Du côté de chez Grillon du foyer

Mots de l’été : été

Une maison en été, une maison d’été ou de vacances, maison de famille, ou résidence secondaire, maison des beaux jours … maison que l’on occupe, et retape ou entretient parfois à grand peine, chaque été avec la même joie réconfortante du passé retrouvé.
Même si, l’été, on vit dehors, la maison fraîche aux volets mi-clos apporte sa pénombre bienfaisante pendant les grandes chaleurs et on apprécie de se blottir entre ses murs épais, comme en hiver au coin du feu.

La maison d’été, l’expression est presque un pléonasme …
Si, alors que tout le monde est parti à la plage, on profite du calme dans la maison pour feuilleter le dictionnaire historique de la langue française, on apprend que le mot été est issu de la même famille que le mot édifice, ainsi que les mots surprenants édile et estuaire et, plus étrange encore à mes yeux, éther.

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    Théo van Rysselberghe, Voiliers et estuaire, vers 1887, musée d’Orsay, page du musée

Tous ces mots se rattachent à une racine indoeuropéenne aidh- qui veut dire brûler.
La chaleur de l’été brûle, et quels sont les liens avec les autres mots ?
L’édifice (ou maison) contient l’âtre, le feu qui brûle, apportant la chaleur que l’été enfui ne prodigue plus. L’édile est l’élu chargé des édifices et sa mission lui donne-t-elle chaud ?!
Et l’estuaire ? Je ne sais pas … qui me dira ?
On reconnaît dans estuaire les lettres de estival, étant donné que le u se change parfois en v, mais quel rapport logique y a-t-il entre l’été et l’estuaire ? Ce dernier est peut-être plus vide, plus présent au regard, en été qu’en hiver, car le fleuve le remplit moins ?

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    Edgar Degas, Au bord de mer sur une plage trois voiliers au loin, vers 1869, pastel, musée d’Orsay, notice

Les voiliers ont quitté l’estuaire pour un bord de mer éthéré, vaporeux, un paysage voilé d’une brume estivale. Il semble que l’éther soit aussi volatil que la vapeur produite sous l’effet d’une brûlure. Quand il fait très chaud, on a la tête qui tourne, on est perdu de vapeur comme si on avait respiré de l’éther.
En vacances on ne réfléchit plus, on passe l’été éthéré, superficiel et léger comme disait une chanson de Michel Berger.

Ah, vivement une bonne pluie d’été !
A suivre ! :-D

été,Mots @ 6:06 , juillet 23, 2014

La Fleur Bleue

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Quand domine au jardin la note bleue, je pense à Novalis.

Novalis en latin désigne la terre nouvellement défrichée.
Novalis est le nom que s’est donné l’écrivain allemand Friedrich von Hardenberg (1772-1801).
Il a défriché une nouvelle terre de la littérature en participant à l’élaboration du premier romantisme allemand.
Premier romantisme tout court, puisque ce mouvement est apparu à la fin du XVIIIème siècle en Allemagne d’abord et au Royaume Uni.

Nous connaissons tous Novalis, parfois sans le savoir, car il est à l’origine de l’expression être fleur bleue.

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Son oeuvre la plus connue, commencée en 1800 et inachevée car interrompue par la mort de l’auteur en 1801, est intitulée Heinrich von Ofterdingen. Ce roman, qui fut terminé par son ami Ludwig Thieck, raconte l’histoire d’un jeune homme, Heinrich, qui est né pour la poésie, et qui, pour parfaire le poète qui germe en lui, part à la recherche des connaissances des choses et des gens. Il voyage, car la quête de la poésie doit passer par un long parcours initiatique.

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Ce roman de la recherche commence dans un lit (on n’est pas étonné !), dans la tête d’un dormeur agité qui ne trouve pas le sommeil, car il repense à un rêve antérieur.
Le jeune Heinrich, une vraie marmotte selon son père, fit un rêve étrange et pénétrant, et dans son long rêve apparaissaient un paysage traversé d’un fleuve bleu et une grotte au coeur de la forêt enfermant un bassin d’eau bleue. Il plongea dans cette eau avec une volupté profonde et les vagues en le caressant se transformèrent en jeunes filles délicieuses dissoutes dans les ondes. Au dessus des roches bleuâtres s’étirait un ciel bleu noir très doux, et de la source jaillit tout d’un coup une fleur bleue, qui se pencha vers lui. Entre ses pétales se dessinait un tendre visage féminin.

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Voilà un rêve bleu à l’ombre de la jeune fille en fleur qui donne au roman sa couleur, voulue par l’auteur, de nombreux détails sont bleus, même les flammes du feu dans la cheminée.

Fait étrange, le père de Heinrich, habitant de Eisenach en Thuringe, avait rêvé également d’une fleur bleue au moment où il rencontra sa bien-aimée, la future mère de son fils. Cette Fleur Bleue prend des majuscules en devenant le symbole de l’amour.

La mère et son fils décident de partir ensemble en voyage vers le Sud, non pas vers Venise, mais vers Augsbourg, le pays natal de la maman. Elle va présenter à son père, monsieur Schwaning, son petit-fils qu’il ne connaît pas encore.

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Durant cette traversée de l’Allemagne du nord-est au sud ouest, Heinrich rencontre différentes personnes, des marchands, un ermite, un roi ayant perdu sa fille, des chevaliers revenus des guerres saintes, un mineur, une jeune Orientale … tous lui font le récit plus ou moins fantastique et philosophique de leurs expériences et de leurs rêves, et le roman devient un recueil de contes qui peut sembler au lecteur un peu rébarbatif à la fin ! Il est vrai que Novalis n’aurait peut-être pas tout écrit ainsi.

Heinrich comprend peu à peu que la poésie naît des parfums, des sons et des couleurs qui se répondent, en harmonie dans une nature qu’il faut savoir observer et admirer. On découvre avec émerveillement combien Baudelaire a pu puiser dans ces fleurs bleues ses Fleurs du Mal.

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Du côté de chez Schwaning, Heinrich fait la connaissance du meilleur ami de son grand-père, le bon vieux Klingsohr qui va lui apprendre l’art de composer de la musique et donc de la poésie, puisque musique et poésie ne font qu’un.
Klingsohr a une fille, belle comme une fleur, Mathilde, et Heinrich sent son coeur s’emballer et ses mains trembler.
Ah, Mathilde, elle a le visage de la céleste apparition dans la Fleur Bleue de son rêve.
Mathilde est plus qu’un amour fou, elle est toute musique et poésie, elle est l’instant suprême de sa vie et même au delà.
Heinrich fait un rêve, ils s’embarquent tous deux sur un fleuve bleu et font naufrage. Il sent qu’il va perdre son saphir précieux et pur, sa Mathilde qui finalement n’est pas revenue. Peu importe, la vie et la mort sont la même joie à travers la poésie qui adoucit tant les choses et qui permet de partir à la recherche d’un Paradis perdu et d’une enfance passée, de retrouver une seconde enfance.

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Ce court roman en prose est entrecoupé de poèmes qui lui donnent un rythme, une musique. C’est un récit fort exalté, difficile à lire parfois car il part dans des réflexions religieuses et philosophiques, c’est avant tout une apologie de la poésie, et on comprend le retentissement de cette oeuvre sur les générations futures d’écrivains, jusqu’aux surréalistes attachés aux rêves.

De la Fleur Bleue ne fut retenue hélas pour l’expression populaire que l’image d’un bleu délavé de l’amour romantique et mièvre. Il faut lire le roman pour en découvrir un aspect plus profond, un bleu intense.
J’avais déjà blogué en 2006 autour de cette Fleur Bleue, car j’avais montré les illustrations de l’artiste allemand contemporain de Novalis, Philipp Otto Runge.
Cette année, ce sont les fleurs bleues de mon jardin en juillet !

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Lettres autour d’un jardin

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      Chère Mademoiselle,

      malgré le soleil généreux de la dernière quinzaine, le printemps du Valais s’attarde cette année. Voici les premières anémones que j’ai cueillies sur nos collines, elles sont charmantes, n’est-ce pas, et expriment si bien les risques de la saison, ayant mis, en dépit de leur confiance, cette petite fourrure
      argentée qui les rend presque méconnaissables dans la grisaille du sol pierreux et tout nu encore.

      [...]

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La lettre ci-dessus, dont j’ai recopié le début, est extraite de ce petit livre très précieux :
Rainer Maria Rilke, Lettres autour d’un jardin, éd. La Délirante, avril 2014.

Ce sera peut-être le plus beau livre que j’aurai lu en cet été 2014.
Il est illustré à l’intérieur d’un tableau de Balthus, une huile sur carton, représentant un paysage de Muzot dans le Valais suisse, et peint en 1923.

Ces lettres autour du jardin de Muzot datent de 1926.

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Rilke s’était retiré dans sa propriété – une tour – de Muzot-sur-Sierre, et il avait l’intention de redessiner le jardin. Il écrit à une amie, Antoinette de Bonstetten, qui a suivi des cours d’horticulture, pour avoir des conseils. Il veut aussi refaire la décoration de la maison qu’il juge triste, et échange avec elle des idées et des échantillons de papiers peints.

Ces lettres sont écrites en français. Rilke était polyglotte, et composait de merveilleux poèmes dans plusieurs langues.

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Ces lettres sont empreintes d’une nostalgie qui rappelle un certain Marcel, et créent de jolies métaphores. Rilke appelle les lettres de sa correspondante des « fleurs », si fraîches, si immédiates dans leur rapide éclosion, si pleines de la sève des événements et des souvenirs qu’elles relatent.

Durant cette année 1926, Rilke doit faire de longs séjours à la clinique de Val-Mont. Il ne le sait pas, mais il est gravement malade, il est atteint d’une leucémie. Il meurt le 30 décembre 1926.

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Ces lettres sont d’autant plus touchantes que nous les savons ultimes. La dernière lettre publiée date du 27 octobre 1926. Elles sont pleines de projets, de la lassitude aussi du malade. Les travaux de Muzot le fatiguent, il voudrait partir au soleil, passer l’hiver en Provence. Il ne verra pas son jardin de Muzot au printemps prochain.

Le tableau reproduit dans ce livre imprimé sur du beau papier Ingres est une vue de Muzot du haut de la tour que Rilke voulait rafraîchir. Cette vue fut peinte par un jeune garçon de quinze ans, qui deviendra Balthus, et qui était le fils de la compagne de Rilke. Celui-ci l’encouragea vivement dans son talent artistique.

Ce livre est un jardin frissonnant de poésie.

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jardin,littérature,poésie,philosophie @ 10:00 , juillet 7, 2014

Un dé de bronze

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Un après-midi au musée
Musarder, s’amuser, regarder ce qui est bien gardé
Saisir, prendre à la volée quelques photos, ravir le regard immobile d’une statue comme si c’était immortaliser le saut d’un écureuil sur sa branche
Se ravir de détails, joies de l’infime
Admirer, goûter, butiner, et dans la carte mémoire découvrir le butin …
les trouvailles opimes …

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On a beau bien connaître son ami le musée, on éprouve toujours du plaisir, comme auprès d’un ami fidèle, à passer quelques heures en sa compagnie.
Alors que la foule se presse dans les boutiques qui soldent, certains se reposent et contemplent, sous l’oeil vigilant d’un ange.

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Mon oeil, lui, n’est pas très observateur. Je n’avais jamais remarqué le doigt de la jeune brodeuse de René Quillivic. Et pourtant, que de fois l’ai-je scrutée ! J’aurais dû me douter qu’une brodeuse ne travaille pas sans …

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      … son dé.

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Je peux être fière, la première fois que je vois un dé de bronze, c’est au musée de Quimper !

La petite Bretonne brode de vives couleurs, on les imagine pareilles à celle de la peinture, comme elle bretonne, ces couleurs franches du bout de la terre en pleine saison, automne de feu, hiver de porcelaine, printemps de contraste

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Si une statue dans un musée possède un appendice, un ergot, un cap, une péninsule, soyons assuré qu’il sera caressé !

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      le petit sabot s’en trouve verni

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Le petit tonneau est en cage de verre

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Merveilleux musée de Quimper ! (son site est ici.)
Si un tour en ville s’impose en cette période de soldes, allons plutôt au musée, ça coûte moins cher !

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le dé à coudre,musées @ 1:18 , juin 30, 2014

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    Vincent van Gogh, Pluie à Auvers, 1890, national museum of Wales Cardiff, notice.

Il pleut, pour le plus grand bonheur du jardin, pour la joie des fleurs et la respiration des buissons.
J’aime la pluie quand elle s’est fait attendre, elle devient signe de vie, et peu à peu quand elle se fait tendre, elle devient mélancolie.

Je me souviens d’un beau jour de pluie qui m’a fait connaître Erik Satie. J’avais entendu sur France-musique un morceau lisse et doux, peut-être en forme de poire, ce n’était pas un air à faire fuir car j’étais allée aussitôt en ville acheter un disque. Le lendemain, alors que la pluie tissait un prélude en tapisserie de laine grise derrière la fenêtre, j’écoutais quelques gymnopédies en sirotant une tasse de thé.

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    Ecole française, Le service à thé, musée du Louvre, notice

Je lisais aussi, découverte supplémentaire, une nouvelle de Nina Berberova achetée en même temps et dans la même boutique que le CD.
Le musicien et l’écrivain restent pour moi associés à ce moment diapré de sensations mêlées, les notes lentes et grises frappées par la pluie sur la fenêtre, la rondeur du thé dans ma gorge, les pages crème et soyeuses du livret, la musique coulant doucement dans mon esprit charmé par la lecture.
J’appris que Satie était un personnage fantasque et plein d’humour, vivant dans un placard à balai. Ah bon …

musique @ 11:39 , juin 28, 2014

Une chambre pleine de choses qui ne servaient à rien et qui dissimulaient pudiquement, jusqu’à en rendre l’usage extrêmement difficile, celles qui servaient à quelque chose.

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Mais c’est justement de ces choses qui n’étaient pas là pour ma commodité, mais semblaient être venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté.

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Ces hautes courtines blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d’un sanctuaire ; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d’oreillers en batiste, sous laquelle disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous les festons et les fleurs,

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et que le soir, pour pouvoir me coucher, j’allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à passer la nuit ;

lit5 à côté du lit la trinité du verre à dessins bleus, du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de mon arrivée sur l’ordre de ma tante qui craignait de me la voir « répandre »), sorte d’instruments du culte – presque aussi saints que la précieuse liqueur de fleur d’oranger placée près d’eux dans une ampoule de verre –

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que je n’aurais plus cru de profaner ni même possible d’utiliser pour mon usage personnel que si ç’avaient été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement ;

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ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans épines puisque, chaque fois que j’avais fini de lire et que je voulais me lever, je m’apercevais que j’y étais resté accroché ; cette cloche de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule bavardait dans l’intimité pour des coquillages venus de loin et pour une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever que,

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quand la pendule s’arrêtait, personne, excepté l’horloger, n’aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter ; cette blanche nappe en guipure qui, jetée comme revêtement d’autel sur la commode ornée de deux vases, d’une image du Sauveur et d’un buis bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, rangé là tous les jours quand on avait « fini la chambre » achevait d’évoquer l’idée)
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mais dont les effilochements toujours engagés dans la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d’un seul coup image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher moi-même en me rattrapant au prie-Dieu ;

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cette triple superposition enfin de petits rideaux d’étamine, de grands rideaux de mousseline et de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur d’aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la fenêtre dès que je voulais l’ouvrir ou la fermer, un second étant toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement bouchées par eux qu’elles l’eussent été par un buisson d’aubépines réelles ou par des nids d’hirondelles qui auraient eu la fantaisie de s’installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple, d’ouvrir ou fermer ma croisée, je n’en venais à bout sans le secours de quelqu’un de la maison ;

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toutes ces choses, qui non seulement ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même une entrave, d’ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment n’avaient jamais été mises là pour l’utilité de quelqu’un, peuplaient une chambre de pensées en quelque sorte personnelles,

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avec cet air de prédilection d’avoir choisi de vivre là et de s’y plaire, qu’ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins ou sur les vieux murs, les fleurs.

Marcel Proust, extrait de Journées de lecture, recueil Pastiches et mélanges, éd. L’IMAGINAIRE / Gallimard

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Une phrase, une seule, serpentine, fanfreluchée, truffée de tiroirs, de plis et replis, toute brodée de mots, grouillante d’images comme un store bouillonné, gonflée comme un oreiller, une phrase pleine d’humour qui fait rire, et puis sourire à un passé enfui, retrouvé, une phrase à l’image d’une chambre d’antan, de grand’tante, une chambre où passait délicatement le plumeau, et où revient le stylo …

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On peut relire ces merveilleuses journées de lecture de Proust dans cette réédition de Gallimard qui date de septembre 2013, L’imaginaire, une collection de petits livres blancs que j’aime beaucoup.

Un jeu, cette très longue phrase m’a donné envie de jouer, de piocher dans Pinterest les chambres les plus froufrous que j’ai pu trouver !

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musique au jardin

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    « Car la musique est douce,
    Fait l’âme harmonieuse et comme un divin choeur
    Eveille mille voix qui chantent dans le coeur. »

    (Victor Hugo, Hernani, V, III)

Pour une famille vraiment vivante où chacun pense, aime et agit, avoir un jardin est une douce chose. Les soirs de printemps, d’été et d’automne, tous, la tâche du jour finie, y sont réunis ; et si petit que soit le jardin, si rapprochées que soient les haies, elles ne sont pas si hautes, qu’elles laissent voir un grand morceau de ciel où chacun lève les yeux, sans parler, en rêvant.

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L’enfant rêve à ses projets d’avenir, à la maison qu’il habitera avec son camarade préféré pour ne le quitter à jamais, à l’inconnu de la terre et de la vie ; le jeune homme rêve au charme mystérieux de celle qu’il aime, la jeune mère à l’avenir de son enfant, la femme autrefois troublée découvre, au fond de ces heures claires, sous les dehors froids de son mari, un regret douloureux qui lui fait pitié.

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Le père en suivant des yeux la fumée qui monte au dessus d’un toit s’attarde aux scènes paisibles de son passé qu’enchante dans le lointain la lumière du soir ; il songe à sa mort prochaine, à la vie de ses enfants après sa mort ; et ainsi l’âme de la famille entière monte religieusement vers le couchant, pendant que le grand tilleul, le marronnier ou le sapin, répand sur elle la bénédiction de son odeur exquise ou de son ombre vénérable.

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Mais pour une famille vraiment vivante , où chacun pense, aime et agit, pour une famille qui a une âme, qu’il est plus doux encore que cette âme puisse, le soir, s’incarner dans une voix, dans la voix claire et intarissable d’une jeune fille ou d’un jeune homme qui a reçu le don de la musique et du chant. L’étranger passant devant la porte du jardin où la famille se tait, craindrait en approchant de rompre en tous comme un rêve religieux ;

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[...] Par moments, comme le vent courbe les herbes et agite longuement les branches, un souffle incline les têtes ou les redresse brusquement. Tous alors, comme si un messager qu’on ne peut voir faisait un récit palpitant, semblent attendre avec anxiété, écouter avec transport ou avec terreur une même nouvelle qui pourtant éveille en chacun des échos divers.

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L’angoisse de la musique est à son comble, ses élans sont brisés par des chutes profondes, suivis d’élans plus désespérés. Son infini lumineux, ses mystérieuses ténèbres, pour le vieillard ce sont les vastes spectacles de la vie et de la mort, pour l’enfant les promesses pressantes de la mer et de la terre, pour l’amoureux, c’est l’infini mystérieux, ce sont les lumineuses ténèbres de l’amour.

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Le penseur voit sa vie morale se dérouler tout entière ; les chutes de la mélodie défaillante sont ses défaillances et ses chutes, et tout son coeur se révèle et s’élance quand la mélodie reprend son vol. Le murmure puissant des harmonies fait tressaillir les profondeurs obscures et riches de son souvenir. L’homme d’action halète dans la mêlée des accords, au galop des vivaces ; il triomphe majestueusement dans les adagios.

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[...] Le musicien qui prétend pourtant ne goûter dans la musique qu’un plaisir technique y éprouve aussi ces émotions significatives, mais enveloppées dans son sentiment de la beauté musicale qui les dérobe à ses propres yeux. Et moi-même enfin, écoutant dans la musique la plus vaste et la plus universelle beauté de la vie et de la mort, de la mer et du ciel, j’y ressens aussi ce que ton charme a de plus particulier et d’unique, ô chère bien-aimée.

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Marcel Proust, Famille écoutant la musique, extraits, recueil Les plaisirs et les Jours, 1893

Proust a introduit cette nouvelle par la citation de Hugo que j’ai recopiée ci-dessus.

Je pensais à ce beau texte du jeune Proust pour la fête toute proche de la musique, quand, cette semaine, j’ai reçu un gros paquet, emballé de mimosa, et illustré ainsi à chaque bout :

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Je pensai qu’il contenait une abondante réserve de madeleines, mais non, c’était une poupée ! La poupée contient dans le regard fébrile de ses yeux riboulants toute l’émotion vibrante et nostalgique d’une sonate de César Franck.

Notre tilleul offre à des centaines d’abeilles sa floraison féconde, et toute sa haute silhouette bourdonne en permanence, devient à lui seul fête de la musique pour l’arrivée de l’été.

Voici en compagnie de Victor une autre poupée, Raynal, que j’ai récemment nettoyée, elle a le visage charnu, le nez court, les yeux noisette en amande des jeunes filles de Renoir :

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Les demoiselles (je cherche des chaussures pour la petite Birgé du milieu) posent sur le piano pour quelques jours en attendant de rejoindre le reste de la fanfare, ma joyeuse collection !

Et je renouvelle vivement mes remerciements à l’amie qui m’a offert Madeleine !

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été,jardin,Marcel Proust,musique @ 10:53 , juin 22, 2014

Heather Dohollau

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De la bruyère, bien sûr, pour présenter Heather Dohollau.
Et de la lumière en flots.
Les bruyères n’ont pas encore pris les pourpres de l’automne, mais la poésie de Heather se constelle de fleurs.
Ma découverte de cet écrivain est récente, mon enthousiasme est tel que j’ai pris tout le rayon de la librairie !
J’aime ce mot, enthousiasme, qui à l’origine désignait un transport divin. Porter Dieu en soi, de théos dieu.
Le mot a ensuite débordé (d’enthousiasme), il signifie admiration passionnée et joyeuse. Celle que j’éprouve en ce moment.

Cette dame, née au pays de Galles en 1925 et morte en 2013 à Saint Brieuc, composait ses poèmes en français.
Sa page wikipedia est .

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Son écriture est singulière, marie les mots d’une façon neuve, colorée, émotive. Elle traverse l’opacité des choses pour y chercher une lumière surprenante, ample et plus abondante, et si l’on se laisse emporter dans ce regard, on chancelle et flotte sur des vagues nouvelles et enrichissantes.
J’aime la surprise, et regrette de n’avoir pas rencontré cette femme de son vivant.

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Elle parle de la terre habitée d’arbres et de fleurs, du ciel comblé de lumière et d’ombre, de l’île posée entre eux deux, puisqu’elle vivait sur l’île de Bréhat, elle dédie ses poèmes à des peintres, des écrivains, observe le quotidien par transparence pour y trouver un infini rêveur, une mémoire enfouie.

Que choisir ? Impossible ! Un petit poème parmi tant d’autres …

      Seule je fais des sorties
      hors des miroirs
      colorant des jours transparents
      mêlant aux livres
      les aromates des heures
      me perdant en ces parfums
      comme Ulysse traversait Ithaque
      l’embrassant de son ombre

      Heather Dohollau, recueil Le point de rosée, éd. Folle Avoine

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littérature,poésie,philosophie @ 2:04 , juin 19, 2014

Les capucines

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Elles incarnent toute l’ardeur du printemps. Un printemps fou, libre et sauvage. Les semer une seule fois dans le jardin, c’est accepter le tumulte pour plusieurs années. Elles sont bavardes, curieuses, de vraies cancanières qui se mêlent de tout, de lumière surtout !

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La lumière clapote dans les capuchons de couleurs, déborde, éclabousse de ses tons cuivrés tout le parterre. Les soleils verts balancent des ombres bleues, complémentaires, instants ronds de bonheur. La plante joyeuse, insouciante, avec ses lianes rapides en colimaçon !

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Une fleur solaire et insolente, qui court sans cesse dans la saison en vagues turbulentes, chahut végétal de l’été largement pardonné.
Et souvenir mouvant des étés lointains … une nappe de capucine étendue au jardin, couvre-sol sans entretien et tant fleuri, excellent fond photogénique, les enfants assis parmi les corolles, du soleil dans les cheveux, les frimousses rondes comme les feuilles qui les encapuchonnent, clic kodack, hop l’enfance aux couleurs acidulées en noir et blanc dans l’album !

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jardin @ 9:04 , juin 17, 2014

Un canotier fleuri de bleuets

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Fraîcheur azurée du matin ou indigo profond du soir, les promenades au jardin offrent à toute heure de beaux sourires bleus. Il y a dans mon jardin une plante volage, nomade et généreuse, légère et lumineuse, très fleur bleue, c’est la centaurée, ou le bleuet.
Avec la marguerite sauvage, elle colonise tout le jardin, il me faut l’arracher par endroit pour faire un peu de place aux rosiers.

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Je pense alors au chapeau de madame de Guermantes :

    Peut-être eussé-je été un peu moins ému si je l’eusse rencontrée chez Mme de Villeparisis à une soirée, au lieu de la voir ainsi à un des « jours » de la marquise, à un de ces thés qui ne sont pour les femmes qu’une courte halte au milieu de leur sortie et où, gardant le chapeau avec lequel elles viennent de faire leurs courses, elles apportent dans l’enfilade des salons la qualité de l’air du dehors et donnent plus jour sur Paris à la fin de l’après-midi que ne font les hautes fenêtres ouvertes dans lesquelles on entend les roulements des victorias ; Mme de Guermantes était coiffée d’un canotier fleuri de bleuets ; et ce qu’ils m’évoquaient, ce n’était pas, sur les sillons de Combray où si souvent j’en avais cueilli, sur le talus contigu à la haie de Tansonville, les soleils des lointaines années, c’était l’odeur et la poussière du crépuscule, telles qu’elles étaient tout à l’heure, au moment où Mme de Guermantes venait de les traverser, rue de la Paix.

    Marcel Proust, Du côté de Guermantes I

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Madame de Guermantes rend visite à sa tante, la marquise de Villeparisis, qui peint dans son salon des bouquets de fleurs. La duchesse de Guermantes exerce encore sa fascination sur le jeune narrateur, mais commence, au cours de la conversation, à lui dévoiler sa vraie nature … de véritable buse !

La duchesse porte une robe de pékin bleu, c’est le pourquoi des bleuets de son chapeau, et de toute sa personne émane la couleur bleue, l’irrésistible bleu de ses yeux.
Ah, les yeux de madame de Guermantes !

Plus tard, quand elle me fut devenue indifférente, je connus bien des particularités de la duchesse, et notamment (afin de m’en tenir pour le moment à ce dont je subissais déjà le charme alors sans savoir le distinguer) ses yeux, où était captif comme dans un tableau le ciel bleu d’une après-midi de France, largement découvert, baigné de lumière même quand elle ne brillait pas ;

Proust, Le côté de Guermantes I

A la fin du Côté de Guermantes, la duchesse, autrefois nimbée d’un bleu mystérieux, enchanteur, héraldique, passe au rouge infernal, rubis en flamme, fleur de sang, rouge comme son nom qui rime avec amarante.

Les descriptions de Proust en font faire, des tours de jardins et d’ateliers de couture !

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jardin,Marcel Proust @ 7:51 , juin 16, 2014
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