Du côté de chez Grillon du foyer

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Dressing de Jane Sautière (éd. Verticales, 2013), son titre ne l’augure pas, ce livre s’habille d’une langue française magnifique. Je fus séduite au premier abord par ses phrases joliment passementées, le sujet de la mode vestimentaire ne m’attirant pas particulièrement (quoique, il y a souvent un quoique dans ce genre d’affirmation), et puis je fus conquise par l’analyse approfondie de ce domaine à la fois public et intime, le vêtement.
Le vêtement fait le récit de celui qui le porte.

dressing L’écrivain, qui a atteint l’âge de la retraite, ouvre grand les portes de sa penderie et de sa mémoire, et fait défiler la mode, les mots redonnent vie et couleurs aux matières et aux formes les plus variées.
Le livre emporte dans la couleur des sentiments liés aux vêtements, on se revoit soi-même, eh oui, on l’avait aussi le pantalon fuseau en stretch dont le passant sous le pied faisait mal en fin de journée, on a risqué sa vie sur de vertigineuses semelles compensées rigides et casse-gueule, on a parfois englouti toutes nos économies dans un chemisier soldé qu’on n’a finalement pas porté …

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Cette semaine j’ai visité une exposition qui s’harmonise parfaitement avec ma lecture : à Chatelaudren dans les Côtes-d’Armor, la ville du Petit Echo de la Mode.

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    On peut lire l’histoire de ce journal de mode sur cette page, et je détaillerai ma visite prochainement.

L’ancienne imprimerie est aujourd’hui transformée en centre culturel et musée, et cet été il s’y tient une exposition tout à fait palpitante autour de la mode et du design des années soixante-dix : mode vestimentaire, mobilier, arts décoratifs, nouvelles technologies …
J’y reviendrai, mais voici déjà quelques tenues et accessoires qui ont fait les folles journées de cette décennie euphorique.

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Je fais collection de poupées françaises de cette époque-là, et je recherche précisément cette mode, acidulée, fluorescente et souvent orange, que les poupées des petites-filles adoptaient aussi. J’aime cette mode dans sa version modèle réduit !

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L’apophtegme du melon

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    Edouard Manet, Le melon, vers 1880, NG Washington, notice.

Du melon de la collection Mellon !
Par curiosité j’ai regardé sur le site de la National Gallery de Washington s’il existait des melons dans les collections des principaux donateurs du musée, la famille Mellon. Eh oui, ce melon de Manet provient de la collection de M. et Mme Paul Mellon !

Et la tranche de melon ci-dessous (signature « Gauguin ») provient de la collection d’Alisa Mellon Bruce dans le même musée.

Pour clore ma rubrique melonomaniaque, qui, je l’espère, n’aura pas donné mal au coeur, je propose un texte charmant extrait d’un livre publié en 1922, Aricie Brun de Emile Henriot, qui obtint le prix de l’Académie française en 1924.

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      Ecole française, Melon et citron, vers 1900, NG Washington, notice

Le titre complet de ce livre, tombé dans un oubli complet lui aussi, est :

      Aricie Brun ou les vertus bourgeoises.

Il raconte la vie d’une femme, Aricie, qui habitait rue Sainte Catherine à Bordeaux, et qui se dévoua tant pour sa famille qu’elle resta vieille-fille. A travers le portrait de cette figure discrète, résignée, vertueuse, l’équivalent d’un coeur simple côté bourgeois, se dessine de manière pittoresque la société provinciale française de la seconde moitié du XIXème siècle.

Aricie, dans sa jeunesse, rendait régulièrement visite à son grand-père Barthélémy Lesprat à Floirac, et celui-ci cultivait, avec une passion pathétique, les melons :

      Il y avait, exposée au midi, une melonnière. Barthélémy s’était mis en tête d’avoir des melons meilleurs que ceux de son frère l’abbé. Il s’ensuivit une grande rivalité entre les deux frères.
      [...]

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Edouard Manet, Nature morte au melon et aux pêches, vers 1886, NG Washington, notice

      Quand Aricie venait le voir, Barthélémy l’accueillait d’un bref « bonjour petite ! » Et aussitôt, il ajoutait :
      - Quoi de neuf ?
      Aricie alors lui racontait la gazette de la semaine [...]
      Puis elle s’informait des melons. C’était le seul sujet qui occupât sérieusement le bonhomme, et le fît bouger. Il aimait Aricie, de ce qu’elle prenait de l’intérêt à leur culture et lui proposait chaque fois, gentiment, d’aller les voir avec elle.
      Lesprat se faisait prier, tout d’abord ; puis geignant et s’arc-boutant, il s’arrachait à son fauteuil, et escorté de sa petite-fille qui lui donnait le bras et, dans l’escalier, comptait les marches, - »encore une, grand-père … »- , il se rendait à ses châssis.

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Renoir, Nature morte au melon et aux pêches, 1905, musée des beaux arts Montréal, notice

      Et ce qui étonnait la pauvre Aricie, ce qui lui donnait à penser que la maison de la Souys et l’existence que l’on y menait représentait un luxe oriental, invraisemblable et sans pareil, c’était, à propos de ces fameux melons, ceci, qui avait lieu tous les dimanches, le matin, lorsque c’en était la saison. Vers onze heures, Félicité montait prévenir M. Lesprat que Firmin, le jardinier, était à l’office, avec les melons. M. Lesprat descendait. A l’office, auprès de la vaste cuisine, il trouvait Firmin, la casquette aux doigts ; et sur la table, six melons superbes, alignés.
      - Mon frère l’abbé n’en a pas comme ça ! s’écriait Barthélémy à leur vue. Sont-ils bons ?
      Et sans attendre la réponse, à deux mains, il s’emparait de chacun d’eux, successivement, le palpait, le retournait, le soupesait, le flairait, affirmant chaque fois cet apophtegme, au reste le seul vers qu’il ait jamais su
      :

      C’est au cul qu’on sent le melon !

      ce qu’il faisait aussitôt longuement.

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Joseph Hirsch, Melons, 1962, Met New York, notice

      Ensuite, dans chacun, il enfonçait une mince sonde d’argent, et, par le pertuis ainsi pratiqué, il retirait un filament doré, juteux, qu’il goûtait à l’instant. Ainsi de suite jusqu’au meilleur, jugé digne de paraître à table. On le mettait alors à rafraîchir jusqu’au repas. Les cinq autres étaient jetés à la volaille.
      Comme on ne mangeait pas de melons, rue Sainte Catherine, Aricie en avait un peu mal au coeur.

      extrait de Aricie Brun, Emile Henriot, Première partie, chapitre IV

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Harold Weston, Melon, 1929, The Phillips Collection, Washington, notice.

été,littérature,poésie,philosophie @ 4:26 , juillet 30, 2015

Melon, entre le fromage et le dessert

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    Louise Moillon, Coupe de cerises, prunes et melon, vers 1633, Louvre, notice

MELON :

Plante annuelle et rampante, de la famille des concombres. Selon les espèces, le fruit est gros comme une pomme ou comme un potiron. Celui de Honfleur pèse parfois jusqu’à 24 livres ; on dit qu’il croît spontanément chez les Kalmouks : j’y suis resté pendant les mois d’octobre et novembre, et n’y ai vu un seul melon, quoique à cinquante lieues de là, on les récoltât en bord de mer Caspienne par milliers, et que les plus gros et les meilleurs coûtassent quatre sous.
Il est probable qu’il est originaire d’Afrique ; il est sûr qu’il est né dans les pays chauds et qu’il n’est bon que caressé par les rayons du soleil. Le meilleur melon est le cantaloup, rapporté de l’Arménie par les Romains ; il fut ainsi nommé du village de Cantalupo, où on le cultiva. Dans tout le midi de la France, nous avons le melon d’eau et le melon vert, qui, pour quelques gastronomes, égalent le cantaloup. Naples a son melon national, que l’on appelle
cocomero, et qui est la nourriture presque exclusive, avec le macaroni, du lazzarone. Sa chair est rouge, avec des amandes noires ; mais en réalité, elle n’a aucune consistance, c’est de l’eau figée.

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Pour rendre le melon digestible, il faut, disent quelques gastronomes, le manger avec du poivre et du sel, et boire par dessus un demi-verre de madère, ou plutôt de marsala, puisque le madère a disparu.
Il n’y a pas d’autre manière de le manger que de le couper par tranches et de le servir entre le potage et le boeuf ou entre le fromage et le dessert.

Alexandre Dumas, extrait de Mon dictionnaire de cuisine.

Dans le dictionnaire de Dumas, le melon figure entre le mastic, qui est une liqueur, et le merlan. Le cocomero est pour nous la pastèque. De l’eau figée, oui, c’est bien ça !
Le melon dégusté avec un petit de verre de porto ou autre vin liquoreux de la péninsule ibérique est en effet un délice.
Le mange-t-on encore juste avant le dessert ?

Je donne ici une petite recette personnelle : je coupe le melon en fines tranches, ainsi qu’une mangue, et alterne les différentes tranches allongées dans un plat, je les arrose d’une légère vinaigrette composée du jus d’un citron vert et d’une très bonne huile d’olive. Sel et poivre bien sûr comme dit A. Dumas, et pour la couleur, une toute petite averse de persil haché !

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    Louise Moillon, La marchande de fruits et légumes, 1630, Louvre, notice.

chats,été @ 7:35 , juillet 24, 2015

Melon divin, honneur du climat angevin

      LE MELON

      Quelle odeur sens-je en cette chambre ?
      Quel doux parfum de musc et d’ambre
      Me vient le cerveau réjouir
      Et tout le coeur épanouir ?
      Ha ! bon Dieu ! j’en tombe en extase :
      Ces belles fleurs qui, dans ce vase,
      Parent le haut de ce buffet,
      Feraient-elles bien cet effet ?
      A-t-on brûlé de la pastille ?
      N’est-ce point ce vin qui pétille
      Dans le cristal, que l’art humain
      A fait pour couronner la main
      Et d’où sort, quand on en veut boire,
      Un air de framboise à la gloire
      Du bon terroir qui l’a porté
      Pour notre éternelle santé ?

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      Non, ce n’est rien d’entre ces choses,
      Mon penser, que tu me proposes.
      Qu’est-ce donc ? je l’ai découvert
      Dans ce panier rempli de vert :
      C’est un MELON, où la nature,
      Par une admirable structure,
      A voulu graver à l’entour
      Mille plaisants chiffres d’amour,
      Pour claire marque à tout le monde
      Que, d’une amitié sans seconde,
      Elle chérit ce doux manger
      Et que, d’un souci ménager,
      Travaillant aux biens de la terre,
      Dans ce beau fruit seul elle enserre
      Toutes les aimables vertus
      Dont les autres sont revêtus.

      [...]

      Ha ! Soutenez-moi, je me pâme,
      Ce morceau me chatouille l’âme ;
      Il rend une douce liqueur
      Qui me va confire le coeur ;
      Mon appétit se rassasie
      De pure et nouvelle ambroisie,
      Et mes sens, par le goût séduits,
      Au nombre d’un sont tous réduits.

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      Non, le cocos, fruit délectable
      Qui lui tout seul fournit la table
      De tous les mets que le désir
      Puisse imaginer et choisir,
      Ni les baisers d’une maîtresse
      Quand elle-même nous caresse,
      Ni ce qu’on tire des roseaux
      Que Crète nourrit dans ses eaux,
      Ni le cher abricot que j’aime,
      Ni la fraise avecque la crème,
      Ni la manne qui vient du ciel,
      Ni le pur aliment du miel,
      Ni la poire de Tours sacrée,
      Ni la verte figue sucrée,
      Ni la prune au jus délicat,
      Ni même le raisin muscat
      (Parole pour moi bien étrange),
      Ne sont qu’amertume et que fange
      Au prix de ce MELON divin,
      Honneur du climat angevin.

      [...]

      Marc-Antoine Girard de Saint-Amant (1594-1661), extraits de Le Melon

Dans le poème le tableau est de :
J.B.S. Chardin, Le melon entamé, musée du Louvre, notice

La poésie et la littérature nous font redécouvrir des melons de provinces insoupçonnées …
Après le petit melon gris de Rennes, voici le melon divinement parfumé de l’Anjou.
Marc-Antoine Girard de Saint-Amant était pourtant normand, né à Rouen, il devait mieux connaître le melon de Honfleur …

Le melon de Chardin, par la douceur de ses couleurs, sait nous confire le coeur !

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été,littérature,poésie,philosophie @ 5:58 , juillet 22, 2015

Melon breton

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Pieter Snyers(1681-1752), Nature morte : légumes et fruits, musée du Louvre, notice

Cette grande nature morte est l’oeuvre d’un peintre anversois du XVIIIème siècle. J’ai eu le plaisir de l’admirer en juin dernier au Louvre, mais ce grand tableau est accroché en hauteur, je n’ai pas pu photographier les beaux détails.
On aperçoit le tableau sur le mur du fond de la salle de la donation Louis de Croÿ, où se trouvent également les fameuses pantoufles de Samuel van Hoogstraten.

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De splendides choux-fleurs, un gigantesque chou rouge, des artichauts, des bolets, des marrons, des tomates, des pêches, pommes, poires, prunes, un coquillage posé là comme un luxe de détails et de curiosités, un melon …
Le melon est jaune marqué de sillons bien verts délimitant ses côtes.

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Quand on veut trouver un commentaire ancien à propos d’un aliment comestible, on va chercher du côté de chez la marquise. Bingo, madame de Sévigné parle du melon !

    Je vous écrivis lundi de Rennes tout ce que je pensais sur ce voyage ; nous en partîmes mardi. Rien ne peut égaler les soins et l’amitié de M. et Mme de Chaulnes. Son attention principale est que je n’aie aucune incommodité ; elle vient voir elle-même comme je suis logée, et pour M. de Chaulnes, il est souvent à table auprès de moi, et je l’entends qui dit, entre bas et haut : « Non, Madame, cela ne lui fera point de mal ; voyez comme elle se porte. Voilà un fort bon melon ; ne croyez pas que notre Bretagne en soit dépourvue. Il faut qu’elle en mange une petite côte. » Et quand je lui demande ce qu’il marmotte, il se trouve que c’est qu’il vous répond, et qu’il vous a toujours présente pour la conversation de ma santé.

    Lettre de Mme de Sévigné écrite à Auray en Bretagne à Mme de Grignan le 30 juillet 1689.

Ce tableau est l’oeuvre d’un peintre anversois du XVIIème siècle. Attention, il y a plus que la lettre d qui différencie Snyders et Snyers, un siècle les sépare ! Et l’on voit bien comment, à partir du XVIIIème siècle, la nature morte se vide de son langage, son sens et sa morale. Le tableau de Snyders raconte beaucoup plus de choses que celui de Snyers.

Encore un melon, d’un autre vert, et voici encore une lettre de la marquise :

    Pour les melons, les figues et les muscats, c’est une chose étrange : si nous voulions, par quelque bizarre fantaisie, trouver un mauvais melon, nous serions obligés de le faire venir de Paris ; il ne s’en trouve point ici.

Lettre de Mme de Sévigné écrite à Grignan en Provence à son cousin monsieur de Coulanges le 9 septembre 1694.

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Qu’ils soient bretons ou provençaux, selon madame de Sévigné les melons sont délicieux. Et bons pour la santé.
Elle rappelle l’existence du melon de Rennes, qu’on appelle « le petit gris ».
Hélas, le petit gris de Rennes ne se cultive plus guère et c’est bien dommage. J’ai trouvé cet avis intéressant d’une jardinière ici.
On le trouve difficilement sur les marchés bretons. Il faudrait le remettre au (bon) goût du jour !

été,littérature,poésie,philosophie @ 9:42 , juillet 20, 2015

Vert melon

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      Claude Monet, Nature morte, 1872, musée Gulbenkian Lisbonne, page du musée

Je regarde une carotte. Ou plutôt un melon. Oui, voilà, un melon. Que cette chose est bizarre ! [...]
Il tourne, et il est vert, quel vert, vert melon ? Le vert melon n’existe pas, et pourquoi ? parce que les hommes préfèrent les clichés, ces images définies par d’autres. « Bleu ciel ». Mais quel ciel ? « Rose bonbon ». Mais quel bonbon ? Le vert melon n’existe pas pour la raison supplémentaire qu’il y a trop de melons à verts différents. On pourrait qualifier le vert du melon que je regarde du vert salle de bains de l’hôtel Terminus en 1928.
Outre qu’il est de plusieurs verts, et parfois jaune, cet objet à multiples aspects et nom unique porte sur les hanches des coutures jaunes formant des losanges.

Charles Dantzig, extrait de Encyclopédie capricieuse du tout et du rien

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    Willem van Mieris, Le marchand de légumes, 1731, Wallace Collection Londres, notice

L’été dernier j’avais blogué avec joie dans le melon :

avec Jacquou le Croquant

avec Monet et Cotan

Je recommence cette année car un melon surprise est venu pousser dans mon jardin ! Je ne l’ai pas semé, je n’ai pas planté de jeune plant en godet, ce serait probablement une graine issue du compost. Le compost maison, composé des déchets végétaux de la cuisine, nous joue souvent des tours. C’est ainsi qu’un parterre de rosiers devient un champ de tomates, ou que des citrouilles viennent envahir une autre région fertilisée du jardin !

Charles Dantzig, dans son amusante encyclopédie, s’interroge avec malice sur le vert melon. Il est beau, ce ton, mais en effet difficile à définir.

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    Henri Matisse, Assiettes et melon, 1906-1907, The Barnes Foundation Philadelphie, notice

De très nombreux peintres ont représenté le melon au fil des siècles, Renoir lui a donné un très beau vert (hélas en collection particulière). Un vert bayadère comme sait faire Matisse, un vert pastel et gourmand comme le croque Monet, un vert de gris craquelé et subtil, comme dans cette gravure japonaise :

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Ito Shinsui, Pêches et melon, 1939, MIA Minneapolis, notice

Le vert résulte du mélange du bleu et du jaune, et pour le melon, il y a plus de jaune que de bleu, à cause du soleil qui le fait mûrir, tandis que dans l’artichaut, il y a plus de bleu que de jaune, parce qu’il est breton !

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Notes bleues

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Il y a dans mon jardin un petit paradis bleu, il reste bleu une grande partie de l’année. C’est le coin fraîcheur, un peu ombragé, soustrait aux regards, on le découvre par hasard.
Quand la note bleue du céanothe se tait à la fin du printemps, les hortensias d’été reprennent à coup sûr la petite sonate d’azur.

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Il a plu cette nuit, une petite pluie fraîche et bleue, à la fois mélancolique et réconfortante.
J’ai pensé à un poème, très musical, estival, mélancolique et beau :

J’ai pensé à cet adagio, tellement connu qu’il perd un peu de sa fraîcheur, mais il attache bien ses notes bleues au poème

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      Adagio

      La rue était déserte et donnait sur les champs.
      Quand j’allais voir l’été les beaux soleils couchants
      Avec le rêve aimé qui partout m’accompagne,
      Je la suivais toujours pour gagner la campagne,
      Et j’avais remarqué que, dans une maison
      Qui fait l’angle et qui tient, ainsi qu’une prison,
      Fermée au vent du soir son étroite persienne,
      Toujours à la même heure, une musicienne
      Mystérieuse, et qui sans doute habitait là,
      Jouait l’adagio de la sonate en la.
      Le ciel se nuançait de vert tendre et de rose.
      La rue était déserte ; et le flâneur morose
      Et triste, comme sont souvent les amoureux,
      Qui passait, l’oeil fixé sur les gazons poudreux,
      Toujours à la même heure, avait pris l’habitude
      D’entendre ce vieil air dans cette solitude.
      Le piano chantait sourd, doux, attendrissant,
      Rempli du souvenir douloureux de l’absent
      Et reprochant tout bas les anciennes extases.
      Et moi, je devinais des fleurs dans de grands vases,
      Des parfums, un profond et funèbre miroir,
      Un portrait d’homme à l’oeil fier, magnétique et noir,
      Des plis majestueux dans les tentures sombres,
      Une lampe d’argent, discrète, sous les ombres,
      Le vieux clavier s’offrant dans sa froide pâleur,
      Et, dans cette atmosphère émue, une douleur
      Épanouie au charme ineffable et physique
      Du silence, de la fraîcheur, de la musique.
      Le piano chantait toujours plus bas, plus bas.
      Puis, un certain soir d’août, je ne l’entendis pas.

      Depuis, je mène ailleurs mes promenades lentes.
      Moi qui hais et qui fuis les foules turbulentes,
      Je regrette parfois ce vieux coin négligé.
      Mais la vieille ruelle a, dit-on, bien changé :
      Les enfants d’alentour y vont jouer aux billes,
      Et d’autres pianos l’emplissent de quadrilles.

      François Coppée, recueil Promenades et intérieurs

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Le dé de douleur

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Francisco de Zurbaran, Le Christ et la Vierge dans la maison de Nazareth, 1640, museum of art Cleveland, notice

Une exposition éclaire l’oeuvre de Francisco de Zurbaran (1598-1664) cet été au musée Thyssen-Bornemisza de Madrid, la présentation est ici.

C’est étrange, l’âge d’or espagnol ne me passionne pas, l’exposition Vélasquez à Paris ne m’a pas tentée, et pourtant elle devait être ô combien instructive, cependant l’art de Zurbaran m’a toujours attirée par sa singularité.

Ce tableau ci-dessus étonne, questionne, quelle force d’expression !

La Vierge appuie sa tête sur sa main dans un geste de mélancolie, une douleur muette tient ses yeux mi-clos. Elle regarde son fils, elle sait qu’il mourra, qu’elle devra lui survivre.
Sa souffrance est immense, secrète, intérieure, le peintre fait régner un silence respectueux dans cette composition d’une grande sobriété.

Jésus adolescent tresse sa couronne d’épine. Des anges discrets le regardent. Les livres sur la table ne sont pas ici un symbole de vanité, ils désignent l’étude du jeune garçon. Les fleurs blanches font allusion à la pureté de la Vierge, les deux colombes rappellent la présentation au temple.

La Vierge coud, et je découvre, avec un plaisir de collectionneuse, un dé !

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le dé à coudre @ 9:12 , juillet 16, 2015

Des monstres littéraires

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Des livres, beaucoup de livres, c’est l’été, le vent dans les pages, du rêve et de la fiction, écriture, littérature, pourquoi écrire, pourquoi lire, et si l’écrivain reprenait l’histoire à l’envers afin qu’elle soit sans fin, et si le lecteur préférait au fond lire des choses qu’il ne comprend pas ?
J’ai l’impression étrange que je suis dans cet état-là, séduisant, de légère incompréhension …

Je viens de lire deux livres, un gros, et un petit, la biographie de Daphné du Maurier par Tatiana de Rosnay, et puis Des monstres littéraires de Jérôme Orsoni.

daphné Ce livre m’a été offert par une amie, et j’ai moi-même offert à une autre amie la nouvelle traduction de Rebecca. Ce succès planétaire de la seconde moitié du XXème siècle a marqué deux générations. Nos enfants ne connaissent hélas plus ce chef-d’oeuvre. La biographie de son auteur, très bien rédigée et parue cette année, devrait le remettre au goût du jour.

Ce gros livre se lit rapidement, la surabondance de détails invite parfois à emprunter le toboggan de la diagonale. Mais la vie de cette Anglaise au patronyme français est captivante.

Ce petit livre ci-dessous, je l’ai relu dès que je l’ai fini, tant il innove dans le genre littéraire.

desmonstres Jérôme Orsoni est né en 1977, la même année que ma fille aînée, eh oui, je lis maintenant des écrivains qui ont l’âge de mes enfants, ça ne rajeunit pas !

Ce petit Actes Sud paru en mars 2015 rassemble dix-huit nouvelles vraiment étonnantes.
Ces récits mêlent avec une certaine malice et une intelligence philosophique la fiction, le rêve et la réalité, et installent le lecteur en plein paradoxe. On ne comprend pas tout, on se sent dérouté dans le sens où on quitte la route habituelle des livres qualifiés de normaux, mais on est pris sous le charme, et on se dit qu’on tient là un livre tout à fait extraordinaire. On éprouve ce sentiment trouble d’une littérature très surprenante et attachante à la fois. C’est bien le côté le plus agréable de la lecture que la surprise, le fait de se laisser surprendre sans que l’on sache bien pourquoi.

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Il est souvent question de livres et de littérature dans ces nouvelles, du questionnement de l’écrivain qui écrit son rêve ou rêve de ce qu’il écrit. Le lecteur est suspendu, étourdi, entre irrationalité et logique, on aime ou pas, l’originalité du propos est en tous cas incontestable.

Le titre du livre vient de la nouvelle imaginant la métamorphose à l’envers du héros de Kafka, Gregor Samsa, qui, transformé en insecte, se métamorphose à nouveau en homme. Et puis l’écrivain pourrait donner encore une suite, L’envers de la métamorphose à l’envers, et l’histoire n’aurait pas de fin.

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Mais toutes les histoires ont une fin, la littérature le veut ainsi. Sinon, elle deviendrait un grand tissu sans coutures de versions multiples, des inventions et des régressions, des changements et des retours en arrière – dans tous les sens tout le temps.

Je rêve alors à mon tour, et si Albertine Simonet remontait sur son cheval, si Julien Sorel était gracié, si la princesse de Clèves disait oui, si Fantine et Cosette avaient eu un téléphone portable pour se dire la vérité sur les Thénardier ?

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été,littérature,poésie,philosophie @ 10:12 , juillet 13, 2015

Musarder au musée

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Féeriquement transportée au pays des muses …
A chacun son musée.
Le Louvre est si vaste que chaque visite redevient toujours une première découverte.

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Quand la pyramide se chauffe à blanc et semble fumer sous l’ardeur du dieu Ra, qu’il est bon de flâner dans l’atmosphère tempérée, silencieuse et recueillie de certains salons du musée !

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Le Louvre aussi a ses stores bouillonnés, ils sont moins nombreux qu’à l’Ermitage, mais plus travaillés, passementés, ornés de glands, de rosettes, de cordelettes.
J’aime me promener dans le département des arts décoratifs et objets d’art, de petits salons sont reconstitués, issus d’hôtels si particuliers par leur raffinement …

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Il y règne un grand calme, on sent transporté dans la vie de château, dans la vie imaginée et retrouvée du palais royal que fut le Louvre.

La photo est autorisée, oh merci, celle-ci devient un plaisir supplémentaire, un artisan au service de la mémoire, sans elle comment se souvenir de toutes ces merveilles, comment fixer l’émotion de ces instants uniques ?

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Dans ce quartier résidentiel, on muse, le museau en l’air, on s’amuse vraiment, on est moins attentif que dans les grandes salles des peintures, sculptures, antiquités, on baguenaude au fil des siècles, des styles et des couleurs.

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On joue à se perdre dans l’infini reflet des miroirs.
On traîne à petits pas de tortue dans la fraîcheur endormie du museum.

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musées @ 10:57 , juillet 4, 2015
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