Rousse en robe rouge

herodiadehenner

Jean-Jacques Henner, Hérodiade, 1887, musée J.J. Henner Paris, notice et commentaire.

Cette Hérodiade est actuellement au Japon, exposée au musée municipal de Kobe.
J’ai visité le musée Henner à Paris il y a plus de quarante ans, je ne me souviens pas de cette figure pourtant impressionnante dans sa robe rouge provocante.
Le musée était sombre et assez triste à l’époque, il a été heureusement restauré aujourd’hui, et j’aimerais le redécouvrir.

Le site du musée est ici.

Jean-Jacques Henner est connu pour ses chevelures rousses, parfois abondantes et très rubicondes. Même au Christ il a donné des cheveux roux.

hennerchristdonateurs

Jean-Jacques Henner, Le Christ aux donateurs, vers 1896-1902, musée Henner Paris, notice et commentaire.

m5039_07-502419_jjhp288_0

Cette femme parait étonnamment moderne, et l’expression de son visage frappe le spectateur.
Hérodiade s’est vengée, et il y a dans son regard toute la détermination de la vengeresse accomplie.
Elle est la mère de Salomé et la femme du roi Hérode, elle est en même temps la nièce de son époux. Jean le Baptiste avait condamné ce mariage consanguin interdit par la loi, et Hérodiade s’est vengée de cette dénonciation en le faisant décapiter.

Henner a osé lui mettre une robe rouge, une couleur qui ne convient pas aux rousses, cependant ce ton incandescent correspond bien au sentiment fougueux de Hérodiade.
Violent rubis en flamme !

Mais ceci n’est qu’une étude, dans le tableau final, dont on ignore actuellement la localisation, les couleurs et les expressions seront adoucies.

La terre est ronde

imgp7674

et aux grandes marées la terre s’arrondit encore.
le titre de mon billet est plat comme l’estran, je n’en trouve pas de mieux aujourd’hui.
L’automne est là, l’été laisse derrière lui ses dernières transparences, ses grands espaces de lumière.

imgp7673

Je ne me lasse jamais de contempler les pêcheurs grattouillant le sable, et le gris barbouillant le bleu de ce paysage d’aquarelle.

imgp7660

Paysages de Boudin, reflets de Lansyer, bleus de Stael, ou ciel de Ruysdael, l’atmosphère est picturale, sentimentale.

imgp7675

Les nuages griffonnent sur le papier gros-bleu du sable humide.
Le fusain du contre-jour croque rapidement les silhouettes.

imgp7666

L’heure bascule, la mer remonte, va gommer tous les exercices de la main humaine … même ce coeur que le hasard de deux semelles aux empreintes imbriquées a dessiné ! J’aime toujours photographier mes rencontres amusantes et inopinées avec un coeur gravé dans la nature, petite paréidolie du bonheur.

imgp7667

Le calme règne, nous imprègne, dans cette douceur pastel.
Je n’ai rien à ajouter, la beauté du lieu n’appelle aucun commentaire, que le bien-être des yeux, de la tête.
Ou si, peut-être …

imgp7684

dans ce ciel fluide et serein, balayé de soie blanche, une mouette étend ses ailes comme un oiseau de Magritte.
Une dentelle de soleil mousse sur la mer, un calme voluptueux de Baudelaire.

Je reprends le chemin de la maison, tournant le dos à ce tableau presque rêvé, je dois faire à manger, qu’aurais-je donc à mijoter ?
Une salade, du saucisson … la terre est ronde !

imgp7685

la machine à lire

machinealire

Cette extravagante machine permet d’étager en hauteur les livres qu’on étale en largeur, en général sur une table lors d’un travail de recherche.
Je ne sais pas si le gain de place est important, mais la compulsion est peut-être facilitée.

Cette machine à lire ne permet pas de lire plus vite, or, dans une boulimie de lecture, on aurait tendance à avoir plus grands yeux que grand cerveau, à vouloir descendre la pile sur la table de nuit à grande vitesse. Mais qu’a donc à voir la vitesse dans le plaisir de lire ?
Les meilleurs livres sont ceux qu’on se surprend à lire lentement, en pleine dégustation.

La lecture est en tout cas un engrenage, une roue de la fortune littéraire, un livre en appelant souvent un autre.

Dans ma machine à lire je pourrais loger ces ouvrages lus ces derniers temps :

admin Alexandre Seurat,
L’administrateur provisoire
éd. la brune au rouergue, août 2016

J’ai lu ce livre dès sa sortie parce que j’ai rencontré l’écrivain il y a quelques mois, j’ai aimé sa simplicité, sa gentillesse, et surtout j’ai grandement apprécié son premier livre, pourtant d’un sujet très dur, La maladroite.

Dans son second ouvrage, il est question d’un secret de famille, d’un tabou pénible, un ancêtre a collaboré pendant la guerre 1939-1945, et on pense à Modiano, qui est cité d’ailleurs par A. Seurat de manière indirecte.
Le récit paraît un peu flou au début, cela surprend de la part de l’auteur qui avait montré dans son premier livre un style incisif, d’une clarté implacable.
Mais il est vrai que l’histoire en elle-même a été volontairement rendue floue par la famille, occultée, oubliée, et les sentiments, qu’elle génère dans l’esprit de celui qui la découvre, sont forcément troubles et très déstabilisants.
Au final, j’ai aimé ce roman prenant et bien écrit qui confirme un jeune écrivain talentueux.

anothomb Amélie Nothomb,
Riquet à la houppe,
éd. Albin Michel, août 2016

Il est de bon ton de ne plus lire Amélie Nothomb.
C’est ainsi, le succès finit par être mal vu, devient une tare.
Je continue de sauter sur ses livres dès la fin août et les lis dans un air de fête, un état de grande joie.
Et je ne suis pas déçue.
Cette année est un très bon cru. Il serait dommage de passer à côté de ce roman drôle, original, tellement bien écrit.
Et l’écrivain commet en plus la faute la plus rédhibitoire en matière de littérature : son roman, une histoire d’amour, finit bien ! Tout pour déplaire, dans une époque où on préfère ce qui tourne mal, parce que sinon, le bouquin tombe dans la catégorie du truc qui fait du bien, un genre fort méprisable à laisser dans les halls de gare.

Alexandre Seurat a dit, quand je l’ai rencontré, qu’il n’aimait pas les histoires qui finissent bien. J’aime tous les genres, du moment que l’écriture étonne, séduise, amuse … Seurat et Nothomb écrivent vraiment bien.

duteurtre Benoît Duteurtre
La nostalgie des buffets de gare
éd. Payot, mai 2015

Ce livre n’est pas nouveau, j’ai un métro de retard, puisque B. Duteurtre vient de publier « Livre pour adultes ».

Elles ont bien changé, les gares, les chantiers de rénovation sont de plus en plus importants, transformant souvent les gares des grandes villes en galeries commerciales.
On se rapproche de l’ambiance de l’aéroport.
Il faut réserver sa place dans le train comme on le fait pour un avion.
Disparus le wagon-lit, la voiture corail, le TEE, le ticket de carton, la manivelle pour baisser la vitre et prendre l’air, les photos en n&b des sites touristiques de notre belle France …

Nostalgique, c’est certain, ce livre amusant nous fait retrouver tout ce qui faisait partie de notre voyage depuis des décennies et que nous avons vu disparaître subitement au profit de la vitesse.
Mais nous ne pouvons pas regretter la lenteur, même si on aime faire son éloge, on apprécie nos TGV modernes, ultra-rapides et fonctionnels.

Quand même, la voiture-bar ou voiture 13, dans laquelle on fait la queue en se cramponnant dans les virages, ne peut pas remplacer dans nos coeurs le repas servi à la place dans de la vraie vaisselle, quand s’offrait à nous la grande occasion d’un voyage exceptionnel et chic, dans le Jules Verne par exemple !

On voudrait le consoler

imgp7610

Parmi tous les autoportraits de l’exposition ( présentée ici), il en est un qui m’a bouleversée.

imgp7618 imgp7612

imgp7607

J’ai voulu retrouver dans le catalogue ce tableau qui m’a tant émue, mais il n’y figure pas.
J’espérais lire un commentaire dans le site du musée d’Orsay, il n’y en a pas.

Ce tableau, le voici :

imgp7622

Cet autoportrait de Pierre Bonnard s’intitule Le boxeur.
La notice complète est ici.

Boxeur ? Contre lui-même peut-être, mais aucune agressivité envers autrui …
Buste nu, poing levé, cet homme vieillissant semble désarmé, las, abandonné …
J’ai photographié ce pauvre poing qui rend l’oeuvre si poignante,

imgp7624

je tremblais moi-même,
et ce visage triste, fragile, enfantin.
Comme j’avais envie de caresser la barbe verte de Monet, je voulais poser une main affectueuse contre la joue de Bonnard …

imgp7623

Il s’est produit encore l’un de ces hasards étranges qui font sourire parfois. Après ma visite au musée, je suis passée à la librairie et j’ai acheté le dernier livre d’Alexis Jenni :

ajenni Alexis Jenni,
Dans l’attente de toi
éd. L’Iconoclaste, septembre 2016.

L’écrivain se penche sur le sens du toucher.
Qu’il est difficile de décrire le toucher en littérature, avec des mots précis, suffisamment sensuels, pense-t-il, alors que la peinture a su rendre toutes les sensations tactiles avec tant de lumière et de justesse !
L’écrivain se livre à une analyse d’un choix de 27 tableaux variés, de toutes époques, qui montrent la peau, son grain, sa lumière, sa présence, sa jouissance ou sa douleur, et les sentiments qu’elle inspire. A partir de chacun des tableaux, il se tourne alors vers sa femme et décrit les mystères de sa peau dans ses relations amoureuse, avec des mots si beaux qu’il prouve que la littérature sait bien y faire aussi dans le domaine du toucher.

Et puis, parmi les tableaux commentés par Alexis Jenni, oh surprise, se trouve le Boxeur du musée d’Orsay, qui est encore exposé jusqu’à la fin du mois au musée de Quimper.

bonnardboxeuro

Voici un petit extrait :

      Sur cette terrible image qu’il a faite de lui-même, dont je me demande comment on peut la faire sans pleurer, il est aussi dépouillé qu’un déporté, même crâne cabossé, même poitrine creuse, mêmes bras filiformes qui n’ont pas la force de se lever, et même expression d’abattement inexpressif, de patience résignée, de simple présence réduite à presque rien, la plus minimale des présences, celle avant la disparition. […] Tout nu, plus que nu, dépourvu de peau, il s’évapore en couleur pure.

J’aime toujours autant le détour de la littérature dans la peinture, le mélange est savoureux.
Cette exploration du toucher dans le domaine amoureux par le truchement de la peinture est passionnante.
Des mots à fleur de peau et des tableaux choisis et commentés de manière vraiment … touchante !

Les verts m’ont dit …

imgp7602

Oui,c’est cela, il fallait des murs d’un bleu outremer pour rappeler l’azur profond de certains détails picturaux, pour exalter les verts et les rouges de chaque toile, pour imaginer le voyage au delà des mers de Gauguin …

Dans son autoportrait de l’hiver 1893-1894, qui est largement commenté dans le site du musée d’Orsay, Gauguin s’est fait aussi un oeil vert, une verdure audacieuse, même et plutôt une verdeur affirmée en riposte au refus de la part du musée du Luxembourg d’accepter le don d’une de ses toiles polynésiennes. Une toile sauvage, primitive, pas encore dans le goût de l’époque.

gauguinautopo

Alors Gauguin en met une dans son portrait, de ces toiles splendides et incomprises.
Dans un autoportrait l’artiste est libre et met les messages qu’il veut faire passer.
Les ombres sur son visage sont vertes, reflétant les poutres et les murs verts de l’atelier, et on est surpris par les éclats blancs sur le côté gauche de son front, sa pommette, sa joue.
Le visage semble éclairé par le tableau accroché au mur.
La figure de Gauguin s’imbibe de la lumière intense de Tahiti.
C’est cette peinture, que les autres n’aiment pas, qui donne au peintre le vrai contour de son visage.

axiletteo Il y a beaucoup de verts impressionnants dans cette exposition ( présentée sur cette page).

Ci-contre le vert fauve du veston d’Alexis Axilette : notice.

Le visage est cerné de vert dans un assaut de modernité.

imgp7608

Un peintre fait parfois son autoportrait en peignant son atelier, cet univers intime qui est tout lui, qui lui ressemble.

Dans l’atelier de Daniel de Monfreid (notice), le vert de la robe de chambre de sa femme Annette fait jaillir le rouge du fauteuil, et introduit une profusion de couleurs dans un riche décor.

Daniel de Monfreid fut surnommé par Victor Segalen le Maître du vert.
On reconnaît aux murs des tableaux de son ami Paul Gauguin.

dmonfreiddeto

imgp7625

Dans l’atelier de Paul Sérusier, (consulter la notice), le vert rayonne, émerveille, unit entre elles toutes les couleurs splendides de cette nature morte.

imgp7613

Que l’on regarde ce tableau d’un côté ou bien de l’autre, chaque fois le peintre nous suit du regard et nous fixe droit dans les yeux. Je ne sais pas comment s’appelle ce phénomène.

imgp7615

Il s’agit de Henri Martin vers 1912, (notice), il naquit à Toulouse et mourut à Labastide-du-Vert. Dans ce village il peignit les paysages verdoyants ainsi que son jardin.

La fenêtre est verte, elle semble diffuser dans l’air son vert amande.
La palette sème aussi ses touches de couleurs dans la nature, des verts très lumineux se constellent de lucioles mauves, orangées, palpitantes.

imgp7616

Le cadre en bois naturel est décoré d’un motif végétal qu’on imagine vert bien sûr.

imgp7614

D’autres autoportraits de l’exposition se détachent sur des fonds verts, une fenêtre verte, je ne passe pas tous les décors virides en revue, mais, ah, le beau noeud vert de Vincent ! goghautoportraitdeto

J’ai suivi un certain guide vert pour visiter cette exposition, pardon pour cette fantaisie !
Je terminerai cette semaine par un tableau particulièrement impressionnant, où il n’y a pas de vert, et qu’avec passion cet été j’ai découvert !

Eblouissement de la vision intérieure

imgp7588

Elle semble avoir connu un vif succès, l’exposition des autoportraits du musée d’Orsay, qui se tient au musée des beaux arts de Quimper cet été. J’en avais parlé ici.

Il y eut beaucoup trop de monde en juillet août, à la fois au musée et dans ma propre maison, pour que je puisse me faire calmement une idée de ce réjouissant déplacement des collections d’Orsay dans nos musées de province.
Septembre offre enfin le silence, la solitude et la lenteur nécessaires à la contemplation et la réflexion.

imgp7591

Vert ! la couleur verte paraît dominer dans les autoportraits du tournant du siècle, d’ailleurs le catalogue de l’exposition est un livre vert.

imgp7595Beaucoup d’artistes se sont peint les yeux en vert, d’un beau vert émeraude, dans un environnement lui-même souvent vert …

Vert espoir, vert vérité, vert liberté, vert jeunesse, vert nature ?
Vert, union du bleu céleste et du jaune solaire ?
Vert instable, vert optique, vert complémentaire, vert contraste, vert apaisant, vert solitaire ?

imgp7627

Tous ces tons verts aux nuances infinies m’ont agréablement surprise.

Je ne résume pas l’histoire de l’autoportrait, la présentation de l’expo sur cette page le dit bien.

Je reviendrai cette semaine sur plusieurs tableaux qui m’ont vraiment étonnée, et je commence aujourd’hui par une fantastique barbe verte !

imgp7597

    Claude Monet, Portrait de l’artiste, 1917, musée d’Orsay, reproduction et notice sur la page du musée.

Très rare autoportrait de Monet.
L’artiste l’avait offert à Clémenceau qui l’entourait de toute son affection et son soutien.

Clémenceau analysa cet admirable portrait de la dernière heure en ces termes en 1928 :

Le dernier portrait, je n'en puis parler de sang froid, tant il rend à miracle le suprême état d'âme de Monet épanoui en vue du triomphe entrevu, avant que s'abattît tragiquement sur lui l'effroyable menace de la cécité. Pour qui a connu la vie profonde de Monet, dans la pleine intensité de ses terreurs d'un insuccès final, et de ses explosions de joie quand lui venait la sensation de la difficulté vaincue, le doute est impossible. C'est la consécration intérieure du sursaut d'art qui va s'achever dans l'envolée des Nymphéas. [...]
Sans pièges de reflets, le portrait du Louvre [aujourd'hui au musée d'Orsay]à mon sens, doit être tenu pour le dernier mot de Monet. Un éclair de joie triomphante a passé sur lui quand ses suprêmes essais ont montré qu'ayant pu concevoir au plus haut de lui-même, il serait en état d'exécuter. C'est cet éclair d'ambition surhumaine, que l'admirable portrait de la dernière heure a fixé.
L'intérêt historique de cette toile, c'est qu'elle nous montre dans un ouragan de passion heureuse, l'homme de l'achèvement rêvé. Tout l'éclat du labeur triomphant s'inscrit en ce visage, convulsé dans l'éblouissement de la vision intérieure d'où semble enfin bannie la terreur d'un succès qui ne serait pas à la mesure de ce qu'il a voulu. Et la destinée a permis que cet éclat triomphal du plus beau jour nous fût transmis dans la plus haute exaltation de lumières où rayonnât jamais le pinceau. de Monet.

Que dire après Clémenceau ?!
Monet est heureux, on le voit à sa mine de bon roi jovial de jeu de cartes, il est soulagé, son oeuvre immense, Les nymphéas, est une réussite. Il se sent libéré, malgré le piège de la cécité qui se referme sur lui.

imgp7598

Ayant atteint l’hiver de son âge, il fait pousser dans la neige de sa barbe une verdure pleine de fougue et de jeunesse. Le pinceau lui fait revivre pour un instant ses vingt ans.

J’ai longtemps admiré cette verte broussaille, ma photo n’est pas idéale, peu importe, j’ai vu dans cette barbe un champ de blé blond foulé par un vent chaud et doux, une bonne pluie d’été est tombée et a fait jaillir des herbes folles de jeunesse, de liberté, de joie simple.
Le vert humide et frais de l’étang des nymphéas …
Le très beau vert tendre de l’espérance, du bonheur après le labeur.
J’avais envie de la caresser, la barbe foisonnante et végétale de Monet !

Rester vivant

vanrysselbergheo

    Théo van Rysselberghe, Portrait d’Emile Verhaeren, 1915, musée d’Orsay, notice.

En juillet, pour mon anniversaire, mes enfants m’ont offert le catalogue de l’exposition de photographies de Michel Houellebecq, qui s’est tenue cet été au Palais de Tokyo à Paris et qui ferme ses portes ce dimanche.

Ce cadeau-là parce que j’aime bien Michel Houellebecq.
La lecture m’a beaucoup plu.

Je ne savais pas que l’écrivain possédait aussi un talent de photographe.
Ses photos me font parfois penser à des scènes de films de Tati ou à des clichés de Martin Parr.
Même oeil attentif, même regard original, surprenant, sensible.

23 Le titre de l’exposition est Rester vivant et c’est aussi le titre d’un court essai sur le métier de poète, écrit par Houellebecq en 1997.

On retrouve ce texte dans le recueil « Poésie », éd. J’ai lu, 2014

Rester vivant, ce sont en quelque sorte des lettres à un jeune ou moins jeune poète, ce sont des conseils de survie dans l’exercice de la poésie, la poésie étant elle-même un moyen de survivre dans une vie pavée de souffrance.

C’est étrange comme la poésie naît presque toujours d’un état de souffrance.

Les remèdes tels que cigarettes, whisky et chouettes pépés sont vains, le suicide ne résout rien, le seul soulagement face au mal-être réside dans les vers avec un seul r, la rime (que Houellebecq encourage) et l’alexandrin (si l’exercice ne s’avère pas trop contraignant).

Imaginez que Baudelaire ait réussi sa tentative de suicide, à vingt-quatre ans ! dit Houellebecq.

Le chien de l’écrivain et poète (chez lui c’est sa poésie que je préfère) s’appelait Clément, un Welsh Corgi Pembroke, adoré par son maître (c’est encore un aspect attachant de cet homme qui aime les animaux).

Quant à la lecture de la poésie, elle favorise le plus souvent le bien-être.

breslauo

      Louise Marie Catherine Breslau, Henry Davison poète anglais, 1880, musée d’Orsay, notice.

Ce qu’il faut de terre à l’homme

IMGP7559

J’aime la fin de l’été, alentie, repliée, pâlie, secrète, après le grand bavardage de la saison haute en couleurs.
Certes, il faut être en retraite pour apprécier cette sieste de l’année avant le profond sommeil hivernal.

Somnoler, s’étirer, humer l’avancée à pas de loup de l’automne, observer comme un chercheur d’or le travail précieux de la lumière, écouter le retour du silence.

IMGP7124

J’aime partager ma propre fatigue avec celle des fleurs en m’allongeant sur la pelouse elle-même assoiffée, épuisée.
L’abandon floral a toujours un je-ne-sais-quoi de divin, poétique, gracieux …

IMGP7134

… et solidaire. Le figuier est venu soutenir une rose dans son dernier éclat.

Le temps hésite entre chaleur encore ardente et petit crachin gris, soudain et bienfaiteur. On se cherche une petite laine à l’approche des nuages, on l’ôte subitement, non décidément l’été n’est pas fini, on s’essuie le front, les lunettes, on reprend son livre.

Mes chats cherchent une langue d’ombre sous le « Rutschbahn » comme dit mon petit-fils de deux ans-et-demi qui préfère ce mot à « toboggan ».
La tête résonne des images et des sons des réunions familiales trépidantes qui se sont tues, jusqu’à l’été prochain.

IMGP6551

J’ai lu hier une bande dessinée. Un genre de lecture bien rare chez moi.
J’ai été tellement charmée que je me sens encore habitée par cette histoire et par ces images !

61qh4fBJ1aL._SX374_BO1,204,203,200_ Martin Veyron, Ce qu’il faut de terre à l’homme, éd. Dargaud, avril 2016

Le dessinateur français adapte d’une manière envoûtante un conte russe de Tolstoï.
Par ses dessins magnifiques et son vocabulaire percutant, il donne à cette histoire philosophique une force étonnante.
Il est question de la folie des hommes métamorphosés par l’avidité.
Certaines pages n’ont pas de texte, on contemple alors avec bonheur chaque image de la campagne russe en diverses saisons et on se raconte soi-même l’histoire qui s’y joue.
Un beau livre de 144 pages et une très belle fable !

La Cuisse-de-nymphe-émue

aelstdet1mauritshuis

    Rose, où se satisfont tes anciens amants ?
    […]
    Nous t’achetions telle que Dieu t’avait faite, un peu mordue ici, un peu rousse là, et c’était à nous de te parer, à moins que nous ne te préférions roussie et mordue, un cétoine d’or caché dans la conque de ton oreille. Tu avais trop de feuilles, des boutons comme des radis, un petit escargot au long de la tige, et autant d’épines qu’une pucelle farouche. Maintenant le fleuriste t’épuce et t’épile à la pince, et t’arrache tes coccinelles et tes fourmis, outre deux ou trois rangs extérieurs de pétales.

aelstdet3mauritshuis

    Belle sans tache ni tare, je t’aime mieux à Bagatelle, ou à L’Haÿ. J’irai te voir un de ces jours de juin, chauds, frais, où par tourbillons le vent te pille, et nous fait croire que tu sais encore te prodiguer. Là je lirai inutilement tes noms, que Dieu merci j’oublie incontinent. Qu’ai-je à faire de ton état civil, émaillé des noms de tels vieux généraux, tels grands industriels et autre Mme Robinet ? Passe pour le Président Herriot, parce qu’il a la dégaine – et la compétence – du bon jardinier. Mais ma religion te baptise mieux, Rose, toi que j’appelle en secret Péché pourpre, Abricotine, Neige, Fée, Beauté noire, toi qui soutiens glorieusement l’hommage d’un nom bien païen : la Cuisse-de-nymphe-émue !

aelstdet2mauritshuis

    […]
    Roses sur tiges, le bouton clos comme un oeuf, puis inopinément ouvertes, roses qu’éveille au centre de Paris l’arc-en-ciel prisonnier du jet d’eau, je cherche à quoi vous comparer, en quel éden cueillir les fleurs qui vous vaillent … Je crois que j’ai trouvé. Vous êtes presque aussi belles que les roses torrentielles qui comblent un tout petit enclos de garde-barrière, couvrent une maisonnette de jardinier, treillagent le mur de la rustique auberge, ici, là, ailleurs, partout où elles montrent ce que peuvent, pour notre émerveillement, la rencontre de juin, du hasard, du beau temps, la solitude d’une jeune fille, la main d’un vieil homme rêveur et son bienveillant sécateur …

    Colette, extrait de Pour un herbier, La rose, éd. Fayard, 1991.

aelstdet4mauritshuis

Pour un herbier, le très charmant livre que voilà, qu’on feuillette avec délicatesse pour ne pas altérer l’ineffable beauté, fragile, surannée, précieuse, des pages de Colette !
Un texte et une gravure ancienne par fleur, tulipe, gardénia, jacinthe, glycine …
Un herbier littéraire que la maison Fayard devrait rééditer pour le plaisir des plus jeunes jardiniers.

La dernière phrase me rappelle vivement les plus belles de Marcel Proust, même rythme, même tendresse, même poésie.
Par ailleurs, l’évocation des noms de roses fait penser déjà à Proust, monsieur de Charlus dit qu’il n’aime pas les roses, mais ce sont surtout leurs noms qu’il n’aime pas, car ces pauvres fleurs, dès qu’elles sont belles, sont affligées de titres ronflants comme Baronne de Rothschild ou Maréchale Niel, ce qui jette un froid.

Pour illustration, j’ai choisi un bouquet de Willem van Aelst, il faut aller sur la page du musée et zoomer sur les détails époustouflants de finesse. Une splendeur de vanités !

aelstmauritshuis

Claustrophilie

IMGP7577

      ……………………
      ……………………
      ………rose………..
      ……………………
      ……………………
      ……………………

Points de suspension …
Point de suspension !
Non, Grillon du Foyer ne suspend pas tout à fait son journal …
Mon silence ne fut qu’un point-virgule.

Mais la fin de l’été me laisse en miettes, me répand en pointillés, je me sens si fatiguée que je voudrais me mettre entre parenthèses.

Entre huit et trente-six personnes dans la maison depuis début juillet ;
Je fus le constant trait d’union entre le super-marché et le fourneau, le point d’interrogation devant le frigo. J’ai mis les vacances entre guillemets.

Je ne bouge plus maintenant, ne rêve plus que de voyager seule autour de ma chambre !

IMGP7579

Le petit livre de Xavier de Maistre se trouvait dans ma bibliothèque depuis longtemps, et je ne l’avais jamais lu.

Voilà qui est fait, première activité de ma phase de claustrophilie !

L’auteur, qui fuyait la France pendant la Révolution et s’était engagé à Moscou dans l’armée russe, fut mis aux arrêts en 1790, il commença alors la rédaction de Voyage autour de ma chambre.

Dans ce livre assez court, le narrateur, jeune soldat mis aux arrêts lui aussi, décide de voyager dans sa chambre pendant quarante-deux jours.
Pourquoi ce nombre ?
Peut-être le temps de son arrestation, il ne l’explique pas.
Son récit comporte donc quarante-deux chapitres, un par jour, à la manière d’un journal.
Mais ce livre n’a rien d’un journal de voyage.
Ce sont des réflexions vagabondes, des observations, des découvertes, des critiques, de petits riens, on y trouve de tout comme à la Samaritaine et la lecture est agréable.

Et pour le chapitre XII, on lit un seul mot, le tertre, placé au centre d’un pavé de points de suspension.

fragonardcheml

    Jean-Honoré Fragonard, La chemise enlevée, vers 1770, Louvre, notice.

Cette étrange page pointillée, typographie particulièrement originale et moderne pour son temps, a été inspirée à Xavier de Maistre par l’écrivain britannique Laurence Sterne et son Tristram Shandy paru entre 1759 et 1767.

Le narrateur est un épicurien, un jouisseur qui se la coule douce dans son boudoir aux couleurs de rose et de blanc. Ce sont les tons sensuels des tableaux de Fragonard et Boucher.
Il boit du café, boisson luxueuse, avec de la crème, et se prépare une montagne de tartines de pain grillé.

Voyager dans cette chambre, c’est retrouver l’esprit du XVIIIème siècle et ses délices.
Tout ce qu’il faut pour se reposer, se changer les idées, remettre du rose dans sa vie, sans toutefois adopter ce certain mode de vie libertine !

Je vais bientôt lire Tristram Shandy ………………

fragonardfeul

    Jean-Honoré Fragonard, Le feu aux poudres, avant 1778, Louvre, notice.
css.php