Du côté de chez Grillon du foyer

Dans la dentelle du silence

    IMGP9196
      Tu reviens vers l’estran
      Aussi le lavis de nuages

      Ton âme s’entrelace au tulle
      Sur le sable épandu

    IMGP9397
      Tu ravaudes songes et mots
      Ton enfance et ses chants

      Tu entends l’inouï
      Dans la dentelle du silence

      Ce froissement léger
      Laisse émerger comme un prodige

    IMGP9398
      Nuages ô nuages
      Qui allez sans vous essouffler

      Un linge s’éternise
      Sur le visage de la mer.

      Jean-Pierre Boulic, recueil Sous le regard des nuages, 2014

    IMGP9400

Quand j’ai lu ce poème, j’ai vu ce tableau, ce coucher de soleil, peint vers 1892-1893 par l’artiste américain Thomas-Alexander Harrison, et conservé au musée des beaux arts de Quimper.

Ce dimanche après-midi j’étais encore au musée, j’ai assisté à une visite commentée intitulée « exercice d’admiration » : deux artistes réputés, un écrivain et un peintre, étaient venus présenter et commenter quelques tableaux de leur choix dans le musée.

Le peintre, simple et souriant, m’a fait parfois sursauter, bondir intérieurement, tant certaines de ses remarques m’ont chiffonnée, mais c’était sa vision et elle se respecte, globalement sa visite m’a semblé sympathique.

      IMGP9388

Hélas, l’écrivain m’a beaucoup déçue. J’ai lu et beaucoup aimé certains de ses livres, il a obtenu un prix Médicis, sa notoriété est confortable, mais il ne gagne pas à être connu de plus près, et je ne citerai pas son nom par décence. Son discours fut plein de contradictions, et dans cet exercice dit d’admiration, le qualificatif qu’il a le plus employé est « kitsch ». Navrant, c’est comme s’il avait honte de se pencher vers ces oeuvres, dont seul le sujet traité pouvait présenter un intérêt à ses yeux, alors qu’il s’agissait en réalité de beaux tableaux, méritant une sincère admiration. Je m’aperçois alors que l’admiration peut être un exercice difficile.

Mais revenons au beau poème de Jean-Pierre Boulic comparant l’écume de mer au textile ajouré, tulle ou dentelle. Le poète a finement observé la vague s’étirant sur le sable dans un dernier sursaut, mourant dans le silence et la dentelle. Un laps de silence, au moment où la dentelle étale au maximum son lacis arachnéen, et puis tout d’un coup elle se rétracte, s’efface, la vague ramasse ses jupons, concentre ses forces et bondit dans un nouveau tumulte.

Ce fut un bon dimanche au musée !

    IMGP9396
littérature,poésie,philosophie @ 7:30 , avril 26, 2015

Falbalas, suite

    IMGP9354

Le printemps est un grand couturier, comme écrit Marcel Proust, il met les pommiers en toilette de bal (revoir ici). Cette belle saison prépare aussi celle des mariages, et les apprenties couturières aimeraient posséder son grand art pour confectionner aussi bien qu’elle les toilettes d’un jour.

J’y suis, dans la blancheur nuptiale, comme sous une averse printanière de pétales de cerisiers !

IMGP9372

J’ai à nouveau reçu le grand honneur de confectionner la robe de mariée de ma fille (j’ai quatre filles, quel bonheur de couturière!), et mon âme s’étourdit de sensations neigeuses. Le printemps resplendit, mais l’étoffe que je travaille m’évoque des fleurs nivéales.
Edelweiss, Edelweiss …

La soie crisse comme les premiers pas dans la neige, et le premier coup de ciseaux paraît être une violation de la blancheur lisse et immaculée du tissu.
Un premier pas que n’hésite pas du tout à franchir ma petite chatte noire !
Face à l’étendue de taffetas miroitant, je ressens, comme l’écrivain devant son clavier noir, l’angoisse de l’écran blanc.

    IMGP9245

Allez, c’est coupé, je fonce tout schuss dans le névé ! Je nage dans une brume d’opale, la doublure laiteuse et translucide, l’aiguille faufile, glisse, pince, façonne, elle ourle la neige légère.
La soie rétive forme des crêtes lumineuses, des congères, des combes et des lacets furtifs, tourbillons diamantins. La lettre s s’estompe, c’est une oie sauvage. Je suis Niels Olgerson.

    IMGP9362

La soie des songes, mi-rêve mi-réalité, les mains travaillent une matière noble, animale et végétale, fleur de glace, fragile, cristalline, enchanteresse. l’Edelweiss porte bien son nom, blanc noble mot à mot, la robe rêve d’atteindre sa candeur aristocratique.

      IMGP9288

Les doigts sculptent l’albâtre textile de menus détails, plaisir des sens, régal des yeux.

    IMGP9369

Le jupon d’organdi, raidi de baleines, prend la matité d’un os de seiche, avec lui, la couturière descend des sommets enneigés vers le littoral et son écume de mer.
Toutes ces matières nacrées font voyager en pays de sensations.

Neige éphémère, robe d’un jour ensoleillé de bonheur. Elle fondera le lendemain, dans une boîte elle gagnera les ténèbres du grenier.

      IMGP9332
couleurs,couture, tricot,jardin @ 10:33 , avril 23, 2015

En quêteurs de falbalas

IMGP9300

      À une petite laveuse blonde.

      Ô laveuse blonde et mignonne
      Quand, sous ton grand chapeau de joncs
      Un rayon égaré frissonne
      Et se joue en tes cheveux blonds,

      Quand, sous l’eau claire où tu t’inclines
      Pour laver (et non pour te voir)
      Vole la touffe d’églantines
      Qui parfumait ton blanc peignoir,

IMGP9349

      Quand, suspendant ton linge au saule
      Que rase un bleu martin-pêcheur,
      Au vent qui rougit ton épaule
      Tu vas gazouillant ta fraîcheur,

      Ô laveuse aux mignardes poses,
      Qui sur ta lèvre où rit ton cœur
      As le sang embaumé des roses
      Au pied d’enfants, à l’œil moqueur,

      IMGP9342

      Sais-tu, vrai Dieu ! que ta grand’mère
      T’aurait dû faire pour la cour
      Au temps où refleurit Cythère
      Sous un regard de Pompadour ?

IMGP9343

      Lors, de leur perruque frisée
      Semant les frimas en leurs jeux,
      Roses, l’aile fleurdelisée,
      Amours givrés et Ris neigeux

      Au grand jardin des bergeries
      T’emmenaient, près d’un vieux dauphin
      Qui pleure à flots des pierreries
      L’été, sur ses glaïeuls d’or fin.

      IMGP9219

      Et ces larrons, ô larronnesse
      Des traits, du carquois et de l’arc,
      Te sacraient danseuse ou faunesse
      Et vous perdaient, madame, au parc …

      Là, pour feindre des pleurs candides
      Secouant, quand passe Mondor,
      Ton bouquet de roses humides
      Sur ton livre aux écussons d’or,

IMGP9242

      Ou, pour qu’on sache que sa plume
      A moins de neige que ta main,
      D’un éventail baigné d’écume
      Agaçant le cygne câlin,

      Derrière ta robe insolente,
      Drap d’argent et nœuds de lilas,
      Tu traînerais la gent galante
      Des vieux quêteurs de falbalas.

      IMGP9216

      Tel fat, fredonnant Gluck, se pâme
      Et cherche un poulet à glisser :
      Tel roué, s’il se savait une âme
      La damnerait pour te baiser.

      Tu serais, sans compter leurs proses,
      En des madrigaux printaniers,
      Chloé, bergère à talons roses,
      Diane, ou Cypris en panier.

IMGP9340

      Musqués, chiffonnant les rosettes
      De leur épée en satin blanc
      Et l’échine en deux, les poètes
      Te demanderaient, roucoulant,

      Si ta bouche en cœur fut cueillie
      Sur les framboisiers savoureux,
      Dans quel bois rêve ensevelie
      La pervenche où tu pris tes yeux ?

      IMGP9359

      Ô jours dorés des péronnelles,
      Des Dieux, des balcons enjambés,
      Du fard, des mouches, des dentelles
      Des petits chiens, et des abbés !

      Boucher jusqu’aux seins t’eût noyée
      Dans l’argent du cygne onduleux,
      Cachant sous l’aile déployée
      Ton ris de pourpre et tes yeux bleus.

IMGP9344

      Après Léda, blonde Eve nue,
      Un évêque aux parcs enjôleurs
      Aurait vu blanchir ta statue
      Sous ses grands marronniers en fleurs.

      Tandis qu’en ce siècle barbare,
      Sans songer que ton corps si beau
      Pût s’épanouir en carrare,
      À genoux et les bras dans l’eau

      IMGP9335

      Tu ris au soleil du rivage
      Qui d’un traître rayon brunit
      Ta gorge entr’ouvrant son corsage
      Comme un ramier sort de son nid.

      Stéphane Mallarmé, Poèmes d’enfance et de jeunesse, 1858-1863

IMGP9212

Avec un aperçu de mon jardin …
Fleuri trop tôt, trop vite, que restera-t-il en mai ?
Allons, ne nous plaignons pas, cueillons les beaux jours !

IMGP9313

jardin,littérature,poésie,philosophie @ 2:00 , avril 21, 2015

Le bruit des gouttes d’eau qui tombaient en mesure sur le toit

    boucherpmnam

    Pierre Boucher, Gouttes d’eau coulant, photographie, 1951, Centre Pompidou Paris, notice

J’ai peu à dire ici sur Majorque, ayant écrit un gros volume sur ce voyage*. J’y ai raconté mes angoisses relativement au malade que j’accompagnais. Dès que l’hiver se fit, et il se déclara tout à coup par des pluies torrentielles, Chopin présenta, subitement aussi, tous les caractères de l’affection pulmonaire. Je ne sais ce que je serais devenue si les rhumatismes se fussent emparés de Maurice ; nous n’avions aucun médecin qui nous inspirât confiance, et les plus simples remèdes étaient presque impossibles à se procurer. Le sucre même était souvent de mauvaise qualité et rendait malade.
Grâce au ciel, Maurice, affrontant du matin au soir la pluie et le vent, avec sa soeur, recouvra une santé parfaite. Ni Solange ni moi ne redoutions les chemins inondés et les averses. [...] Notre existence eût été fort agréable dans cette solitude romantique, en dépit de la sauvagerie du pays et de la chiperie des habitants, si ce triste spectacle des souffrances de notre compagnon et certains jours d’inquiétude sérieuse pour sa vie ne m’eussent ôté forcément tout le plaisir et tout le bénéfice du voyage.

    courbeteaumetny

Le pauvre grand artiste était un malade détestable. Ce que j’avais redouté, pas assez, malheureusement, arriva. Il se démoralisa de manière complète.
[...] C’est là qu’il a composé les plus belles de ces courtes pages qu’il intitulait modestement des préludes. Ce sont des chefs-d’oeuvre.
[...] Il y en a un qui lui vint par une soirée de pluie lugubre et qui jette dans l’âme un abattement effroyable. Nous l’avions laissé bien portant ce jour-là, Maurice et moi, pour aller à Palma acheter des objets nécessaires à notre campement. La pluie était venue, les torrents avaient débordé ; nous avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de l’inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures, abandonnés de notre voiturin, à travers des dangers inouïs. Nous nous hâtions en vue de l’inquiétude de notre malade. Elle avait été vive en effet, mais elle s’était figée en une sorte de désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri, puis il nous dit d’un air égaré et d’un ton étrange : « Ah ! Je le savais bien, que vous étiez morts ! »

Quand il eut repris ses esprits et qu’il vit l’état où nous étions, il fut malade du spectacle rétrospectif de nos dangers ; mais il m’avoua ensuite qu’en nous attendant il avait vu tout cela dans un rêve, et que, ne distinguant plus ce rêve de la réalité, il s’était calmé et assoupi en jouant du piano, persuadé qu’il était mort lui-même. Il se voyait noyé dans un lac ; des gouttes d’eau pesantes et glacées lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis écouter le bruit de ces gouttes d’eau, qui tombaient en effet en mesure sur le toit, il nia les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que je traduisais par le mot d’harmonie imitative. Il protestait de toutes ses forces, et il avait raison, contre la puérilité de ces imitations pour l’oreille. Son génie était plein de mystérieuses harmonies de la nature, traduites par des équivalents sublimes de sa pensée musicale, et non par une répétition servile des sons extérieurs. Sa composition de ce soir-là était pleine des gouttes de pluie qui résonnaient sur les tuiles sonores de la Chartreuse, mais elles s’étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des larmes tombant du ciel sur son coeur.

      IMGP9290

Ces passages en italique sont extraits du chapitre XII de Histoire de ma vie de George Sand.

L’écrivain séjourne en 1842 à Majorque, dans la chartreuse de Valldemosa, avec son fils Maurice, souffrant de rhumatisme aigu, sa fille Solange, et avec Chopin, qui est malade aussi. Ils espéraient trouver le soleil et la chaleur, favorables à la santé du musicien et de l’enfant, mais le temps fut exécrable.
La pluie infâme a inspiré le sublime prélude n°15, op.28, intitulé « La goutte d’eau« .

* Il s’agit de Un hiver à Majorque, publié en 1842.

Le tableau dans le texte est :
Gustave Courbet, Marine : Trombe d’eau, 1870, Met New York, notice.

littérature,poésie,philosophie,musique @ 4:23 , avril 17, 2015

Un dimanche après-midi au musée

    IMGP9181

Le soleil tape sur les flèches de la cathédrale et traverserait volontiers à flot la fenêtre.
C’est intéressant de s’enfermer dans un musée quand le soleil brille, il frappe en lisière et apporte aux salles un regain de clarté, les gens sont (déjà avant la mi-avril) à la plage, les oeuvres nous parlent à l’âme en secret …

    IMGP9179

Une grande partie des toiles colorées de l’Ecole de Pont Aven a quitté le musée des beaux arts de Quimper pour le Japon.
On peut suivre l’arrivée des tableaux au Japon sur facebook le 15 avril :

Leur absence provoque un contraste saisissant et riche d’enseignement : ces toiles souvent hautes en couleurs ont été remplacées par celles du symbolisme et de La Bande Noire.

IMGP9193

Le musée prépare pour l’été une exposition consacrée au peintre symboliste Alexandre Séon (1855-1917), et nous pouvons dès à présent observer d’un oeil attentif les tableaux symbolistes du musée.

Qu’est-ce que le symbolisme ? Aïe, la définition est délicate à cerner tant les contours sont flous, mais disons rapidement qu’il s’agit, pour ce mouvement datant de la fin du XIXème siècle, de traduire, avec un pinceau et de la couleur ou avec un ciseau de sculpteur, une idée, un rêve, un état d’âme, une pensée … c’était une réaction opposée à l’impressionnisme qui saisissait l’instantané sans chercher à faire passer des sentiments.

Et qu’est ce que la Bande Noire ?

IMGP9168

Cette bande, à la même époque, réunit quelques peintres qui renouèrent avec le réalisme sombre de Courbet, dans une atmosphère grave, mélancolique, et on les surnomma la bande noire à cause de leurs teintes sombres s’opposant elles aussi à la claire lumière des impressionnistes.

Sur le mur du musée de Quimper, en photo ci-dessus, se trouve un ensemble de tableaux de Charles Cottet, l’un des peintres de la Bande Noire.

    cottetautombaq

Ce fut une bonne surprise de découvrir l’autoportrait de Charles Cottet (photo ci-dessus), je ne l’avais jamais vu.

Cet artiste est né au Puy en Velay en 1863 et mort à Paris en 1925.
On peut lire sa biographie sur le site du manoir de Kerazan, non loin de Quimper dans le Finistère, sur cette page.

    IMGP9185

Je ne sais comment me l’expliquer, j’ai toujours aimé les oeuvres de ce peintre, et ce dimanche, j’ai pu m’absorber avec plaisir dans ses sombres et subtiles couleurs.
Il a peint aussi dans les tons clairs, par exemple revoir ici, , et Les femmes de Plougastel.

Il a connu le succès de son vivant, ses oeuvres ont été achetées par l’Etat et par des collectionneurs, alors que dans les mêmes années 1880-1890, Gauguin et Van Gogh peinaient énormément. Aujourd’hui, il est tombé dans l’oubli complet, et c’est bien dommage, mais serions-nous prêts, nous qui aimons tant les couleurs lumineuses et ne supportons le noir en peinture que chez Soulages, à visiter une rétrospective de ce peintre ?

IMGP9173

Il se dégage de son visage bonté, calme et modestie.
Les choses posées sur son bureau indiquent qu’il a voyagé à l’étranger, en Egypte notamment. Mais, lui l’Auvergnat qui a vécu sa jeunesse dans les Alpes, c’est en Bretagne qu’il est venu le plus souvent, il y a fait de nombreux séjours, surtout dans le Finistère, entre 1886 et 1913, et dans son autoportrait il a placé discrètement derrière lui des têtes de Bretonnes.
Il est devenu le peintre de Camaret. Il a suivi les pêcheurs jusqu’à Ouessant.
Il s’est attaché à représenter la vie rude des Bretons, et, sans tomber dans l’anecdote ou l’excès de pathos, il a sondé l’âme bretonne avec beaucoup de retenue et d’humanité.

    IMGP9 188

Cette grande toile, notice du musée ici, s’intitule au complet (le titre est tronqué dans le site) Lamentation des femmes autour de la chapelle de Roc’h Amadour. L’église vient de brûler, les femmes pleurent et semblent mêler leurs lamentations à leur chagrin de deuil, car bien souvent elles ont perdu un des leurs en mer et venaient prier à la chapelle.

La carcasse de l’église se détache sur un contre-jour qui filtre les restes de fumée. L’ambiance est mystérieuse, mystique, dramatique, à la fois poétique. C’est symboliste en somme !

    IMGP9189

Cottet a largement traité le sujet de la mort, regarder par exemple le triptyque du musée d’Orsay, voir aussi le tableau du palais des beaux arts de Lille, le musée de Quimper présente aussi la mort d’un enfant, tableau que je n’ai pas photographié car c’est trop triste, et dans certains paysages la mort se profile …

    IMGP9170

Ces deux beaux tableaux du musée des beaux arts de Quimper nous montrent la mer avant l’orage.
La mer est calme, elle menace, c’est la bonace.
Ses tons virides rendent livides.
Dans ce calme avant la tempête, des marins laissent leur navire. La mer, verte de rage, va bientôt exploser, c’est ce sentiment tragique que Charles Cottet nous laisse méditer.
Il nous offre sa vision très personnelle, sincère et aimante d’une Bretagne sauvage, pieuse, douloureuse et belle.
Sachons aimer son regard !

    IMGP9175
musées,Peinture @ 10:15 , avril 14, 2015

Une brève histoire de tous les livres

L’hiver dernier m’a jetée à tête perdue dans les films de Truffaut, et j’ai découvert Fahrenheit 451, un film du genre sciences-fiction imaginant un pays où la lecture est interdite, où tous les livres sont pourchassés, exterminés. Je l’ai beaucoup aimé bien que le genre futuriste ne soit pas ma tasse de thé, là réside peut-être la magie de Truffaut. Je n’ai pas lu le livre de Ray Bradbury dont il fait l’adaptation, je préfère garder seules les images délicieusement datées du film. Je comptais bloguer à son sujet et puis j’ai oublié.

J’aime bien les livres ou films qui traitent du livre en général, et je viens de lire celui-ci :

      polastron

      Lucien X. Polastron, Une brève histoire de tous les livres, Actes Sud, novembre 2014

De façon érudite, avec un vocabulaire si riche qu’elle replonge le lecteur dans les volumes du Grand Robert à chaque détour de page, cette histoire pas si brève que cela fait l’éloge du livre, depuis sa naissance jusqu’à sa disparition annoncée derrière le spectre redoutable de la machinalire ou liseuse électronique.

Avant le codex, feuillets plats assemblés, le livre était un volumen, un rouleau qui se roule et se déroule, de volvo je roule.
Et avant le livre écrit ?

    Edgar Degas, Portrait d’Edmond Duranty, tempera, aquarelle et pastel sur toile, 1879, Burrell Collection Glasgow, ma visite du musée

Avant le livre, les textes étaient lus à haute voix pour se faire connaître. Lire signifiait écouter. Et il fallait retenir pour répéter.
Et Lucien X. Polastron rappelle que dans Fahrenheit 451, des hommes apprennent par coeur des livres entiers pour éviter leur disparition, et les font apprendre oralement à d’autres personnes pour assurer leur pérennité. La boucle est bouclée, après la fin du livre, on revient à l’antique transmission orale.

    cezannelivreo

    Paul Cézanne, Portrait de Gustave Geffroy, 1895-1896, musée d’Orsay, notice

Polastron raconte l’art délicat du travail des matières comme le papyrus, le bois, – il rappelle que le mot allemand Buch (livre) est presque le même que Buche (hêtre) et que le mot latin liber (d’où vient « livre ») désigne l’écorce de l’arbre – comme le vélin devenant extrêmement fin, d’une beauté translucide, et comme les cuirs formant les couvertures d’une sensualité toute particulière.

Le livre-objet est en effet un objet de plaisir, ajoutant sa sensualité à la joie intellectuelle.

Lucien X. Polastron délire de médisance envers le livre électronique, c’est dommage, je me sens plus optimiste que lui, je ne pense pas que celui-ci tuera le livre-papier, je me trompe peut-être, il me semble que les deux peuvent se compléter de manière utile.
Personnellement je possède une liseuse, mais, pour tous les livres qu’elle contient, j’ai toujours la version papier dans ma bibliothèque.
La liseuse est très utile pour trouver instantanément la définition d’un mot rare (et avec Polastron cela serait indispensable !), et pour retrouver rapidement une phrase dans un livre en papier, surtout si c’est un roman-fleuve : on tape un mot clé, la liseuse donne la liste de tous les passages où figure ce mot, comme un GPS littéraire, et hop, ouvrez votre livre, tournez page 28, prenez le second paragraphe, suivez l’avant dernière ligne, et vous êtres arrivé !
Quel est l’intérêt alors de passer à la phrase imprimée sur papier ?
Besoin encore vivace d’avoir un livre entre les mains et de pouvoir l’annoter …
Besoin sans doute de marquer son territoire, d’ajouter son propre codicille au codex, codicille voulant dire, par étymologie, petit codex !

    John MacLure Hamilton, William Ewart Gladstone, vers 1892, musée d’Orsay, notice

littérature,poésie,philosophie @ 10:18 , avril 11, 2015

Comme une feuille de lumière

    IMGP9134

      Un écureuil sur la bruyère
      Se lave avec de la lumière
      Une feuille morte descend
      Doucement portée par le vent

    IMGP9126

      Et le vent balance la feuille
      Juste au-dessus de l’écureuil
      Le vent attend pour la poser
      Légèrement sur la bruyère

    IMGP9125

      Que l’écureuil soit remonté
      Sur le chêne de la clairière
      Où il aime se balancer
      Comme une feuille de lumière.

      Maurice Carême

    IMGP9130

Alors j’ai cherché mon appareil-photo, et aussi les mots, ceux qui habillent l’écureuil, il y a pour le poète lumière, clairière, bruyère, chêne et feuille … je pense à feu et vitesse, flèche, flamme et flammèche, à étoile filante, tache de rousseur, douceur, agile, fragile, apparition fugitive, éclair, ébloui, évanoui, menottes, quenottes, grignote, petit tour, contre-jour, oeil …

IMGP9128

En un clin d’oeil l’écureuil sur le seuil recueille les noisettes …

Il ouvre le couvercle de la mangeoire, plonge pour saisir les noix ou noisettes, et l’on aperçoit, figure surprenante, au fond du réservoir, ses deux longues mains agiles tendues vers les coques.

Beauté sauvage de la nature, étincelle du petit matin, sourire du printemps !

    IMGP9133
littérature,poésie,philosophie @ 1:00 , avril 9, 2015

Une chasse aux oeufs …

    IMGP8962

En ce samedi de Pâques, sous le fin duvet gris du ciel, nous sommes partis avec les petits-enfants à la chasse aux oeufs … et nous avons (re)découvert les sortilèges de la laisse de mer.

Il n’y a pas que dans les jardins que les cloches de Pâques déposent des oeufs … vers le mois d’avril se trouvent sur la plage des oeufs d’un genre particulier.

    IMGP8970

Une forme de gros scarabée, une paire d’antennes de chaque côté du corps, je me suis longtemps demandé dans mon enfance si cette chose noire, sèche et craquante, quoique robuste, était un végétal ou un animal.
Cette capsule plate et rectangulaire est en réalité un oeuf de poisson.

    IMGP8969

Ce sac vide abandonné par la mer sur le rivage est appelé paraît-il bourses de sirènes
(je n’ai jamais entendu ce nom, l’ai simplement lu dans un document diffusé par l’A.P.E.C.S. Association Pour l’Etude et la Conservation des Sélaciens, qui présente aussi une page ici).
Il indique qu’une nurserie de raies se trouve à proximité.

La raie dépose au fond de la mer son oeuf, bien emballé dans une enveloppe de kératine. Les cornes de la capsule lui permettent de s’ancrer dans le sable.

    IMGP8977

Les variétés de raie sont très nombreuses, on en compte près de six cents à travers le monde, et une cinquantaine sur les côtes européennes.
Mais la raie pond relativement peu d’oeufs chaque année, entre 40 et 150 selon son espèce.
Elle se reproduit au bout de cinq à dix ans.
Ce poisson est chez nous en situation critique d’extinction, car, par sa forme rhomboïdale et sa longue queue, elle se prend facilement dans les filets dès son plus jeune âge.

    IMGP8979

Cette capsule de huit à dix cm de long appartient à la raie brunette, ou la raie douce, ou la raie fleurie, ou la raie bouclée …

L’oeuf, dans cette sorte de coquille, se développe pendant plusieurs mois, on ne sait pas encore combien exactement, puis, quand la petite raie est bien formée, elle sort de sa poche, et cette dernière vient s’échouer aux grandes marées sur la plage.

    IMGP8986

La raie est un poisson cartilagineux appartenant à la sous-classe des élasmobranches, elle est un genre de requin aplati.
Un autre poisson pond des oeufs similaires, de forme plus étroite, il s’agit de la roussette, autre sorte de petit requin allongé.
Les raies sont des rajidés, leurs rejetons s’appellent des rajetons !

    IMGP8983

Cette chasse aux oeufs nous a fait prendre un bon bol d’air et une belle leçon de choses.
J’avais blogué à propos de la raie il y a quelques années, revoir le poisson sur cette page et sur celle-là.

Joyeuses Pâques :-D !

    IMGP9008
oeufs @ 5:43 , avril 4, 2015

Heure d’été

    IMGP8832
      Heure d’été

      Toujours le ciel
      On ne fait rien d’essentiel
      On reste là des heures
      A écouter le clapotis des vagues sur son coeur
      Et puis des enfants passent
      Quelqu’un remue dans la maison d’en face
      Très loin de l’autre côté de la mer

    IMGP8852

      Ici c’est le même air
      Qui continue
      J’ai envie de sortir tête nue
      Au soleil
      Pour voir comment ça fait dans les yeux
      Les abeilles

    IMGP8847

      Ton portrait sur la table
      On entend des oiseaux chanter dans les étables
      Des mains se disputer les graines sous le toit
      Des coquelicots qui aboient

    IMGP8857

      Je ferme les paupières
      Trop tard
      Je suis déjà dans la haute lumière
      De tes joues
      Tout ce qui fait la nuit ne peut rien contre nous.

    René Guy Cadou, recueil Le coeur définitif, 1944-1946

    IMGP8864

    Samedi dernier, la mer s’était déjà mise à l’heure d’été, avançant d’un grand bond sur le cadran de la plage, et reculant pour laisser derrière elle toute la lumière sur l’estran. J’eus le bonheur d’apercevoir des étoiles, dans la voie lactée de l’écume. On n’en voit hélas plus guère, il faut d’exceptionnelles marées pour les surprendre.
    Voici un peu de musique d’été, de Didier Squiban, composée sur le rivage de l’île de Molène. J’écoute souvent ce disque aux accents parfois de gavotte.

Magie noire de la violette

Les violettes, chères à l’Impératrice Eugénie, me font revenir à Huysmans et son livre À rebours, un livre où les couleurs occasionnent d’exceptionnelles descriptions.

Au tout début du livre, le héros excentrique, Des Esseintes, plante dans son gilet un bouquet de violettes en guise de cravate, et décore sa salle à manger tout en noir pour donner un repas de deuil, où tous les mets seront noirs ( caviar, boudin, sauce au réglisse, truffes, pain de seigle, mûres, guignes …)


      Dans la salle à manger tendue de noir, ouverte sur le jardin de sa maison subitement transformé, montrant ses allées poudrées de charbon, son petit bassin maintenant bordé d’une margelle de basalte et rempli d’encre et ses massifs tout disposés de cyprès et de pins, le dîner avait été apporté sur une nappe noire, garnie de corbeilles de violettes et de scabieuses, éclairée par des candélabres où brûlaient des flammes vertes et par des chandeliers où flambaient des cierges.

      J.-K. Huysmans, extrait de À rebours, chapitre I

manetberthe

Edouard Manet, Bouquet de violettes, 1872, collection particulière

La couleur des violettes varie du mauve presque bleu ciel au violet foncé. Dans le portrait de Berthe Morisot, Manet s’était livré à l’art magistral du noir, couleur difficile à travailler mais riche de nuances, et il prit un bouquet de violettes pour rester dans une gamme très sombre.
Au moyen-âge, le violet s’appelait subniger, sous-noir ou demi-noir. C’est la couleur du demi-deuil, du deuil qui s’éloigne.

La présence du bouquet de violettes dans le tableau de Tissot à Compiègne (le revoici ci-dessous) est symbole de demi-deuil puisque l’Empereur Napoléon III est mort au début de l’année précédente à Chilslehurst.

tissotcompiegne

James Tissot, Le Prince impérial et sa mère à Chilslehurst Campden Place, 1874, Château de Compiègne, notice

Le violet était la couleur des dames âgées, et c’est la couleur liturgique de la pénitence, de l’Avent et du Carême.
Sobre violette.

Voilà une autre célèbre chanson qui rappellera à Syl sa grand-mère …

bouquets,couleurs,musique @ 7:12 , mars 26, 2015
Page suivante »