Du côté de chez Grillon du foyer

L’ormeau de la Tentation

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Océan zéro, zéro … le poème de Claude Roy résonne ici.

Mais c’est un ormeau que je devrais mettre en scène à la plage, on n’en trouve pas dans le cabinet de curiosités d’Alexandre Leroy de Barde ( en lien ci-dessus), j’en ai bien conservé quelques uns au grenier et n’ai plus le courage d’aller les repêcher au fond d’un carton …

Pour retrouver les couleurs de ce beau et rare coquillage, que même le peintre néerlandais spécialiste de curiosités océanes, Adriaan Coorte, ne semble pas avoir peint, il faut lire ce livre délicieux de Marc Le Gros, Petites chroniques de l’estran, paru en 2011 aux éditions L’Escampette.

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Ce livre fait partie de la trilogie du bord de mer,
avec Mémoires de basse, délicat recueil de poésie tout imprégné d’embruns, de sel et de mélancolie,
et avec L’éloge de la palourde, prodigieuse louange du modeste mollusque, un livre que j’avais présenté ici .

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Ces petites et piquantes chroniques de l’estran passent en revue les coquillages et crustacés que la pêche à pied permet, ou permettait autrefois, de découvrir quand la mer s’est absentée.

A propos de l’ormeau, ou de l’haliotide, ou de l’oreille de mer, ou de l’abalone comme on l’appelle en Asie (consulter la page wikipedia), Marc Le Gros signale que, dans la collection d’estampes japonaises de Claude Monet, figure un diptyque de Kunisada montrant une pêcheuse d’ormeaux. Je n’en ai hélas pas encore vu la reproduction.

Et l’écrivain indique aussi que dans un autre diptyque on découvre de manière surprenante la présence d’un ormeau au pied d’une démone.

Eve a cueilli la pomme et va la donner à Adam, tandis qu’une espèce de petit monstre griffu la regarde attentivement.

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Aux pieds du monstre bizarre se trouve une coquille d’ormeau, nacrée, miroitante, dans un paysage pourtant terrestre.
Le morceau de corail est symbole du Christ, le coquillage un symbole féminin et aussi symbole de vanité, le mollusque désigne la luxure.
Pourquoi ce coquillage plutôt qu’un autre dans cet épisode de la Genèse ?
Peut-être parce qu’il a la forme d’une oreille et que c’est par l’oreille que la femme, Eve, se laisse tenter par le démon qui lui parle.
Elle aurait dû faire la sourde oreille !

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littérature,poésie,philosophie,Peinture @ 7:46 , septembre 2, 2015

Les oreilles de la mer

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Alex Séon, ainsi signait-il ses oeuvres, est l’un de ces nombreux peintres français ou étrangers, nés dans une province parfois très éloignée de la mer, qui sont venus en Bretagne, ont été séduits par le paysage et les habitants, et y ont longtemps ou souvent séjourné, travaillé, pour apporter à leur oeuvre un autre aspect très enrichissant.

Ces artistes donnent l’occasion de présenter une exposition, qui voyage ainsi entre un musée de leur pays d’origine et un musée breton, et qui permet de découvrir l’ensemble de leur oeuvre, parfois inconnu.

seonpenseebrest Alexandre Séon, La Pensée, 1904, mba Brest

Le musée des beaux arts de Quimper ( consulter la page)
présente cet été, et le musée de Valence cet automne-hiver, l’artiste Alexandre Séon (1855-1917), né dans le Forez, qui travailla à Paris à partir de 1877, et qui fut attiré sur l’île de Bréhat en Bretagne Nord par son ami le sâr Péladan dans les années 1890.

Une suite de vidéos explique très bien la carrière et la pensée de l’artiste :

En bon artiste symboliste, il a tenté de représenter ce qui ne se voit pas, par exemple la pensée, et il a donc ceint la tête de la jeune femme pensante d’un magnifique guirlande de pensées en fleurs.

Lignes pures, aplats de couleurs lumineuses, très beaux dessins, un idéal de beauté nous apaisant comme une berceuse, l’exposition étonne, et j’aurais bien aimé pouvoir garder un souvenir de la décoration des salles, puisque la photo dans les expositions temporaires est interdite.
La couleur des murs est épatante, du violet, du jaune citron, du bleu ciel, magnifiquement en accord avec les tons des tableaux, c’est un régal des yeux !

Seonpensee A. Séon, La Pensée, vers 1899, collection Lucile Audouy.

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Certains cadres, encadrant les oeuvres comme il se doit, tout à fait dans la veine symboliste et art nouveau, font partie aussi de ces détails qu’on aimerait retrouver en photo et que le catalogue ne reproduit pas. Des cadres en bois sculpté s’ornent de plantes grimpantes, ou de chauves-souris, une merveille !

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    Alexandre Séon, La mer-la houle, vers 1903, MAM Saint Etienne,

Les oeuvres d’inspiration bretonne nous intéressent tout particulièrement bien sûr.
On peut retrouver les paysages de Bréhat et la mer écumeuse dans le site du musée d’art moderne de Saint Etienne en cliquant sur la rubrique « consulter notre catalogue en ligne ».

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    Alexandre Séon, La mer-la vague, vers 1903, MAM Saint Etienne.

J’ai bien aimé ces marines, qui me rappellent un peu par leur cadrage celles de Charles Filiger, et par leur dessin celles de Henri Rivière.

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    Alexandre Séon, Petite marine aux roches rouges, vers 1903, Mam Saint Etienne.

Et puis la Sirène, jaillissant des flots dans l’archipel de Bréhat, m’a beaucoup plu, je vais dire pourquoi.

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    Alexandre Séon, La Sirène, vers 1896, MAM Saint Etienne.

La jeune créature, à l’expression bien innocente, chatouillée par l’écume, une guirlande de fucus entremêlée dans sa chevelure fauve, tient en ses longs doigts effilés des perles marines, du corail, et un coquillage, qui me semble bien être un haliotide, autrement dit un ormeau.

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Ce coquillage n’est pas courant dans la peinture, il est assez rare aussi dans la nature surtout de nos jours, et sa pêche n’est pas facile.

La coquille est assez grande, ornée d’une série de trous alignés sur son bord en tailles dégradées, comme l’ustensile servant à étalonner les aiguilles à tricoter, et l’intérieur est tapissé de nacre aux reflets ondoyants des plus merveilleux.
La chair doit être bien battue pour être attendrie.
Je reviendrai vers cet étonnant coquillage prochainement.

Son nom grec, haliotide, veut dire mot à mot oreille de la mer.
La sirène est l’oreille de la mer, tandis que l’oreille du marin sur la barque se laisse distraire par sa voix charmeuse.
Beaucoup de poésie dans cette petite Lorelei peut-être plus gentille que malveillante !

Les grands airs dans les chaussures

La poésie des p’tits trous dans les chaussettes m’a fait penser aux chaussures.
On peut être fou de chaussures, en accumuler de toutes sortes dans le placard et les accorder à son vêtement, à son humeur et à l’heure du jour et au temps qu’il fait.
Ou bien, comme moi, on n’a qu’une paire, pour toute l’année, parce que c’est la seule qui ne fait pas mal aux pieds.

Dans tous les cas, on peut s’amuser devant la mode des souliers dans les tableaux. Quelle variété !

Certaines chaussures présentent de grands trous, de larges évents pour des doigts de pieds en éventail.
Et dans des couleurs variées, au choix, marron, noir, vert, rouge, quel chic !
On peut rire aujourd’hui de pareils « écrase-merde » pour parler vulgairement, mais c’était la mode impériale. Les grands de ce monde n’éprouvaient pas le besoin de se hausser davantage sur des talons.

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    Baron Antoine-Jean Gros, Charles Quint reçu par François 1er à l’abbaye Saint Denis en 1540, détail, 1812, Louvre, tableau entier et notice

C’est Monsieur, frère du roi Louis XIV, qui lança, selon l’histoire, la mode des talons rouges à la cour.
Il était allé s’amuser au carnaval dans Paris, avait traversé un quartier de bouchers, avait maculé les talons de ses brodequins du sang des boeufs, était arrivé sans changer de chaussures au Conseil, et tous les yeux se rivèrent sur ses talons rougis.

Bouts ronds, bouts carrés, bouts pointus …
Quelle expressivité dans les extrémités !

La chaussure traduit-elle le caractère de son porteur ?
Elle serait, semble-t-il, le reflet de la personnalité.

Les chaussures ont elles-mêmes leur caractère : confortables, fonctionnelles, élégantes, hideuses, passe-partout, festives, sexy, sportives, provocantes, intemporelles ou dans le vent du moment …

Elles ont aussi leur vocabulaire.
Leur anatomie se décline en des mots bien précis qu’on ne retient pas toujours …
quant à leurs appellations, les pompes débrident l’imagination !

Les godasses, les croquenots, les grolles, les tatanes, les savates, les galoches …

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    Vincent van Gogh, Souliers, 1886, van Gogh museum Amsterdam, notice

les babies, les bottines, poulaines, ballerines, bottes, cuissardes, sabots, péniches, escarpins, Charles-dix, Richelieu, Derbies, salomé, mocassins, trotteurs, Clarks, tennis, bateau, pointes, claquettes, baskets, talons-aiguilles, Crocs, Birkenstock, sandales, sandalettes, mules, espadrilles, tongs, nus-pieds, moon-boots, après-ski, chaussons, pantoufles, charentaises, j’en passe et j’en oublie !

La peinture des souliers peut être poignante comme celle de van Gogh ou fort amusante comme ci-dessous !

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    Fashionable contrasts, gravure, British Museum Londres, notice

Robes, chaussures et chapeaux @ 6:35 , août 26, 2015

Les p’tits trous des chaussettes

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    Maximilien Luce, Intérieur, le matin, 1890, Met New York, notice

      Les trous dans les chaussettes

      Les chaussures sont la pudeur
      des mitaines du bas peuple,
      les chaussettes trouées.

      Si le trou ne se reprise
      on le méprise,
      laissons vivre les trous, les p’tits trous
      dans les chaussettes.

      J’aime saluer l’orteil rebelle
      qui ose passer la tête,
      gratter la semelle.

      Dans une mosquée,
      mes trous, mes p’tits trous
      feraient sourire.

      [...]

      Louis Bertholom, Les trous dans les chaussettes, recueil Paroles pour les silences à venir, Les éditions Sauvages, mai 2015

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Louis Bertholom, notre cher poète fouesnantais, a fait des merveilles avec son dernier recueil.
Mon mari m’avait offert ce livre pour la fête des mères, ma joie de la découverte fut grande, le temps m’a simplement manqué au printemps pour en faire aussitôt la louange.

Il faut, certes, bien connaître la Bretagne pour savourer pleinement les mots du poète, mots bretons comme lui parfois, mais ses évocations attachantes, intimes, très sensibles de lieux divers, objets, instants fugaces et sentiments profonds, charment absolument et chantent aussi de bien beaux mots français.

J’ai adoré Les trous dans les chaussettes, j’en recopie ici les premières strophes, il faudra lire la suite dans le précieux recueil.

Ce poème fort original fait penser bien sûr à cette chanson d’un autre grand poète :

Le rêve sans racine

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      Jean-Jacques Henner, Etude pour Le rêve,dessin, musée Henner Paris, notice

C’est une chose étrange à la fin que le monde … du rêve. Le mot rêver n’a pas d’étymon.
On ne sait pas d’où vient ce verbe rêver, son étymologie est plus floue que le rêve le plus flou, le dictionnaire historique de la langue française n’apporte pas de réponse certaine.

L’accent circonflexe n’apparut qu’au XVIIème siècle. Auparavant le verbe s’écrivait resver, puis rever.
On distingue le préfixe re, et après … on ne sait pas. Peut-être esver, comme dans le verbe actuel et régional endêver qui veut dire « enrager », avoir un violent dépit de quelque chose.

Le verbe rêver viendrait du gallo-roman esvo qui signifiait « vagabond ».
Rêver ou laisser vaguer, divaguer, extravaguer, vagabonder la pensée.

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      J.J. Henner, Etude pour Le Rêve, dessin, vers 1900, musée J.J. Henner Paris, notice

Le rapprochement avec le latin rabere, être en rage, de raba, la rage, est évoqué, ainsi qu’avec le latin evadere, s’échapper.
Le rêve est une évasion.
Mais le substantif, rêve apparaît tardivement, en 1674, à côté du mot songe, pour désigner les images qui se présentent à l’esprit durant le sommeil. Au XIXème siècle, le rêve remplace le songe, mot qui, lui, possède une étymologie plus sûre, il vient du latin somnus, le sommeil.

Au moyen-âge, resver avait le sens de délirer, de dire des choses déraisonnables.

Au XVIème siècle, rever, c’est laisser aller sa pensée sur des choses vagues, c’est inventer de toutes pièces, et le verbe a une valeur péjorative.

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      J.J. Henner, Etude pour le Rêve, dessin, musée J.J. Henner, notice

Au XVIIème siècle, rêver se rapproche de songer, il prend le sens de méditer profondément, s’interroger.

La rêverie était un délire, une perturbation d’esprit due à la fièvre.
Au temps de madame de Sévigné, faire une rêverie signifiait « concevoir une idée étrange », souvent sous l’action de la fièvre.
Ainsi écrit-elle à son cher cousin Bussy-Rabutin le 1er mars 1676 :

    J’ai eu vingt et un jours la fièvre continue. Je me fis lire votre lettre, dont le raisonnement me parut fort juste, mais il s’est tellement confondu avec les rêveries continuelles de ma fièvre qu’il me serait impossible d’y faire réponse.
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      J.J. Henner, Etude pour Le rêve, musée Henner, notice

Le sens moderne de la rêverie, activité psychique non soumise à l’attention, apparaît chez Montaigne, et le mot prend vraiment son sens actuel dans la seconde moitié du XVIIIème siècle avec Jean-Jacques Rousseau et ses Rêveries d’un promeneur solitaire.

Le rêveur, avant Jean-Jacques Rousseau, était un rôdeur, un coureur de jupons, celui qui se déguisait pour le carnaval, et un sot, un radoteur, celui qui délire.
A la fin du XVIIème siècle, le rêveur devient songeur, absent, en proie à la tristesse, la mélancolie.

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      J.J. Henner, Etude pour Le rêve, musée Henner, notice

Sur le site de la RMN on peut observer les dessins préparatoires au tableau de cet autre Jean-Jacques (Henner), Le rêve.
Chaque ébauche apparaît comme une de ces images rêvées, inachevées, floues, le style de Henner étant lui-même généralement flou.

La femme sommeille et rêve, et elle est elle-même le sujet des rêves de l’homme.

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      J.J. Henner, étude pour Le rêve, musée Henner, notice

Celui qui, de bonne heure longtemps s’est couché, a beaucoup rêvé.
Il n’est pas étonnant que le rêve occupe une grande place dans À la recherche du temps perdu, car le rêve bouscule la notion du temps, le rêveur à son réveil ne sait plus où il est, ni quelle heure il est. En quelque sorte, le rêve, comme le souvenir, fabrique un peu de temps à l’état pur, déconnecté du présent ou reliant entre elles des époques enfuies.

Les premières pages de la Recherche évoquent d’emblée un rêve, et c’est celui d’une femme, rêve sensuel provoqué par une réalité concrète et physique, une certaine position du corps du dormeur, le narrateur.

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      Jean-Jacques Henner, Rêve, musée J.J. Henner Paris, notice

Si le mot n’a pas de racines prouvées, l’idée qu’il nomme a de larges ramifications dans l’art, la peinture, la sculpture, la littérature, et la musique.

Ecoutons ce beau morceau onirique ( de oneiros, rêve en grec) de Robert Schumann, Rêverie :

Marcel Proust,Mots,musique,sommeil @ 1:47 , août 21, 2015

Tomate d’un beau rouge de chimie

    Edward Hopper, Tables for Ladies, 1930, Met New York, page du musée

    Revenu sur ses pas, Wallas avise, de l’autre côté de la rue Janeck, un restaurant automatique de dimensions modestes mais équipé des appareils les plus récents. Contre les murs s’alignent les distributeurs nickelés ; au fond la caisse où les consommateurs se munissent de jetons spéciaux. La salle, tout en longueur, est occupée par deux rangées de petites tables rondes, en matière plastique, fixées au sol. Debout, devant ces tables, une quinzaine de personnes -continuellement renouvelées- mangent avec des gestes rapides et précis. Des jeunes filles en blouse blanche de laborantines desservent et essuient, au fur et à mesure, les tables abandonnées. Sur les murs laqués de blanc, une pancarte maintes fois reproduite :

      « Dépêchez-vous. Merci. »

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    Wallas fait le tour des appareils. Chacun d’eux renferme -placées sur une série de plateaux de verre, équidistants et superposés- une série d’assiettes en faïence où se reproduit exactement, à une feuille de salade près, la même préparation culinaire. Quand une colonne se dégarnit, des mains sans visage complètent les vides, par derrière.

    Alain Robbe-Grillet, extrait de Les gommes, éd. de Minuit, 1953

Tableau dans le texte :
Edward Hopper, Nighthawks, 1942, AIC Chicago, notice et commentaire.

J’ai lu Les gommes il y a plusieurs années sans trouver beaucoup d’intérêt à cette histoire policière tirée par les cheveux, c’était le genre du nouveau roman, et sous le couvert de la nouveauté se lâchait parfois un grand n’importe quoi. En revanche, j’ai admiré dans ce livre deux passages épatants, l’un décrivant une gomme, l’autre un restaurant dit automatique et un quartier de tomate.

Ce restaurant reflète à mon avis l’atmosphère déshumanisée des tableaux de Hopper, et renvoie aussi au fabuleux film de Tati, Play Time.
Voici le passage de la tomate, qui se trouve dans l’assiette de l’inspecteur Wallas :

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    Joe Brainard, Tomate, 1975, gouache et aquarelle sur papier, Met New York, notice

    Un quartier de tomate en vérité sans défaut, découpé à la machine dans un fruit d’une symétrie parfaite.
    La chair périphérique, compacte et homogène, d’un beau rouge de chimie, est régulièrement épaisse entre une bande de peau luisante et la loge où sont rangés les pépins jaunes, bien calibrés, maintenus en place par une couche de gelée verdâtre le long d’un renflement du coeur. Celui-ci, d’un rose atténué légèrement granuleux, débute, du côté de la dépression inférieure, par un faisceau de veines blanches, dont l’une se prolonge jusque vers les pépins -d’une façon peut-être un peu incertaine.
    Tout en haut, un accident à peine visible s’est produit : un coin de pelure, décollé de la chair sur un millimètre ou deux se soulève imperceptiblement.

    Alain Robbe-Grillet, extrait de Les gommes.

Déjà en 1953, les tomates étaient calibrées, parfaites, commercialement idéales et probablement sans goût, purs produits sans défauts de l’agriculture intensive, se pliant au découpage robotisé de la cuisine industrielle.
Le moindre accroc dans leur peau lors de leur coupe saute aux yeux et apparaît comme un caractère rédhibitoire.

Il semble qu’on change de mode aujourd’hui. Le beau rouge chimie n’a plus la cote, on recherche chez la tomate le vert chiné, le pourpre violacé, le jaune maïs, l’orange fraîcheur … on veut de la tomate sortie de la pleine terre, et on aime les circonvolutions généreuses et tarabiscotées de la coeur de boeuf.

été,littérature,poésie,philosophie @ 1:18 , août 12, 2015

Le brasier

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    Incendie des Tuileries, anonyme, 1871, BnF Paris, notice

Le 18 mars 1871, Paris s’affranchissait de la France.
La guerre perdue contre les Prussiens se termina par l’armistice qui plongea la capitale dans l’indignation et l’humiliation.
La Chambre des députés allait siéger à Versailles et non plus au palais Bourbon. Les Parisiens perdaient leurs privilèges et avantages fiscaux.
Adolphe Thiers voulut récupérer au nom du gouvernement les canons parqués dans les arsenaux de la capitale. C’en était trop, privée de son gouvernement et de son armement, la capitale s’érigea en Commune libre. La « République de Paris » a trouvé son hymne, Le temps des cerises, et c’est à nouveau la guerre. Thiers veut assiéger la ville, il se promet que « l’expiation sera complète », et les Prussiens, encore cantonnés dans les forts de l’Est, assistent au spectacle.
Les « Versaillais » marchent sur Paris le 24 mai 1871, tandis que les Communards mettent le feu à tous les bâtiments symboles du pouvoir.

Il y a quinze mille morts.
On a aujourd’hui oublié combien la Commune fut sanglante.

brasier Nicolas Chaudun, Le brasier, éd. Actes Sud, mars 2015. Ce livre nous remet en mémoire cet épisode dramatique et fait le récit détaillé de l’incendie des Tuileries.

On apprend notamment comment les principales oeuvres d’art du musée du Louvre furent sauvées par deux personnes dont nous avons aussi oublié les noms, Henri Barbet de Jouy et Martian de Bernardy de Sigoyer. En effet, l’incendie du château des Tuileries devait se propager et gagner les ailes du Louvre par les pavillons d’angles, Flore et Marsan.

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Les oeuvres les plus importantes avaient été évacuées de la Grande Galerie du Louvre depuis des mois déjà, en août 1870, le Second Empire agonisant avait envisagé l’occupation de Paris et mis à l’abri de l’avidité allemande les collections impériales.
Les tableaux montèrent à bord du navire L’Hermione pour se réfugier dans l’Arsenal de Brest.
Et puis il fallait des trains, des gardes, des entrepôts bien secs, et surtout de la discrétion. L’exode devait se faire dans le plus grand secret.
Cela nous rappelle la même sauvegarde qui s’opéra en 1938 et 39, les Allemands trouvèrent au Louvre des cadres vides.

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    Siebe Johannes Ten Cate, Vue des Tuileries incendiées avec l’arc du Carroussel, Louvre, notice

Le château des Tuileries, construit au XVIème siècle par Catherine de Médicis, et relié par Napoléon III au Louvre par une aile au Nord sur la rue de Rivoli, était la résidence des rois et des chefs d’Etat depuis la Révolution de 1789, puisque le château de Versailles avait été saccagé et pillé. Cet emblème du pouvoir devait forcément disparaître, et l’incendie y fut bien préparé.

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J’ai pris cette photo dans les salons du second Empire, se trouvant dans l’aile Richelieu côté Rivoli, qui fort heureusement furent épargnés par le feu, elle donne une idée du désastre orchestré par la Commune : Tous les éléments du décor, les meubles, les fauteuils, les rideaux, les tapis, le linge, furent abondamment arrosés de pétrole et de poix inflammable. Le pétrole était le nouveau combustible qui alimentait les lampes, et celui-ci fut charrié et vidé par barils entiers dans les pièces des Tuileries, ainsi que dans la bibliothèque impériale située dans le pavillon Richelieu. L’embrasement fut immédiat et total.

Pour la ville de Paris, la brigade des sapeurs-pompiers a dénombré deux cent quarante départs de feu intentionnels dans la seule nuit du 23 au 24 mai 1871.
Quel brasier !

La fournaise se régale des cent mille volumes de la bibliothèque impériale : parmi eux se trouvent les chefs d’oeuvre de l’art naturaliste de Redouté, le manuscrit de La Botanique de Rousseau, les oiseaux d’Amérique d’Audubon …

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Ce livre de Nicolas Chaudun est bien utile pour rappeler un pan de l’Histoire parfois assez confus dans notre esprit. On peut reprocher à ce récit historique une surabondance de détails qui noie le lecteur, la documentation est trop riche, à l’image du sujet, comme enflammée, enfumant la vision des faits, mais on apprend beaucoup, et on retient que toute destruction d’un patrimoine, même royal, impérial, ne sert pas la République.

On s’assoit plus confortablement sur une couleur que l’on aime

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Poursuivons le petit tour dans les sixties au Petit Echo de la Mode de Chatelaudren !

Les sièges s’offrent à nous, à nos yeux seulement, nous remettent des images, des émissions télévisées, des scènes de films par exemple.

1967, futuriste et orange : pour Louis de Funès c’est la fin des haricots mais ce n’est pas la fin des arts décos !

Avec le développement de la télévision dans les années soixante, le salon s’articule autour du téléviseur et la pièce devient très conviviale. De nouvelles formes et matières, plus souples, pratiques, confortables, réveillent le décor : le plastique, le plexiglas, le caoutchouc, la mousse, l’acier tubulaire, les rotules, les roulettes, le tissu synthétique … et la couleur, vive, intense.

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Ci-dessus la célèbre chaise Panton, composée de fibres de verre et de polyester, moulée en une seule pièce, le best-seller de son créateur.
Le designer avant-gardiste Verner Panton, dont on peut lire la biographie sur cette page, se distingue par des formes psychédéliques et ses recherches sur les matières plastiques. Il met la couleur au centre de son travail, et a déclaré :

    la couleur est plus importante que la forme. On s’assoit plus confortablement sur une couleur que l’on aime.

Autres sièges marquants de l’expo :

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Fauteuil « Diamant », 1952, de Harry Bertoïa qui en dit :
Si vous regardez ces sièges, ils sont faits principalement d’air, comme une sculpture ils sont traversés par l’espace.

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    Fauteuil « Culbuto », 1967, de Marc Held

Cette époque a connu plusieurs objets emblématiques, qu’on retrouve avec un sourire attendri dans les vitrines de l’exposition : par exemple la yaourtière carrée Seb, le couteau électrique orange Moulinex, le bac à glaçon en forme de pomme, les cadeaux Bonux, le jouet Casimir, le mange-disque, le landau de poupée ovoïde, le téléviseur boule et bien sûr la machine à écrire Valentine née en 1969, qui n’a pas trouvé son public en son temps, mais qui est restée l’icône du design de ce temps-là.

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Il n’y a pas de poupée dans l’exposition, j’ajoute une pièce de ma collection personnelle : « Caroline » du même âge que Valentine.
C’était une Gégé marcheuse et parlante, en tenue orange bien sûr.
C’était plus un automate qu’une poupée à cajoler, elle pesait lourd, son plastique était raide, il fallait être très habile pour parvenir à la déshabiller. Je ne sais pas si les petites filles étaient sensibles à sa technique de pointe, je n’en ai jamais eu de telle. Elle enchante maintenant les (vieilles) collectionneuses!

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couleurs,musées @ 5:42 , août 6, 2015

Orange plastique

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Dans la toute petite mais très charmante ville de Chatelaudren, près de Saint Brieuc en Bretagne Nord, les anciens bâtiments du célèbre Petit Echo de la Mode ont rouvert leurs portes cet été et abritent une exposition qui fait rire ou glousser de nostalgie chaque visiteur.

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Cette exposition est prêtée par le musée de la ville de Saint Quentin en Yvelynes, où elle fut tenue en 2014.

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Nous sommes télétransportés dans les années soixante et soixante-dix, dans la mode pompidolienne.
Nous avons tous eu chez nous au moins l’un des objets présentés.

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Les façades avant et arrière de l’imprimerie restaurée montrent l’évolution du style entre 1880, l’année de création de l’hebdomadaire, et 1983, celle de sa disparition.

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L’exposition temporaire de cet été s’arrête donc sur les années autour de 1970, période à laquelle le Petit Echo de la Mode avait bien grandi et était devenu Echo de la Mode.

On retrouve la fameuse couleur de ces années-là : orange.

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Orange, pop et dynamique, la couleur plastique par excellence, car aussi artificielle que cette matière.

Pourquoi orange ?
Pour répondre à cette question, j’ai recueilli les informations sur le panneau explicatif de l’exposition.

Parce que cette couleur est assez récente, sa maîtrise est nouvelle, c’est une couleur moderne.

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Elle était issue de pigments difficiles à obtenir avant le début du XXème siècle.

Dans l’Antiquité, elle était rare et surtout dangereuse, car issue de l’arsenic.

Au moyen-âge elle était très instable, obtenue à partir du minium de plomb, elle disparaissait à la lumière.

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Au XVIIIème siècle on utilise le chrome, pigment employé par Turner puis par les impressionnistes, van Gogh …

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En 1820, on met au point le sulfure de cadmium, le premier véritable orange, mais il reste toxique et onéreux.

Ce n’est qu’au début du XXème siècle qu’on fabrique des pigments de synthèse, moins toxiques, et moins chers.

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La couleur orange reste difficile à fixer sur des matériaux naturels comme le bois. En revanche on peut colorer de façon satisfaisante les matériaux synthétiques dans la masse avant la fabrication de l’objet.

La finition brillante du plastique donne plus de force à cette teinte.

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Voilà pourquoi le orange devient la couleur des Trente Glorieuses, une couleur dynamique, énergique, pleine de bonne humeur, qui balaie la morosité des années précédentes, qui bouscule les codes traditionnels et le bon goût, et qui se veut jeune avant tout.

Cette exposition pétillante nous file néanmoins un petit coup de vieux … c’étaient nos jeunes années d’il y a déjà quarante ou cinquante ans !

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couleurs,musées @ 2:59 , août 5, 2015

Dressing

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Dressing de Jane Sautière (éd. Verticales, 2013), son titre ne l’augure pas, ce livre s’habille d’une langue française magnifique. Je fus séduite au premier abord par ses phrases joliment passementées, le sujet de la mode vestimentaire ne m’attirant pas particulièrement (quoique, il y a souvent un quoique dans ce genre d’affirmation), et puis je fus conquise par l’analyse approfondie de ce domaine à la fois public et intime, le vêtement.
Le vêtement fait le récit de celui qui le porte.

dressing L’écrivain, qui a atteint l’âge de la retraite, ouvre grand les portes de sa penderie et de sa mémoire, et fait défiler la mode, les mots redonnent vie et couleurs aux matières et aux formes les plus variées.
Le livre emporte dans la couleur des sentiments liés aux vêtements, on se revoit soi-même, eh oui, on l’avait aussi le pantalon fuseau en stretch dont le passant sous le pied faisait mal en fin de journée, on a risqué sa vie sur de vertigineuses semelles compensées rigides et casse-gueule, on a parfois englouti toutes nos économies dans un chemisier soldé qu’on n’a finalement pas porté …

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Cette semaine j’ai visité une exposition qui s’harmonise parfaitement avec ma lecture : à Chatelaudren dans les Côtes-d’Armor, la ville du Petit Echo de la Mode.

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    On peut lire l’histoire de ce journal de mode sur cette page, et je détaillerai ma visite prochainement.

L’ancienne imprimerie est aujourd’hui transformée en centre culturel et musée, et cet été il s’y tient une exposition tout à fait palpitante autour de la mode et du design des années soixante-dix : mode vestimentaire, mobilier, arts décoratifs, nouvelles technologies …
J’y reviendrai, mais voici déjà quelques tenues et accessoires qui ont fait les folles journées de cette décennie euphorique.

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Je fais collection de poupées françaises de cette époque-là, et je recherche précisément cette mode, acidulée, fluorescente et souvent orange, que les poupées des petites-filles adoptaient aussi. J’aime cette mode dans sa version modèle réduit !

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