Du côté de chez Grillon du foyer

Le genou de Claire

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Lobélies bleu porcelaine, bruyères mauves, et ma gracieuse petite-fille âgée de quatre ans jouant le jardin …
Septembre, fructidor, la récolte des poires, entre lecture et confiture …
Une échelle, installée par Bon-papa sous le poirier ;
La petite-fille grimpe, attention danger, mais, au lieu de le prévenir sagement, Bonne-maman rêveuse va chercher son appareil photo !

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Bonne-maman a vu une image, et hop, elle s’est glissée dans le monde d’Eric Rohmer.
J’ai aperçu le genou de Claire.
Hasard de ma lecture, hasard des images, je lisais un livre d’Eric Rohmer.
Le hasard, un thème bien rohmerien.

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Eric Rohmer, Friponnes de porcelaine, éditions Stock/IMEC, janvier 2014

Avant le cinéaste Eric Rohmer, il y eut le jeune écrivain Maurice Schérer. Mais « Momo » n’a jamais rencontré le succès avec son écriture. Gallimard publia son premier roman, Elizabeth, en 1946, ce fut un échec. Schérer écrivit ensuite un recueil de nouvelles que Gallimard refusa de publier et qui s’intitulait « contes moraux », textes jugés trop peu modernes. Il continua d’écrire des histoires sans jamais penser au cinéma, et la porte de la littérature s’est refermée sur lui. Mais l’écriture, pour lui impérieuse, restait possible. A la fin des années quarante, il animait un ciné-club dans le Quartier Latin à Paris et publiait des critiques de films dans différentes revues sous le nom d’Eric Rohmer. Il devint rédacteur en chef des Cahiers du cinéma en 1957. Il se tourna enfin vers la réalisation de courts métrages, puis de longs.

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Il avait rassemblé sous ce délicieux titre, Friponnes de porcelaine, qui fut le nom d’une pièce de théâtre abandonnée, huit nouvelles écrites entre 1940 et 1950. Il les adaptera au cinéma vingt ans plus tard.

La friponne de porcelaine, c’est l’héroïne type des films de Rohmer, la jeune fille au teint nacré, mi-rusée, mi-candide, la Pauline de la plage.

Je ne savais pas que Rohmer fut d’abord écrivain, ce livre étonnant, paru (enfin) cette année, nous le dévoile, quatre ans après sa mort. C’est très intéressant de découvrir les prémices de l’oeuvre cinématographique.

La sixième nouvelle s’intitule Le genou de Claire, qui est, à mon avis, la plus joliment écrite.

Une autre nouvelle, La rue Monge, raconte la nuit chez Maud du jeune narrateur, dont le coeur balance entre deux jeunes femmes dans les rues de Paris. On lui donne en lisant les traits de Jean-Louis Trintignant. Ce texte fait beaucoup penser à Modiano. Et si au contraire, les histoires de Schérer avaient été beaucoup trop modernes, trop en avance sur leur temps ?

Le film, Le genou de Claire, j’en parlai ici il y a deux ans.

Le titre original de la nouvelle ayant engendré le film Le genou de Claire était Qui est comme Dieu ?, un titre moins poétique, moins attachant, alors que les phrases et les images emportent le lecteur dans une délicate peinture des non-dits, des arrières-pensées !
Comme dans les films, il ne se passe presque rien, tout se joue à fleur de peau, autour d’une goutte d’eau, sur la crête des mots et à la lisière des sentiments.

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Un narrateur, dilettante, indolent, s’ennuie rêveusement dans sa grande propriété. De sa fenêtre il aperçoit des jeunes filles jouant au tennis. L’une d’elle le trouble jusqu’à la fascination. Ils font connaissance. Son regard s’attache à la chair pâle, tendre, ombrée d’une fossette, de son genou. Comment l’atteindre, le toucher, ce genou, très pudiquement, sans tout gâcher de leur amitié ?

Ces jeunes filles insouciantes me font penser à la petite bande de Balbec. Le narrateur, un peu voyeur, indécis, jaloux comme celui d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs observe Claire comme si c’était Albertine. Il se laisse ballotter dans les intermittences du coeur, l’idée seule du désir est plus violente et plus jouissive que sa réalisation.

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Un autre hasard agrémente ma lecture : le marque-page.
Quand je commence un livre, je prends un marque-page parmi tous ceux que je collectionne. Comment ai-je obtenu celui-ci, je ne sais plus ! Je l’ai pris au hasard, c’est un détail du portrait au pastel d’une petite-fille de sept ans, peinte par Liotard.
Elle est jolie, porte une pèlerine bleu foncé comme mon livre. Elle a un teint de porcelaine, et je me dis qu’elle fut peut-être un peu friponne.
Tendre hasard pictural.

Le portrait est à Los Angeles.
Le livre est en ce moment en librairie !

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      Etienne Liotard, Maria Frederike van Reede, pastel, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles, notice

Dada, entre passion et monomanie

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    Claude Monet, Jean Monet sur son cheval de bois, 1872, Met New York, notice

D-a, da, dada, mot d’enfant, mot d’artiste, d’où viens-tu ?

Il faut cliquer sur la notice du tableau, pour lire, dans la page du Metropolitan Museum de New York, la version anglaise du titre : Jean Monet on his hobby horse.
Hobby horse, comme en français il existe en anglais un lien étroit entre le cheval et le passe-temps favori.

Le mot français dada est une onomatopée, un son issu peut-être de « dia ».
Dia ! criait le charretier pour diriger son cheval vers la gauche.
Hue ! criait-il pour le faire aller à droite.
On crie à hue et à dia, et la conversation part dans tous les sens!

Dada est donc un son du langage enfantin qui désigne le cheval, et le jouet, le cheval de bois.

Dada a servi pour traduire le mot anglais hobby-horse qui voulait dire manie, sujet favori dans Tristram Shandy de L. Sterne en 1776.

Comment le modèle réduit de la plus belle conquête de l’homme est-il devenu un sujet sur lequel on revient sans arrêt ?
L’aspect affectif contenu dans le jouet favori des enfants, le dada, a fourni ce second sens d’occupation favorite, la manie, la marotte.

On s’aperçoit que la marotte est elle aussi à la fois un jouet (une marionnette agitée au bout d’un bâton) et une manie, un passe-temps favori.

Et puis, en 1916, le mot dada fut lui-même l’objet d’un jeu. Il fut tiré au sort par Tristan Tzara qui s’était amusé à glisser un coupe-papier entre les pages d’un dictionnaire. Le mot pointé au hasard par le coupe-papier devait illustrer la volonté du surréaliste de se libérer des idées reçues. Le mouvement Dada avait désormais un nom.

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    Robert Peckham, Le dada, vers 1840, NG Washington, notice

      Un homme qui n’a pas de dada ignore tout le parti que l’on peut tirer de la vie. Un dada est le milieu précis entre la passion et la monomanie.

      Balzac, extrait de La grande bretèche

Si j’ai cherché l’origine de ce mot, dada, dans le dictionnaire historique de la langue française, c’est parce que j’ai lu dernièrement cette nouvelle de Balzac, « La grande bretèche ».
Cette nouvelle rapporte l’un de ces récits piquants et haletants que l’on écoutait en famille ou entre amis, à table ou au coin du feu pour se donner de langoureux frissons. L’heure du conte, un passe-temps favori autrefois!
Aujourd’hui, ces petites histoires provinciales, balzaciennes, sont remplacées par les téléfilms policiers et régionaux de France 3 le samedi soir, qui sont excellents aussi, mais sans la beauté de la langue française et ces formules drôlatiques et percutantes qui font le sel de la lecture.

Heureux dada que la lecture !

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    Francisco de Goya, José Costa y Bonells dit Pepito, vers 1810, Met New York, notice

littérature,poésie,philosophie,Mots @ 4:51 , septembre 17, 2014

Septembre : le cahier, le carnet

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      Le cahier

      On écrit bien
      à la première page d’un cahier.
      Pas de fautes ni de ratures,
      les bonnes idées circulent sans bruit
      comme le ruisseau dans ses cressonnières.

      La page dernière
      ne lui ressemble pas.
      On ne respecte plus les lignes,
      les taches d’encre,
      les traces de doigts s’accumulent.

      C’est dans celles-là pourtant
      que l’on est le plus riche
      d’arcs-en-ciel et de savoir.

      Gérard Le Gouic, Attrape-moi aussi un poète! , éd. Beluga/Coop Breizh, 2001-2010

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Septembre en poésie, une soif, un désir, une raison d’être, une fenêtre … l’été finissant me tourne toujours vers les petits recueils de poèmes, les Delikatessen de la bibliothèque.

Je reviens vers ce poète breton, Gérard Le Gouic, que j’aime beaucoup, je l’avais évoqué l’année dernière dans un petit survol de la poésie en Bretagne, c’était ici.

Attrape-moi aussi un poète ! est un livre bijou pour la jeunesse, illustré merveilleusement par Bernard Jeunet (que je présentai ici), un livre pour l’âge mûr aussi, la poésie touche tous les coeurs.

Ce livre semble épuisé actuellement, vite, vite, une réédition !

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      Un trait de lumière
      sur le pré dessine un rêve
      de vitrail au ciel.

      Gérard Le Gouic, Les haïkus du carnet, éd. Telen Arvor, 2011

Le poète breton me plonge le nez dans mes contradictions. J’ai dit que je n’aimais pas les poèmes courts français à la manière du haïku japonais, mais ceux de ce petit carnet bleu m’envoûtent réellement.
Ce carnet est ressorti en librairie depuis ce printemps, et le poète me l’a dédicacé.
A l’origine de ce recueil, un joli carnet lui avait été offert par une amie, qui elle-même lui avait demandé dans sa dédicace d’y écrire chaque jour un poème face à la mer.
Le poète ne s’est pas souvent assis devant la mer, mais il s’est imposé le rythme impair et bref du haïku.
La respiration poétique garde son ampleur, ses couleurs, rappelle, sous forme concise, la beauté de cet autre recueil de Gérard Le Gouic, que j’aime lire aussi dans l’arrière-saison : La belle lumière (éd. Telen Arvor, 2006)

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La belle lumière de septembre se fait douce et discrète, veloute les choses, ne les baigne plus vraiment mais les suggère. Chaque matin je descends dans le jardin, et, tandis que mon vieux chat médite, que ma jeune chatte part à la chasse, je contemple le silencieux clapot du soleil dans les feuilles déjà mortes.

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été,littérature,poésie,philosophie @ 4:50 , septembre 14, 2014

Septembre : la marée

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Palimpseste des saisons
retour de la syzygie
mystère intertidal
chaque année j’écris et récris
je cherche les mots curieux de cette heure fatidique comme les pêcheurs à pied les coquillages.

Mercredi 10 septembre, 12H13, coefficient 115
Les chiffres sont lancés comme des dés sur l’estran
En ce jour chaud et beau, la mer et la lune ont fait un beau marnage !

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La marée humaine !
J’avoue, je fus déçue de trouver autant de pêcheurs courbés vers le sable comme des glaneurs après les moissons.
Ces silhouettes minuscules avaient-elles le sentiment de l’immensité qui les encadrait ?

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Ecriture cunéiforme sur la ligne trouble de l’horizon, ces virgules humaines dessinées sur la vase, comme posées par Yves Tanguy, scellaient le destin de la faune ensablée.

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Aïe, la poésie de la baie, que j’aurais aimé lire là à ciel ouvert, était balayée, ratissée, retournée, emportée par la Baleine.

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IMGP7347 Le sel de la mer Méditerranée est l’appât des coquillages de l’Atlantique.
Je me suis laissée captiver par ces pêcheurs d’un jour, qui semblaient avoir abandonné là-haut sur le sable sec leurs chaussures de ville, l’heure du repas et leur quotidien encombré des embarras de la terre ferme. Ils paraissaient heureux du moment présent, entre ciel laiteux et sable mouvant, attrapant des mollusques pisseurs et hideux.
Ils répétaient que la pêche se faisait moins abondante chaque année et remplissaient des sauts présageant des marmites gastronomiques.
September demi-sel !

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Les mouettes chassaient, elles aussi, déchiquetaient impitoyablement d’innocentes étoiles.
J’avais l’impression d’assister à un cruel ravage du rivage. Et pourtant il flottait dans la brume tiède et duveteuse de septembre comme une idée du bonheur.
Les oiseaux et les humains arpentaient ce sol riche, miroitant, avec insouciance, insouci complet du lendemain.

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Voilà, c’était hier la journée du patrimoine du jusant, la mer avait laissé en partant les portes ouvertes sur ses trésors.
La belle symphonie en gris majeur de septembre.

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été @ 3:37 , septembre 11, 2014

Septembre : la douceur

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    Ce que je crois savoir, c’est qu’au bout d’une route tangible, il y a une petite chapelle au lieu dit « La Valette ».

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    Cette chapelle n’est pas fermée à la lumière, ni aux insectes qui témoignent d’une belle journée ; elle appartient à la campagne, et l’inquiétude religieuse qu’on éprouve souvent à la vue du dieu martyr s’y change en un sentiment de douceur.

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    Elle sent le granit, et les pierres, grossièrement jointes au dehors, sont à l’intérieur recouvertes d’une chaux couleur des prés, ocre, chaude. Des statues maladroites adressent au visiteur des regards généreux, mais les sentences pieuses à leur base ne sont plus lisibles.

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    Un bouquet d’hortensias se fane près d’un vitrail. Le coffrage par endroits crevé du plafond et çà et là des moisissures disent assez le délabrement.

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    Si les tables d’autel demeurent en partie effondrées, c’est parce que le marbre, pour des bâtisseurs sans le sou, ne fut qu’un peu de peinture bleutée sur le bois qui pourrit. Avec une sorte de naïveté également furent représentées une mitre difforme et une crosse tremblante sur un meuble de sapin figurant le tombeau du Christ ;

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    Christ jaune comme celui de Gauguin, mais amical, délivré, les paupières closes sans avoir la charge, encore, de déplorer le monde.

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Ce texte, ci-dessus, est le premier chapitre de la lettre intitulée Septembre, dernière lettre du recueil La lettre d’été de Hervé Micolet, publié chez Cheyne Editeur en 1993.

L’écrivain écrit dix-neuf lettres à la belle saison. C’est original et l’envie peut nous prendre d’écrire ainsi à une saison, une lettre de regret à l’été finissant, une déclaration d’amour à l’automne arrivant …

Ce petit livre délicat est encore un regard, posé au bord de la fenêtre d’été, mesurant la profondeur de l’air, l’intensité de la lumière, se retournant sur la propre présence de l’être. C’est beau.

IMGP7322 J’ai acheté ce petit livre la semaine dernière dans une librairie qui va fermer. Elle va disparaître avec l’été à la fin du mois.
Dans notre rude époque, l’échoppe ne résiste pas devant l’e-shop !
Je fais un jeu de mots, mais le mot échoppe a bien subi étymologiquement l’influence du mot anglais shop.
Je ne veux pas faire le procès des librairies en ligne qui ont aussi leurs qualités, mais je déplore la disparition des petits commerces de centre-ville qui ne peuvent pas survivre sous le poids des charges, et qui, pourtant, sont les seuls à poser sous les yeux du flâneur la petite chose qui sort de l’ordinaire.
Et ce n’est pas ce crispant François Busnel qui saura nous dénicher la perle rare, lui qui ne sait présenter, toujours en termes excessifs, superlatifs, l’immense, l’énorme, l’incroyable, l’hyper, l’extra, le révolutionnaire et prodigieux écrivain ultra-connu.
Si les libraires sensibles, intelligents et connaisseurs ne peuvent plus exercer leur métier, qui va nous faire découvrir avec coeur et finesse les ouvrages délicats et confidentiels ?

IMGP7063 Pardon pour cette saute d’humeur ou cette sotte humeur, je ne jette plus la pierre !

En lisant cette lettre de Hervé Micolet, je pensais forcément à la petite chapelle de Pont Aven dans laquelle Gauguin a découvert le Christ jaune, chapelle qui n’est pas celle décrite dans le livre mais dont le charme s’approche tant de ces mots.
Alors, au lieu de montrer le Christ de Buffalo, je propose le Christ de Trémalo !

On peut voir le Christ de Buffalo sur cette page.
Sur le site du musée de Buffalo (ville située à l’ouest de New York sur le lac Erié) on découvre la chapelle de Trémalo : ici.

On comprend que Gauguin fût attiré par cette statue de bois jaune dans la chapelle de Trémalo à Pont Aven, une silhouette frêle, fragile et tragique, une figure empreinte de tant de douceur.

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été,littérature,poésie,philosophie,Peinture @ 9:41 , septembre 8, 2014

Septembre : la lumière

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    Camille Pissarro, La maison de la folie à Eragny, musée de Grenoble, notice

La lumière (1)

Belle lumière encore après l’été
accusant peut-être la mort des beaux jours
celle des papillons – un matin le ciel si bleu
et plus une seule hirondelle ne l’habite
désert bleu, et la lumière est là
ainsi le gardien survit aux hôtes
et dans la maison vide ses pas sont plus sonores
pure et froide, ainsi s’élève la lumière, à elle-même
candélabre et main, solitaire.

Paul de Roux, recueil Le front contre la vitre, éd. Poésie/Gallimard, janvier 2014

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    Camille Pissarro, Le pré, 1893, MFA Boston, notice

Ma main avait tiré le volume du rayon de la librairie et mes yeux avaient mal lu sur sa tranche : il ne s’agit pas de Saint Pol Roux , mais d’un autre poète, Paul de Roux.
Aucune confusion quant au titre, il m’a enthousiasmée : Entrevoir.

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Quel beau verbe, entrevoir, voir entre les choses, voir un petit peu pour aimer beaucoup, glisser son regard dans la beauté de ce qui nous entoure, dans sa simplicité, distinguer une lueur dans l’apparence éteinte. L’oeil s’immisce dans les interstices, saine curiosité, instinct ou instant de poésie, regarde entre le réel et son mystère, regarde encore et encore. Entrevoir est espoir. C’est ainsi que je perçois ou entrevois ce verbe en lisant les délicats poèmes de Paul de Roux. Il regarde, il contemple la nature, la lumière, les êtres et les choses, et ses mots partent à la quête de leur miroitement.
Une calme tendresse s’émane de ses poèmes, cet auteur me fait penser à Charles Juliet.

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Paul de Roux, j’avais complètement oublié son nom, et pourtant j’avais lu ses commentaires des tableaux de Pissarro. Ce livre, dans la charmante petite collection Le musée imaginaire chez Herscher, m’avait été offert par mes filles à la fête des mères de 1995.
Pour cette collection, Paul de Roux a également écrit plus tard sur Ingres et Fantin-Latour.

Je comprends que Paul de Roux aime Pissarro, ce peintre s’intéressa à la vie simple des gens, à la lumière des saisons, avec une grande sensibilité. Paul de Roux et Pissarro apparaissent comme de grands artistes discrets.

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    Camille Pissarro, Jardin potager à l’Hermitage, 1879, musée d’Orsay, notice

La carrière de Pissarro s’est déroulée à l’envers de celle de Gauguin. Pissarro est né dans les îles Vierges des petites Antilles, qui étaient danoises en ce temps-là, il a peint en France et il est mort à Paris en 1903. Gauguin est né à Paris et il est parti peindre dans les îles lointaines, il est mort dans les îles Marquises en 1903, la même année que Pissarro. En 2003, d’innombrables rétrospectives et publications ont honoré le centenaire de la mort de Gauguin, et celui de la mort de Pissarro est resté sous silence, bien que son oeuvre fût également riche et merveilleux, varié, différent et moins retentissant sur le plan de l’histoire de l’art, mais néanmoins très attachant et généreux. Une calme tendresse pour la nature et l’être humain se dégage, pour lui aussi, de son art.

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    Camille Pissarro, Paysage à Eragny, 1897, musée d’Orsay, notice

Ce nouveau volume de Poésie/Gallimard, consacré à Paul de Roux, procure une réjouissante et sereine lecture pour septembre, qui ne fera pas grimper aux rideaux comme d’autres, (non, on dit aujourd’hui « grimper aux réseaux » !) mais qui incite à ouvrir un peu les yeux pour d’abord entrevoir et puis voir, le front contre la vitre …

été,littérature,poésie,philosophie,Peinture @ 2:07 , septembre 4, 2014

Le dernier mot de l’été : septembre

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Les mots de la fin de l’été et du début de l’automne, les deux saisons s’imbriquent, sont celui de l’antique septième mois de l’année, ainsi que, par exemple, rentrée, colchique, vendange, hirondelle parce qu’elle ne fait pas le printemps, araignée, frimas, aster, bruyère, cyclamen, champignon, brume, pluie

Je n’ai pas trouvé de colchiques dans les prés qui fleurissent, fleurissent, mais les cyclamens sont innombrables dans les sous-bois. Le colchique est beau et vénéneux, il tient son nom de Colchide, le pays de l’empoisonneuse Médée. Le cyclamen, de même couleur, s’appelle ainsi parce que son gros bulbe a la forme d’une roue. Et sa tige se déroule lentement comme une chenille pour faire éclore un papillon.

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Troublante nature, qui entremêle les voilettes mauves et graciles aux lourds chapeaux des champignons !

Septembre, le pays rendu au silence permet d’entrer, comme dit Chateaubriand, en pleine possession de nos propres sympathies. Comme lui, j’aime l’arrivée de l’automne, qui s’attache un caractère moral, ou qui, selon la belle expression de Guillaume Apollinaire, devient une saison mentale. Elle procure cet étrange sentiment du bonheur d’être triste, n’est-il pas ?

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J’aime relire ces belles pages de la jeunesse mélancolique de François-René au château de Combourg.

      Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi : le temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes : on se sent mieux à l’abri des hommes.
      Un caractère moral s’attache aux scènes de l’automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s’affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.
      Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l’étang, et leur perchée à l’entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j’entrais en pleine possession des sympathies de ma nature.

    Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Tome 1, Livre III, chapitre 12

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été,littérature,poésie,philosophie,Mots @ 3:01 , septembre 2, 2014

Mots de l’été : tube

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    Antoine Watteau, Le mezzetin, vers 1718-1720, Met New York, notice

Chaque été commence avec la fête de la musique et reste marqué par un air musical. La chanson de l’été rythme, exalte, électrise et martèle la belle saison. Il me semble cependant que la chanson élue par l’été ne pavoise plus comme avant, ne résonne plus dans toutes les radios, les chaînes de télé et les supermarchés jusqu’au rassasiement complet des oreilles.
L’air de l’été serait de nos jours plus discret, individuel, intime, ce peut être un air ancien, il colle son étiquette sur les grandes vacances comme les photos dans l’album fixent leurs souvenirs.

Cet air estival proche de la rengaine, qui, comme disait Raymond Devos, entre par les oreilles et sort par les yeux, s’appelle ou s’appelait un tube.

D’où vient cette expression tube appliquée à une musique ?
On ne sait pas au juste, elle trouverait son origine dans le registre mécanique. Autrefois le mot tube désigna le téléphone et le pneumatique. L’expression à plein(s) tube(s) vient du pot d’échappement d’un véhicule, comportant un tube, et signifie « à toute vitesse ».
Tube est passé dans l’argot des musiciens, et est devenu l’appellation d’une chanson ou d’une pièce à succès.
Air chanté à pleins tubes, à pleins poumons, là, le tube serait instrumental (tuba !) ou anatomique, le gosier.
Je remarque que dans le mot rengaine, dont on ne connaît pas bien non plus l’origine, il y a « gaine », qui est un fourreau, donc un tube. La rengaine serait le fourreau du fourreau de la scie… !

Le refrain de l’été revient sans cesse et sans frein comme les vagues sur la plage. Refrain vient de l’ancien verbe refraindre, disparu aujourd’hui, qui se disait à propos des vagues se brisant sur le rivage, ce verbe était issu du latin refrangere, briser. Le refrain vient briser à intervalles réguliers la continuité du chant. Le refrain de la mer est le ressac de la chanson.

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    Antoine Watteau, Les charmes de la vie, vers 1717-18, Wallace Collection Londres, notice

Le tube de l’été est une douce rengaine qu’on aime se mettre en tête chaque jour des vacances. Je me permets d’indiquer mon air de l’été 2014 qui s’intitule « voilà, ce sera toi » , faisant partie de l’album Aubert chante Houellebecq.
Je connaissais peu Aubert, j’ai acheté cet album pour Houellebecq, dont j’aime beaucoup la poésie. Les talents conjugués de ces deux artistes ont enchanté mon été.
Il y a dans les paroles, poèmes de Houellebecq, une rose légèreté teintée de mélancolie, qu’on ressent chez Watteau, et que Jean-Louis Aubert a su mettre en valeur.

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C’est plutôt dans les parages trop pleins de la cuisine que j’ai écouté presque chaque jour ce disque, accompagnant l’effectif et inlassable épluchage des fruits, légumes et crustacés non fictifs de la saison. Durant mon long labeur devant l’évier et le fourneau, j’ai pu découvrir, avec ces chansons très originales, dans la bulle sonore isolant mon esprit au dessus des casseroles, qu’il existe au milieu du temps la possibilité d’une île.
Une île musicale qui embarque, comme la peinture de Watteau, vers certains charmes de la vie.

été,Mots,musique @ 10:33 , août 30, 2014

Mots de l’été : moisson, suite

Messidor est le mois des moissons, et le mot moisson est dérivé du latin messis du même sens, issu du verbe metere, faire la moisson, récolter, couper (-> Dictionnaire historique de la langue française).
Je ne sais pas si le mot allemand Messer, qui veut dire couteau, a la même origine.

Pour ce portrait célèbre, charmant, pittoresque, inachevé et champêtre, Gainsborough a placé monsieur et madame Andrews devant un champ de blé moissonné.
Il a assis madame Andrews sur un banc d’un style baroque expressif, végétal, aussi mouvementé que le couple semble figé. Les nuages puisent dans le blé leur blondeur, mais certains sont lourds, sombres, l’atmosphère estivale est chaude, orageuse, ce qui expliquerait la pose un peu tendue des personnages. Le détail de la moisson fut sans doute voulu par le peintre pour marquer l’époque de ce portrait.

La moisson désigne l’été.

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      David Teniers le Jeune, L’été, vers 1644, National Gallery Londres, notice

J’aime bien ce portrait d’une gerbe de blé qui illustre la saison de l’été.
La gerbe est composée de javelles liées ensemble.
La javelle est la poignée de blé coupé par le moissonneur et déposée à terre comme on le voit dans le tableau de Teniers. Ensuite les javelles sont ramassées par un autre ouvrier agricole, ou par une femme, et elles sont groupées et liées en gerbes.

Autrefois, avant les machines agricoles, le temps de la moisson durait une à trois semaines et on priait Dieu pour s’assurer le beau temps. Toutes les mains valides étaient nécessaires, les femmes aidaient au travail.

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    Henry de Waroquier, Javelles à Verrières, 1903, musée des années trente Boulogne-Billancourt, notice

Lorsqu’on commença la moisson, il me sembla que j’assistais à une chose pleine de mystère. Des hommes s’approchaient du blé, le couchaient par terre à grands coups réguliers pendant que d’autres le relevaient en gerbes qui s’appuyaient les unes contre les autres … Les cris des moissonneurs semblaient parfois venir d’en haut, et je ne pouvais m’empêcher de lever la tête pour voir passer les chars de blé dans les airs.
Le repas du soir réunissait tout le monde. Chacun se plaçait à sa guise le long de la table, et la fermière remplissait les assiettes jusqu’au bord. Les jeunes mordaient à pleines dents dans leur pain, tandis que les vieux coupaient précieusement chaque bouchée. Tous mangeaient en silence, et le pain bis paraissait plus blanc dans leurs mains noires.

Marguerite Audoux , extrait de Marie-Claire

Dans ce délicieux petit roman, Marguerite Audoux raconte sa jeunesse, pauvre orpheline, elle fut placée dans différents endroits, dont une ferme, et apprit divers métiers, gardeuse de moutons, cuisinière, couturière.
Les moissons, comme les vendanges, les cueillettes et toutes grandes récoltes, se terminent par un repas convivial qui réconforte après ces semaines harassantes.

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    Camille Pissarro, La moisson, 1876, musée d’Orsay, notice

La moisson, c’est le jaune soleil de l’été, qui illumine tous les tableaux peints sur ce thème et ils sont très nombreux.
Le jaune, la couleur de Vincent van Gogh, la terrible question du jaune qui le torturait et lui faisait demander d’urgence à son frère des tubes ! Il voyait dans la moisson un symbole, qu’il expliqua à Théo dans une lettre en 1889, et qui est rapportée dans le commentaire de son tableau La moisson sur le site du musée Folkwang d’Essen (je traduis) :

      Je vois dans le moissonneur – une silhouette incertaine, qui lutte comme le diable dans une chaleur ardente pour finir son travail – je vois en lui l’image de la mort, dans le sens où les êtres humains sont le blé qui est coupé. C’est ainsi, si tu veux, le contraire du semeur que j’ai essayé auparavant. Mais cette mort n’est pas quelque chose de triste, cela s’effectue en pleine lumière, avec un soleil qui inonde tout de lumière comme de l’or fin.

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    Vincent van Gogh, La moisson, 1889, musée Folkwang Essen, page du musée

C’est de la fenêtre de son asile psychiatrique que Vincent observait le moissonneur dans des considérations métaphysiques. Mais il n’était pas fou, nous sommes bien coupés un jour ou l’autre comme le blé sous le soleil qui continue de briller.
La moisson met un point final au travail du semeur, avec elle se termine un cycle végétal, avec elle se termine l’été, et il est vrai que la saison finissante peut nous laisser mélancolique, étrangement fauché …
D’une façon prosaïque on peut se sentir en effet fauché comme les blés à la fin des vacances, mais surtout, la maison bruissante de l’été, ayant réuni toute la famille, saturée de vie, de labeur et de jeunesse, se vide dans les derniers jours d’août, et le silence retrouvé, tout lumineux de l’or riche du bonheur familial, nous moissonne, nous serre et nous lie le coeur, nous endort, avant le sursaut qui nous invite à glaner les dernières miettes du bel été.

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    Vincent van Gogh, Les meules, 1888, Nationalmuseum Stockholm, page du musée

Mots de l’été : moissons

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    Rosa Bonheur, La fenaison en Auvergne, château de Fontainebleau, notice

La récolte des foins venue, la vie des campagnes n’était plus qu’une fête. C’était le premier grand travail en commun qui fît sortir les attelages au complet et réunît sur un même point un grand nombre de travailleurs.
J’étais là quand on fauchait, là quand on relevait les fourrages, et je me laissais emmener par les chariots qui revenaient avec leurs immenses charges. Etendu tout à fait à plat sur le sommet de la charge, comme un enfant couché dans un énorme lit, et balancé par le mouvement doux de la voiture roulant sur les herbes coupées, je regardais de plus haut que d’habitude un horizon qui me semblait n’avoir plus de fin. Je voyais la mer s’étendre à perte de vue par dessus la lisière verdoyante des champs ; les oiseaux passaient plus près de moi ; je ne sais quelle enivrante sensation d’un air plus large, d’une étendue plus vaste, me faisait perdre un moment la notion de la vie réelle. Presque aussitôt les foins rentrés, c’étaient les blés qui jaunissaient. Même travail alors, même mouvement, dans une saison plus chaude, sous un soleil plus cru ; des vents violents alternant avec des calmes plats, des midis accablants, des nuits belles comme des aurores, et l’irritante électricité des jours orageux. Moins d’ivresse avec plus d’abondance, des monceaux de gerbes tombant sur une terre lasse de produire et consumée de soleil : voici l’été.

Eugène Fromentin, extrait de Dominique, paru en 1862 dans La Revue des Deux Mondes

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    Goya, L’aire ou l’été, 1786, musée du Prado Madrid, notice

Faner est la plus jolie chose du monde, (revoir ici), Fromentin semble d’accord avec madame de Sévigné.
Ce passage décrivant la fenaison et la moisson en été me donne l’occasion d’évoquer un roman qui me semble être aujourd’hui tombé en désuétude : Dominique.

dominique C’est un livre très bien écrit, j’apprécie tout particulièrement les descriptions des paysages et des saisons, bien que ce soit avant tout un roman psychologique. Il serait également autobiographique, l’auteur analyse son amour impossible pour une jeune femme qui aime et épouse quelqu’un d’autre que lui.
Il y a deux narrateurs s’exprimant à la première personne, le confident au début de l’histoire, puis Dominique lui-même racontant sa jeunesse au château des Trembles (un nom qui rappelle le château des Peuples dans Une Vie de Maupassant).

Fromentin ne précise pas la région, mais on suppose qu’il s’agit de sa région natale, autour de La Rochelle. Il fut d’abord peintre et cela se sent dans ses tableaux littéraires, il rédigea également à la fin de sa vie, en 1876, une étude de la peinture hollandaise et flamande, intitulée Les maîtres d’autrefois, dans laquelle il ignore Vermeer, ce qui prouve que ce peintre tombé dans l’oubli ne fut redécouvert que tardivement. Proust cite Fromentin dans la Recherche, et l’on est par ailleurs surpris de trouver des similitudes de descriptions entre Dominique et A la recherche du temps perdu :

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    Eugène Boudin, Coup de vent devant Frascati, Petit Palais Paris, notice

    Au delà commençait la grande mer, frémissante et grise, dont l’extrémité se perdait dans les brumes. Il fallait y regarder attentivement pour comprendre où se terminait la mer, où le ciel commençait, tant la limite était douteuse, tant l’un et l’autre avaient la même pâleur incertaine, la même palpitation orageuse et le même infini. Je ne puis vous dire à quel point ce spectacle de l’immensité répétée deux fois, et par conséquent double d’étendue, aussi haute qu’elle était profonde, devenait extraordinaire, vu de la plate-forme du phare, et de quelle émotion commune il nous saisissait.

    Eugène Fromentin, extrait de Dominique

On voit, en lisant ce passage, une marine d’Elstir.
Dominique n’est pas Frédéric Moreau, le jeune homme apathique de l’Education sentimentale, mais il existe chez lui le goût de la nature et une certaine hyperesthésie qui font le charme du narrateur de la Recherche.

L’été permet aussi une belle moisson de livres !

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