Frappe-toi le coeur

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On s’en frappe le coeur tant elle a du génie !
Elle est mon exception.
Quand on parle trop d’un livre, je n’ai plus envie de le lire. Je préfère me tourner vers des auteurs discrets qui pourtant aimeraient bien qu’on les cite dans tous les journaux, qu’on les voie sur les plateaux de télévision …
Mais avec elle, je suis grégaire et donc m’agrège au vaste troupeau de ses lecteurs inconditionnels.
La couleur des couvertures de ses livres devrait être grège !
(les mots grégaire, grège, agréger ont la même racine gréco-latine : gregis = troupeau)

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On dit que son écriture s’épure de plus en plus, mais elle a toujours été dépouillée et c’est cela que j’aime. Dans ses livres je ne descends pas les pages quatre à quatre, chaque mot compte et suffit.
Certains écrivains devraient dans leur récit faire du tri sélectif pour sauver la planète littéraire et limiter la déforestation.

Amélie Nothomb apparaît maintenant moins frappée que le champagne dont ses personnages abusent. On peut regretter que ceux-ci ne portent plus des prénoms à coucher dehors avec un billet de logement.
Les mots rares de haute extraction hellénistique se rencontrent moins souvent, mais le thème des relations difficiles entre l’enfançon et l’auteur de ses jours revient toujours, plus brûlant et grave que jamais. Le pire est le propre de l’homme.

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Frappe-toi le coeur est un excellent roman.
Plus que la jalousie entre mère et fille, sentiment clef de l’histoire, le problème soulevé entre le professeur et son élève m’a paru très important, il est trop souvent étouffé, même genre de tabou que l’inceste ou la violence conjugale. Il s’agit du professeur qui s’approprie sans vergogne les découvertes et les idées de son élève plus brillant que lui. Ce dernier, dans sa position inférieure, reste impuissant devant le vol intellectuel.
Amélie Nothomb ne vole pas son succès, bien mérité.

Et j’apprends qu’elle vient à Quimper mercredi prochain pour une dédicace.
Ah, mon coeur va frapper fort !

L’arbre foudroyé

      Odilon Redon, Médoc, l’arbre, vers 1868, musée d’Orsay, notice.

Après avoir admiré cet été au musée de Quimper les nombreux arbres peints et dessinés par Odilon Redon, je suis retournée vers le livre d’Alain Corbin, La douceur de l’ombre, l’arbre, source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours.
J’en avais parlé sur cette page et j’avoue que je n’ai toujours pas lu Siloé de Paul Gadenne. Mais j’y viendrai un jour !

Les arbres d’Odilon Redon (qu’Alain Corbin ne mentionne pas, mais il ne pouvait pas tout citer dans son vaste ouvrage dendrologique) m’ont émue et interrogée. Le peintre les a étudiés d’une manière si scrupuleuse, d’un angle si original avec ce cadrage sur les troncs, s’intéressant à des spécimens souvent souffrants, foudroyés, cassés, demi-morts …
on constate avec cet artiste que l’arbre peut être source d’émotion, de dialogue, d’empathie, de joie ou de crainte, il peut avoir lui-même une âme sensible.

Alain Corbin attire notre attention sur l’arbre au centre de cette oeuvre de Mantegna, un arbre imposant que Redon aurait ou a peut-être apprécié :

      Andrea Mantegna, La prière au jardin des oliviers, vers 1459, musée des beaux arts Tours, notice, commentaire .

Dans le site du musée de Tours on peut lire une analyse très instructive du tableau.

Une vigne grimpe le long de l’arbre mort.

La vigne, les grappes de raisin, symbolisent le sang du Christ.
« L’arbre sec » annonce la crucifixion.

Le tronc vertical sert de cadre à la scène de la prière de Jésus, et plus tard, après Mantegna, au début du XVIIème siècle, Ignace de Loyola, dans ses Exercices spirituels, précise que le chrétien doit imaginer un paysage qui encadre sa prière et sa méditation. L’exercice spirituel constitue un cadre vide que la prière remplit.

Les oliviers sont absents de l’oeuvre de Mantegna.
Il a peint des arbres portant des fleurs ou des fruits.
Contraste de l’arbre fécond avec l’arbre mort, promesse de paradis après la mort ?
Symbole de rédemption ?

      Odilon Redon, La fuite en Egypte, musée d’Orsay, notice.

Un petit tableau étrange et merveilleux;
Là aussi un arbre blessé. Il absorbe la lumière colorée qui émane de la Sainte Famille. Il se découpe sur un ciel profond, bleu-nuit de pierre précieuse.
Un jeune arbre frêle, cassé, s’est abattu sur le grand arbre comme s’il était en fuite lui aussi, leur croisement forme une arche au dessus de la famille. Ces arbres symbolisent, à mon sens, la douleur de la persécution, la résistance silencieuse au mal.
Mystère et religiosité.

Les arbres parlent doucement aux oreilles des artistes.

      Odilon Redon, Bouleaux à Bièvres, musée d’Orsay, notice.

Aux souris tristes

Aux souris tristes, ainsi est dédié le livre de François-Henri Désérable,

      Un certain monsieur Piekielny, éd. Gallimard, 2017.

C’est le premier livre de la rentrée littéraire que j’ai lu, mon empressement fut à la hauteur du plaisir que j’avais éprouvé à la lecture de La promesse de l’aube de Romain Gary.

    "Eh bien, quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire ... promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny ..."

Monsieur Piekielny, le voisin du petit Roman Kacew et de sa maman Mina à Vilnius, avait fait promettre au jeune garçon de dire cela (au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka …) à tous les grands hommes qu’il rencontrerait plus tard, puisque sa maman le prédestinait à coup sûr à une brillante carrière d’écrivain et d’ambassadeur.

J’avais lu, bu, cru, avalé tout cru cette autobiographie de Romain Gary.
Je ne savais pas qu’elle était romancée. Elle est tellement bien contée.
F.-H. Désérable m’en révèle les mensonges.
Il m’apprend aussi que le pseudo Gary veut dire « brûle » en russe, et son autre pseudo Ajar veut dire « braise ». Comme dit F.-H. Désérable avec humour, on n’y voit que du feu. Et j’ai cru passionnément la fin incandescente de la Promesse de l’Aube au sujet de cette mère exceptionnelle.

Un certain monsieur Piekielny … ce personnage n’est pas certain du tout.
Importance de la place de l’adjectif : une certaine chose n’est pas une chose certaine.
F.-H. Désérable part en vain à la recherche de ce voisin.
Et comme il est dit dans La Recherche, la vraie vie n’est-elle pas dans la littérature ?

Petit homme calme, effacé, monsieur Piekielny ressemblait à une souris triste. On le voit dans le livre, on le croit. Son nom veut dire en polonais « infernal », par antiphrase.
Réalité non fictive, présence effective ? (ces mots-là sont de Houellebecq !)

L’écriture de F.-H. Désérable est vive, pleine d’humour, parfois bavarde. Le livre m’a paru confus, décousu, avec une fin qui traîne, mais certains passages m’ont bien fait rire. Romain Gary dans l’émission télévisée Apostrophes est un vrai morceau d’anthologie avec le pastiche d’une réponse de Patrick Modiano à une question de Bernard Pivot. Désopilant !

Je recommande l’écoute du livre « La Promesse de l’Aube » lu par Hervé Pierre.
J’aurais aimé aussi lire le roman illustré par Johann Sfar, mais le prix de l’ouvrage a freiné mon élan.
Je trouve que le dessinateur a donné à l’écrivain un visage de souris triste.

On peut entendre François-Henri Désérable sur France-Culture :

La nouvelle ombre, tremblante et tendre

      Antoine Chintreuil, Pommiers et genêts en fleurs, musée d’Orsay, notice.

      Cette lumière peut-elle
      tout un monde nous rendre ?
      Est-ce plutôt la nouvelle
      ombre, tremblante et tendre
      qui nous rattache à lui ?
      Elle qui tant nous ressemble
      et qui tourne et tremble
      autour d’un étrange appui.
      Ombres des feuilles frêles,
      sur le chemin et le pré,
      geste soudain familier
      qui nous adopte et nous mêle
      à la trop neuve clarté.

      Rainer Maria Rilke, recueil Vergers, publié en 1926.

      Emile Bernard, Août Verger à Pont Aven, 1886, musée des beaux arts Quimper, notice.

Rainer Maria Rilke a écrit les poèmes de Vergers en français. On le devine, on ressent le léger frisson des mots que la traduction ne rendrait pas .

Le poème que je recopie ici évoque la lumière du printemps, qui tremble comme celle de la fin de l’été, de l’automne. Lumière de demi-saison.

L’ombre de septembre se fait moins sombre, plus fragile, translucide et douce.
Les pommes et les poires jonchent prés et pelouses, ponctuent les chemins.
Revient le temps des compotes, des tartes, des confitures …

Deux pommes :

      Jan van Eyck, La Vierge de Lucques, vers 1437, Städel Francfort, notice, commentaire et agrandissement.

    Où aller pour retrouver la liberté ? Où, l’équanimité de ma vraie existence ? Où, l’innocence dont je ne pouvais plus longtemps me passer ?
    Je me ressaisis ; plus attentivement, passionnément même, comme si un progressif recueillement intérieur s’épanouissait soudain au-dehors, je m’absorbai dans la contemplation de la planche étalée sous mes yeux.

    C’était la Vierge de Lucques de Jean Van Eyck, la gracieuse Vierge au manteau rouge tendant à l’enfant assis, très droit, et qui tète avec gravité, le sein le plus charmant.
    Où ? Où ? …
    Et tout à coup je désirai, je désirai, oh ! désirai de toute la ferveur dont mon coeur a jamais été capable, désirai d’être non pas l’une des deux pommes peintes – du tableau -, sur la tablette de la fenêtre – : même cela me semblait trop de destin … Non : devenir la douce, l’infime, l’imperceptible ombre de l’une de ces pommes – , tel fut le désir en lequel tout mon être se rassembla.
    Et comme si un exaucement était possible, ou comme si ce souhait à lui seul accordait à l’esprit une pénétration miraculeusement sûre, des larmes de reconnaissance me vinrent aux yeux.

    Rainer Maria Rilke, extrait de Le Testament.

Elle est infime en effet l’ombre de la petite pomme.
On reconnaît bien là la modestie, l’humilité de Rilke.
Il aurait pu choisir d’être la minuscule fenêtre, reflet sur la carafe dans le côté opposé du tableau. Il a composé un recueil de poèmes intitulé Les fenêtres.

Le Testament est un recueil de notes, fragments, lettres que Rilke a écrits entre novembre 1920 et mai 1921.
Ces écrits rassemblés sous le titre Le Testament furent publiés pour la première fois en 1974.
Rilke avait été accueilli au château de Berg am Irchel près de Zürich durant cet hiver, dans un état de grande inquiétude et de désespoir. Ebranlé par la guerre mondiale, il ne parvenait pas à achever ses Elégies à Duino commencées en 1912, qu’il plaçait pourtant au centre de son oeuvre poétique.
Il nota ses tourments, commença quelques lettres, s’essaya même à l’écriture automatique avec une suite de mots jetés sur le papier dans l’instinct du moment.
Il considéra que c’étaient là ses derniers écrits et les nomma « testament ».

Mais il acheva Les élégies à Duino en 1922, en 1924 il composa en français Vergers, puis Les quatrains valaisans, Le Roses, Les Fenêtres et Tendres impôts à la France.
Il mourut le 29 décembre 1926.

Versailles Chantiers

Robert&Joséphine, j’en suis tout émue, est un petit livre très touchant, une grâce tombée du ciel, et je crois, oh ingratitude, que je n’en ai jamais parlé ici.
Oubli ?
C’était au temps où je ne commentais pas les livres.

Un autre livre du même écrivain me permet de raccommoder la lacune.

Robert&Joséphine de Christiane Veschambre fut édité par Cheyne en 2008

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Versailles Chantiers
texte de Christiane Veschambre,
photographies de Juliette Agnel,
éditions Isabelle Sauvage, 2014

Très belle découverte pour moi cet été, la maison d’éditions Isabelle Sauvage.
Edition de poésie notamment
et maison bretonne, du Finistère.
Faut-il le répéter, la poésie trouve en Bretagne, encore de nos jours, une terre très fertile.

Versailles Chantiers reprend l’histoire de Robert et Joséphine.
Joséphine était une jeune Bretonne de Lamballe partie à Versailles en 1938 pour trouver du travail. Elle fut embauchée au café La jeune France situé en face de la gare des Chantiers. Un jeune serveur s’appelait Robert, ils se marièrent et eurent un enfant.

Une histoire simple contée dans une infinie poésie.
On appelle cela un poème narratif. il prend une forme étonnante avec Christiane Veschambre.

La gare de Versailles Chantiers, créée en 1849, est au centre d’une étoile ferroviaire à sept branches, et doit son nom aux chantiers de pierres taillées qui se trouvaient là au XVIIème siècle pour la construction du château.
Cette gare est au centre d’une étoile hérissée de souvenirs qu’évoque, dans une écriture personnelle, concise et délicate, Christiane Veschambre.

Le train parti de Montparnasse pour la Bretagne ne s’arrête plus à Versailles Chantiers.
J’ai moi-même bien des souvenirs de cette gare. J’ai fait le chemin de la gare au château comme les pierres autrefois, pour visiter la demeure royale absolument silencieuse et déserte en hiver. Pas un seul touriste dans les jardins, le domaine était à nous tout seuls, étudiants qui ignorions notre chance !
Plus tard je pris le train pour Quimper avec mes cinq jeunes enfants, le chat et le chien, le petit dernier en landau, dans cette gare trop petite où nous dûmes descendre sur le ballast pour nous hisser dans la dernière voiture … quel chantier en effet !

La langue de Christiane Veschambre captive et les éditions Isabelle Sauvage envoûtent, nous voilà pris dans les mots et les pages !
Avec Versailles Chantiers, j’ai pris à la librairie Basse Langue de Christiane Veschambre, paru chez Isabelle Sauvage en 2016.

Point commun entre la gare de Versailles et Basse Langue : les traverses !
Christiane Veschambre explore, creuse et traverse en profondeur ses lectures de Erri De Luca, Robert Walser, Emily Dickinson, Gilles Deleuze, pour en extraire la langue sourde, souterraine, la basse langue qui fait jaillir l’émotion … Ce sont ce qu’elle appelle ses traverses dans des livres qu’elle qualifie de grumeleux, alors que d’autres sont lisses.
Ce livre qui traite des livres est certes rugueux, on dit dans ce cas « exigeant ».
Il me donne envie de relire les petites proses de Robert Walser.
Ce sont les chemins de traverse du lecteur !

La nature silencieuse À soi-même

La visite des musées est une occupation bienfaisante.
Il nous faudrait exprimer plus souvent notre gratitude envers les personnes qui travaillent dans les musées pour nous offrir cet espace de beauté et de bien-être.

Le vieux monsieur sur ma photo ci-dessus est le peintre Odilon Redon.
Une exposition lui est, lui a été, devrais-je presque dire maintenant, consacrée musée des beaux arts de Quimper.

Exposition de ses paysages, doux et silencieux comme des natures mortes.

La frénésie de l’été ne m’a vraiment pas permis de visiter cette expo avec toute la disponibilité nécessaire.
Arrivent l’heure alentie de septembre, la lumière plus tamisée, le calme retrouvé, et je peux découvrir le peintre poète et penseur discret, secret, célèbre et méconnu à la fois.

Beaucoup de lecture proposée par cette exposition : joie de regarder, bonheur de lire.

Le journal intime d’Odilon Redon intitulé À soi-même m’a passionnée autant que ses oeuvres, je crois que cette lecture est précieuse pour mieux comprendre encore les paysages de l’artiste.

Redon fut un vrai poète, humble, sensible, bienveillant.
La lecture de sa réflexion profonde, où les termes de beauté, bonté, charité, coeur, rêve, émotion, amour, articulent sa pensée, m’a fait penser à François Cheng et à son livre admirable De l’âme.

Rose. Silence.
Imaginez mon plaisir dans la salle rose, où j’étais seule en compagnie des arbres, des rochers, des nuages murmurant toute leur poésie !

Un rose mélancolique pour des roches et des plages immémoriales étudiées minutieusement, scrutées attentivement dans l’instant. La terre tourne, le temps passe, l’artiste ausculte humblement la substance du moment présent.

Voir, c’est saisir spontanément les rapports des choses. écrit Redon.

      Un tableau n’enseigne rien ; il attire, il surprend, il exalte, il mène insensiblement et par amour au besoin de vivre avec le beau ; il lève et redresse l’esprit, voilà tout.

      Odilon Redon, extrait de À soi-même, éd. José Corti, 2011.

L’arbre occupe une place majeure et magnifique dans les paysages de Redon.

L’arbre racine.
L’artiste racine.

L’emploi du verbe raciner est oublié aujourd’hui, seuls quelques poètes le retrouvent, j’aime ce mot simple et … profond.

Saisissants portraits d’arbres.
Troncs majestueux, troncs souffrants, troncs pleins de philosophie.

Redon séjourne à Barbizon, dans la forêt qu’il veut connaître et comprendre, il approche l’arbre docilement, inlassablement, naïvement, pour en tirer une étude féconde, pleine de ressources et de surprises pour l’esprit.
Comme Apollinaire, il est un guetteur mélancolique.

Le tronc se dresse dans l’espace comme le « i » qui désigne l’impératif « va » en latin.

En notre époque où l’arbre est souvent sujet de discorde et objet d’élagage, les belles essences d’Odilon Redon émerveillent.

Dans de délicats dessins, la grammaire des feuilles, la syntaxe des nervures, des rameaux, tout le langage de la frondaison, sont très finement étudiés comme un besoin de se tenir au plus près de la nature.

Dans ce petit tableau, la lumière ruisselle à travers le vitrail du feuillage. Je ne m’attendais pas à découvrir cet aspect de l’art de Redon, qu’on connaît plutôt comme un artiste symboliste chez qui le rêve et le fantastique prennent de vives couleurs.
Dans ses paysages naturels le rêve prend sa place aussi, sous une forme silencieuse et sereine.

En Bretagne, Redon s’est intéressé aux moulins, à sa façon, calmement, comme si, je pense, le moulin était un arbre, un tronc massif, vertical, dont la ramure sombre griffe le ciel.
Infinie poésie de ces hautes silhouettes qui semblent raciner elles aussi.

La dernière partie de l’exposition, sur des murs d’un gris-bleu soutenu, montre des oeuvres symbolistes, moins surprenantes à mon avis.

J’ai eu envie de retourner voir les arbres du musée, dans ses collections permanentes, il y en a beaucoup, de l’école hollandaise notamment, et l’on sait que Redon visita les Pays-Bas, aimait beaucoup Rembrandt (qui a dessiné et gravé les fameux trois arbres chers à Proust).

Ma longue visite du musée m’a remplie de bonheur.

Des clopes !

Un cendrier et sa tache charbonneuse, son oeil de cyclope
Un tas de clopes écrasées
Autant de fumeurs éclopés, de la vie, de l’amour, du hasard
Qui vont clopin-clopant
Cloper sur les boulevards
On s’allume, fume, brûle, grille, secoue une cigarette
Qu’est ce qu’il en reste ?
Des clopinettes !

Mais cosmopolite cette boîte : des blondes, des brunes, des gitanes, des américaines, des anglaises, des russes, des gauloises

Pourquoi ai-je pris cette photo de mégots dégueu ?
Je pensais peut-être à Camille Lou que mon mari aime bien …

Au Mu-Zee d’Ostende

La ville d’Ostende est près de Bruxelles mais loin de la mer !
Je parodie Tristan Bernard !

Nous avons pris le train de Bruxelles-midi à Ostende, qui conduit à la Reine des plages.
Très ancienne ligne ferroviaire sur laquelle eut lieu un record mondial de vitesse pour une locomotive …

Une vague énorme de voyageurs venus chercher un peu d’air frais au bord de la mer s’engouffra dans la gare en travaux, entourée de palissades, imposant édifice, d’un style indéfini entre art nouveau et art déco.
Devant ce gros bâtiment fin de siècle, le quai, les vélos, un grand trois-mâts ancien navire-école, des voiliers, des mouettes, un pont basculant, un soleil encore chaud et bientôt couchant.

Nous explorons la Promenade, en bord de plage, à la recherche d’un restaurant proposant des croquettes de crevettes. Nous raffolons de cette spécialité locale, mais on annonce une pénurie de crevettes grises. Par chance nous parvenons à en déguster. Excellentes.
Mais décevantes, les frites.

Que la Promenade dut être belle au temps du roi Léopold, avec ses villas somptueuses, tarabiscotées, coquettes comme leurs bourgeoises papillonnant sous leurs ombrelles !

Aujourd’hui le bétonnage à outrance a remplacé tourelles et balconnets, le front de mer étale sa laideur sur des kilomètres arpentés par une variété incroyable d’objets roulants rigolos, à une, deux, trois, quatre ou cinq roues …

Parfois une vieille maison se cramponne désespérément dans cette modernité déroutante mais accessible à un plus grand nombre d’estivants.

Le vieux casino a disparu, son nom latin aussi, privilégié par la haute société, il est remplacé par le nouveau, circulaire, tout de verre et de métal, portant le nom flamand Kursaal, plus démocratique apparemment, plus local, certains Flamands s’obstinent à rejeter la langue française.

Le soleil se couche comme un roi, sur l’horizon liquide, dans une cérémonie colorée grandiose.

La foule afflue comme au XIXème siècle, comme au XXème siècle, seuls la mode et les airs de musique changent, la plage infinie exerce toujours sa fascination, dans une ambiance cosmopolite, animée, insouciante, contagieuse.

J’ai voulu voir Ostende et je suis à Ostende, heureuse d’être là, dans la plus laide des stations balnéaires de Belgique, et pourtant passionnante à découvrir. Je rêve même d’y revenir.

Ostende, la ville et la plage d’Ensor

Début de matinée, temps de demoiselle comme on dit dans le milieu nautique
Brume de beau temps, heure bleue
Parfum frais du soleil, du sable et de l’eau mêlés
Stridulation des oiseaux marins

Nous visitons la maison de James Ensor, qui a gardé l’aspect initial de la boutique de souvenirs, de cadeaux, de céramiques asiatiques, d’articles de fête et de coquillages exotiques que tenait la maman du peintre.

Son appartement et son atelier se situent dans les trois étages au dessus du magasin.

C’est toujours captivant de visiter les maisons d’artistes, celle d’Ensor lui ressemble bien.

Elle est là, toujours bien absorbée dans sa dégustation, la mangeuse d’huîtres, un tableau que j’avais eu grand plaisir à admirer dans une expo au musée d’Orsay.

James Ensor est né à Ostende en 1860, il y meurt en 1949.
Mère flamande commerçante, père anglais ingénieur mal vu dans la région parfois xénophobe. Dans le décor fantastique de la boutique maternelle James trouve facilement son inspiration, et sur la plage il part à la conquête de la lumière.

Son oeuvre la plus célèbre, la plus vaste, la plus folle, s’intitule L’entrée du Christ à Bruxelles en 1889, qu’il peint à l’âge de vingt-huit ans dans son salon à Ostende, mais la toile est si grande qu’il ne peut pas la fixer sur un châssis, il l’accroche au mur en laissant le bas enroulé par terre.
Cette toile n’est plus conservée en Belgique, elle a été finalement achetée en 1987 par le musée J. Paul Getty de Los Angeles.

      James Ensor, L’entrée du Christ à Bruxelles en 1889, 1888, J.Paul Getty Center Los Angeles, notice et commentaire.

Le Christ arrive à Bruxelles sur un âne, parmi une foule costumée pour le Carnaval, sous une bannière montrant l’importance des conflits sociaux. Le peintre tourne en dérision une société burlesque habitée de faux semblants, de préjugés, de richesse côtoyant la misère.

Une copie de cette toile, réalisée en tapisserie en 2010, est exposée au musée d’Ostende (ma photo ci-dessus).

Le pardessus, le chapeau, la canne et le parapluie du maître. Un côté Magritte !

Les coquillages du magasin …

Le musée des beaux arts d’Ostende porte le nom en jeu de mots de MU-ZEE.
Zee (prononcer zée) c’est la mer en néerlandais.
On y découvre principalement des oeuvres de Ensor et Spilliaert, puis une grande collection d’art moderne.

Beau musée, vaste et clair comme le bord de mer.

avec des bastingages comme sur la promenade, rampes que l’on retrouve dans un tableau de Léon Spilliaert, La rafale :

Ensor et Spilliaert, les deux peintres ostendais sont à l’honneur au Mu-Zee

L’un étudie la lumière diurne, l’autre nocturne.

Léon Spilliaert est un noctambule.
Il est né en 1881 à Ostende, mort à Bruxelles en 1946.
Sa santé est fragile, des douleurs gastriques l’empêchent de dormir. Il promène sa maigre silhouette la nuit, solitaire, sur la digue éclairée par la lune. Il étudie ses reflets dans l’eau. Il explore les contrastes et les fondus entre lumière et obscurité, simplifie les formes, recherche l’universel. Recherche aussi sa propre identité dans de très nombreux portraits. Son expressionnisme est très personnel, cet artiste libre,introverti, méditant, fascine tout simplement.

Nous quittons la ville d’Ostende pour regagner la France en tramway.
Nous empruntons la plus longue ligne de tram du monde.
Elle suit tout le littoral belge entre Knokke près de la frontière néerlandaise et La Panne près de la frontière française, sur 67 km.

Le tram du littoral longe la dune, celle-ci à vrai dire se raréfie avec les constructions massives d’immeubles en front de mer. Il y a aussi, à Raversijde, d’autres constructions en béton que j’aimerais bien visiter, des bunkers de la dernière guerre, réaménagés comme ils le furent au temps des Allemands, avec tout le matériel d’origine.
Le trajet est sympa, il vaut le coup d’oeil, même si les vitres sont par endroit occultées. Il faut s’asseoir tout au fond de la rame s’il y a de la place, la vue est bonne.

A La Panne, devant l’arrêt du tram nous attend un autobus qui nous conduit en France jusqu’à la gare de Dunkerque. Vive les transports en commun, qui permettent de vivre sans fatigue de passionnantes expériences !

Deux maîtres ostendais au musée Fin de siècle de Bruxelles

      Léon Spilliaert, Baigneuse, 1910, encre de Chine, pastel, musées royaux des beaux arts Bruxelles, notice.

Un angle de vue et un cadrage très particuliers, des lignes puissantes, des tons mats, craie, charbon, gris étain, une impression d’étrangeté et c’est Spilliaert.
Léon Spilliaert.

Je note au passage, juste une petite parenthèse, que la baigneuse de Spilliaert me fait penser à Maurice Denis,
par exemple à ce petit tableau que j’aime regarder au musée des beaux arts de Quimper,
Régate à Perros-Guirec, peint en 1892,
la notice complète est ici.

Mêmes lignes ondulantes de la mer dans un goût japonisant, même vue plongeante, et figures noires.

      James Ensor, Les masques singuliers, 1892, musées royaux des beaux arts Bruxelles, notice.

Des couleurs vives, festives, des masques inquiétants, une lumière éclatante, une impression d’étrangeté aussi, et c’est un aspect de l’art multiple d’Ensor.
James Ensor.

Dans le musée Fin de siècle de Bruxelles nous est offert un très beau panorama de l’art de ces deux peintres natifs de la ville d’Ostende en Flandre occidentale.

Ci-dessus deux tableaux d’Ensor : Chinoiseries aux éventails, notice, et Une coloriste, notice.

Ostende.
James Ensor est né en 1860 dans le tranquille petit port de pêche.
Léon Spilliaert est né vingt ans plus tard, en 1881, dans une station balnéaire royale où afflue le beau monde pour se distraire au casino et se promener sur la digue.

Ensor est pour moi un vieux souvenir. J’avais dix-sept ans et un agenda offert par des amis, illustré avec des tableaux de cet artiste. Un de mes premiers étonnements picturaux. Je rêvais d’aller un jour à Ostende sur ses traces. Plus tard mon mari m’offrit un livre écrit en néerlandais sur ce peintre encore inconnu en France.
Et puis voilà, mon désir d’Ostende s’est réalisé cet été 2017 !

A la fin de notre journée dans les musées royaux des beaux arts de Bruxelles, nous prenons le train pour Ostende.
En effet, le thème de nos petites vacances belges était James Ensor.
Nous partions à la recherche de cet artiste insaisissable.
Première approche de ses oeuvres à Bruxelles, puis découverte de sa maison et son lieu de vie sur la côte flamande.

      ci-dessus La dame en bleu, notice.

D’un réalisme impressionniste, où la lumière est traitée en touches douces, floues, Ensor est passé à une esthétique de l’étrange qui s’approchera des surréalistes.

Nous comprendrons bien son évolution dans le musée de la ville d’Ostende.

J’ai eu grand plaisir à retrouver son chou splendide, éclatant de couleur ( notice) !

Le masque apparaît dans l’art d’Ensor à partir de 1883.
Ci-dessus, le grand tableau Les masques scandalisés, voir la notice, montre deux personnages cachés derrière un masque, qui se sont préparés pour le carnaval. Ils semblent rire jaune, la mascarade apparaît grinçante.

      Léon Spilliaert, Autoportrait, notice.

Je venais admirer un peintre d’Ostende et j’en découvre un autre.
Léon Spilliaert ne m’était pas inconnu, j’avais aimé sa figure en contre-jour devant la fenêtre.
Le musée de Bruxelles présente des oeuvres fascinantes.

Dans cet autoportrait, j’ai d’abord cru reconnaître le poète Rilke !

      Boîtes devant une glace, notice.

L’art de Spilliaert surprend, étonne et envoûte, il se tourne vers la modernité que met bien en valeur le musée Fin de siècle.

Le père de Léon Spilliaert créait des parfums et tenait une grande parfumerie à Ostende. Léon dessina des étiquettes pour les flacons.
Il représente ici une pile de boîtes qui se reflètent dans un miroir.

Spilliaert, Rilke, j’ose le parallèle …

      Seule, ô abondante fleur,
      tu crées ton propre espace ;
      tu te mires dans une glace
      d’odeur.

      Ton parfum entoure comme d’autres pétales
      ton innombrable calice.
      Je te retiens, tu t’étales,
      prodigieuse actrice.

      Rainer Maria Rilke, recueil Les roses.

      Salle de tables d’hôtes, notice.

Les cadres, épurés, aux doux reflets métalliques, s’accordent parfaitement aux oeuvres.

Avec Léon Spilliaert nous parvenons à la fin du musée fin de siècle, et, du septième dessous, nous montons directement au rez-de-chaussée par un très large et original ascenseur dans lequel nous nous asseyons !

Bientôt nous arrivons à Ostende pour suivre Ensor et Spilliaert !

Fin de siècle

Bruxelles brusselait très fort ce jour-là.
Une foule joyeuse aux innombrables terrasses des restaurants.
De la musique partout, une chaleur accablante.
Quand la ville est fumante et tremble sous juillet, le musée devient le repli idéal.

Nous nous sommes enfoncés dans les dessous richissimes du musée fin-de-siècle de Bruxelles.
Le site web est ici.

Sept étages à descendre au fur et à mesure de très belles découvertes.
Le premier sous-sol commence en 1868.
Puis nous avançons dans le tournant du siècle en descendant jusqu’au septième dessous qui file vers la modernité jusqu’à 1914.

Malgré la profondeur, point de claustrophobie tant l’espace est vaste et varié, tantôt lumineux, tantôt ombragé, contrasté et miroitant, jouant des reflets, des perspectives.

Cette fin de siècle n’est pas du tout une fin. C’est un début bouillonnant de toutes sortes d’idées nouvelles.

Quelle période foisonnante !
Bruxelles, avec l’organisation des salons des XX de 1883 à 1894 et de la Libre Esthétique de 1894 à 1914, a constitué un carrefour de la création artistique.

Symbolisme, wagnérisme, art nouveau font de Bruxelles une capitale des arts très dynamique.

Nous admirons, découvrons les oeuvres de Ensor, Spilliaert, Maus, Khnopff, Artan, Frederic, Rysselberghe, Evenepoel, Claus …

Nous apprécions, en cette journée d’été écrasante, la fraîcheur de toute cette créativité et le silence de ce très beau musée.

Je venais chercher les couleurs de James Ensor et fus comblée, tandis qu’un autre peintre d’Ostende m’a étonnée par sa modernité très personnelle, Léon Spillaert.
Nous ne passons qu’une journée à Bruxelles, bien sûr beaucoup trop courte, et nous prenons le train pour Ostende.
Je reviens bloguer très bientôt avec Ensor et Spilliaert, ces étonnants Ostendais.

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