,
      Vient si près de tes yeux fidèles
      Qu’on pourrait compter dans l’azur
      Toutes les plumes de ses ailes.

      IMGP6387

      Ta grâce est un rayon charmant ;
      Ta jeunesse, enfantine encore,
      Eclaire le bleu firmament,
      Et renvoie au ciel de l’aurore.

      De sa ressemblance avec toi
      Le lys pur sourit dans sa gloire ;
      Ton âme est une urne de foi
      Où la colombe voudrait boire.

      Victor Hugo, Recueil Les chansons des rues et des bois

IMGP6385

J’ai hésité à citer ce poème ; comment dire aux personnes sinistrées par les intempéries que la nature est pleine d’amour ?
En Bretagne j’ai planté deux azalées et deux rosiers il y a une dizaine de jours et il ne pleut plus du tout !

Aujourd’hui 1er juin, une date chez nous, c’est l’ouverture de la saison estivale, ou comme on dit « la saison ».
L’heure d’été a sonné et juin couvre de fleurs les jardins.
La belle saison.
Hélas une saison en Enfer dans certaines régions. Prions !

IMGP6361

Dans la haute saison, ce que je préfère est l’ombre. L’ombre n’existe que si le soleil brille, donc j’aime le soleil afin de me blottir dans son élégante création, l’ombre.

Victor Hugo chante l’évanouissement de l’ombre sous l’ardeur du soleil, mais le soleil favorise aussi l’épanouissement de l’ombre !

😉 encore un livre d’Alain Corbin La douceur de l’ombre !

Et les mots de l’ombre ici

IMGP6384

css.php