Du côté de chez Grillon du foyer

Xavier Grall

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    Paul Gauguin, Portrait de l’artiste au Christ jaune, 1890-1891, musée d’Orsay, notice et commentaire

    La plainte du Christ jaune

    Des vers dans les yeux, des araignées
    dans les plaies
    Hommes oublieux, que je jaunisse
    et agonise
    J’entends vos ingrats kénavos
    à Trémalo

    Mon bon larron fut Paul Gauguin
    génial voyou
    Il sut peindre mes sanglots mon chagrin
    Pauvre fou

    A présent j’entends Paul Verlaine
    Il prendra ma vieille peine
    car il m’aima dans son cachot

    Xavier Grall, recueil Rires et pleurs de l’Aven, 1978.

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La photo ci-dessus montre le monument dédié à Xavier Grall (1930-1981) à Pont-Aven, au bord de l’eau. La très jolie promenade au bord de l’Aven, faisant découvrir d’anciens moulins de Pont-Aven, porte le nom du poète, Xavier Grall, qui habita là tout près, à Nizon, à la fin de sa (courte) vie.

En parlant du Christ jaune de Trémalo peint par Gauguin et conservé à Buffalo (revoir ici), j’aurais dû aussi évoquer ce poème de Xavier Grall, mais je l’avais oublié. Poursuivant ma promenade en poésie bretonne, aussi riche que la peinture de même inspiration, je viens seulement de relire ce beau poème au Christ jaune.

On revoit Xavier Grall dans l’émission de Bernard Pivot, Apostrophes, en 1977. Son livre Le cheval couché venait de paraître, pamphlet contre Le cheval d’Orgueil de Per Jakez Hélias. Grall reprochait à Hélias de montrer une Bretagne nostalgique, passéiste, limitée à la Bigoudénie folklorique, alors que lui voulait au contraire défendre une Bretagne authentique mais évoluée, allant de l’avant tout en affirmant son identité.
Finalement Grall et Hélias se réconcilièrent.

Grall était journaliste collaborant au Monde et à divers magazines chrétiens, la beauté de son pays l’exaltait, au point de le rendre fou comme il disait, et sa poésie chante la Bretagne, le vent, la pluie, la mer, les calvaires et les gens les plus simples d’une façon parfois hallucinée, déchirée, mais souvent très belle, puissante et imagée.

De sa poésie semble sortir une couleur dominante, précisément le jaune. Le jaune soleil, ardent, incandescent, le jaune des blés et tournesols de Vincent van Gogh, le jaune luisant de Gauguin, le jaune souffre d’une saison en enfer, le jaune d’or de l’hydromel.

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    Paul Gauguin, Les lavandières à Pont-Aven, 1886, notice

Dans la ria de l’Aven, d’énormes rochers, nommés « les chaos », forment des obstacles et provoquent des accélérations de l’eau, qui ont favorisé l’installation de nombreux moulins dans le village de Pont-Aven. Moulins à papier, à farine, et quand on sait l’abondance du beurre dans la région, la fabrication des galettes allait de soi !

Gauguin a peint, dans le tableau ci-dessus, le moulin de Ty Meur lors de son premier séjour à Pont-Aven en 1886.

Puis il voyagea, aux Antilles, en Polynésie, et il revint en Bretagne en 1894, il a peint à Pont-Aven cet autre moulin ci-dessous, le moulin David , avec les couleurs qui l’ont tant inspiré dans les îles lointaines et avec un regard différent, plus intellectuel, posé sur son art. Son nouveau style se détache de la réalité, recrée, entre en poésie.
La poésie n’est-elle pas, selon son étymologie, création ?
Gauguin fit évoluer la peinture bretonne qui n’avait rien d’un cheval couché !

Si, pour Gauguin, la Polynésie fut une révélation, pour Xavier Grall ce fut Rimbaud. Encore des couleurs vives et des voyages. Il lui consacra un ouvrage Arthur Rimbaud ou la marche au soleil, et il écrivit une pièce de théâtre dramatique intitulée La Rimb ayant pour sujet la mère du poète, Vitalie.

Est-ce la magie de l’Aven ? J’ai l’impression en lisant les poèmes de Xavier Grall de contempler les tons francs pleins de résonance de Gauguin.

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littérature,poésie,philosophie,télévision @ 9:21 , septembre 30, 2014

Sous un sol de samares

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      Apprendre à dire feuille après feuille
      Frênes et lilas
      Aussi les chants de l’automne
      Et les mauves qui ne fanent pas
      La borne souffrante d’une croix
      Près de la lente allée verte
      Où s’écrie l’école

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      La voix de l’enfance
      Jamais ne se couvre de poussière
      L’ombre des platanes
      Dévoile sous un sol de samares
      Un pays de neige sans blessure
      Aux lisières des étoiles
      Et des feuillaisons du temps.

      Jean-Pierre Boulic, recueil Patiente variation (à l’orée du silence) , éd. La Part Commune, 2010.

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L’automne radieux invite à la poésie, la poésie bretonne en particulier, aussi riche et variée que le pays qui l’encadre. Ce recueil de Jean-Pierre Boulic, poète du Finistère, offre, comme ceux de Gilles Baudry, des moments de ravissement.

J’avais évoqué un autre livre de ce poète ici.

Patiente variation (à l’orée du silence) , le titre le suggère avec des parenthèses, ces poèmes esquissent par touches délicates la présence, et aussi l’absence, des êtres dialoguant avec la nature sur un chemin teinté d’une pudique foi religieuse. Les mots sont émouvants.

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J’ai choisi ce poème (le choix est toujours très difficile quand tout le recueil est beau) pour un mot.
Un mot précis que je cherchais depuis longtemps !
Samare
Ce n’est pas le grand magasin au Pont Neuf à Paris. La samare est la graine de l’orme, de l’érable ou du frêne, qui tombe de l’arbre en tourbillonnant. Elle est munie de deux ailettes qui lui permettent de voler, de partir à l’aventure, d’aller ensemencer les contrées voisines. Nature intelligente !

Je cherchais le mot de ce végétal facétieux, soupçonnais bien que cette graine aussi bien équipée avait un nom. Le poète me l’a donné !

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Le bruissement des arbres dans les pages

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      aux lisières, aux nuages
      en voyage
      avec un ciel d’avance
      sur le marcheur de l’automne

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      à l’anonyme chemin creux
      voûté
      de solitude

      au lent balancement des graminées

      à la distance patiemment
      apprivoisée
      à la tendresse désarmée

      aux cicatrices invisbles

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      à la rosée
      de l’impalpable.

      à ce qui fait chanter la sève humaine
      sur fond de matinale

    Gilles Baudry, recueil Le bruissement des arbres dans les pages, éd. Rougerie, juin 2014

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Un article dans le quotidien La Croix m’a fait découvrir le 15 août dernier un poète, et ainsi un poète du Finistère s’est ajouté à tous ceux que j’affectionne, parce que la poésie au bout de la péninsule bretonne se porte vraiment bien de nos jours. Ce poète, Gilles Baudry, né en Loire Atlantique en 1948, est un frère de l’abbaye de Landévennec.

La lecture de son dernier recueil paru, « Le bruissement des arbres dans les pages », m’a emportée, et même ravie comme Saint Paul, dans une vague de mots si doux de silence, de transparences, de couleurs et de sons si subtils, qu’un besoin impérieux d’aller à Landévennec m’a empoignée. J’ai acheté à l’abbaye deux autres de ses recueils qui m’ont bercée dans la même délicatesse.

Je vais presque chaque été à l’abbaye de Landevennec faire mon petit marché de poésie et de douceurs, j’y ai trouvé des livres de Gérard Le Gouic, de Xavier Grall, de Jean-Pierre Boulic par exemple, et je ne sais pas comment j’ai pu ne pas m’arrêter sur Gilles Baudry. L’été 2014 m’a réservé en ce lieu saint une merveilleuse épiphanie !

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Le chemin de la poésie s’impose, pour sa douceur, sa sérénité, alors que l’actualité dans le monde et en France se façonne dans la cruauté, la terreur, l’effarement.
Tout n’est que vanité, comme ces pommes attaquées, mais pourtant, la divine lumière de l’automne et ses vers ineffables nous donne un goût de miel, un avant-goût de l’éternel.

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arbres,automne,littérature,poésie,philosophie @ 1:26 , septembre 26, 2014

Le genou de Claire

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Lobélies bleu porcelaine, bruyères mauves, et ma gracieuse petite-fille âgée de quatre ans jouant le jardin …
Septembre, fructidor, la récolte des poires, entre lecture et confiture …
Une échelle, installée par Bon-papa sous le poirier ;
La petite-fille grimpe, attention danger, mais, au lieu de le prévenir sagement, Bonne-maman rêveuse va chercher son appareil photo !

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Bonne-maman a vu une image, et hop, elle s’est glissée dans le monde d’Eric Rohmer.
J’ai aperçu le genou de Claire.
Hasard de ma lecture, hasard des images, je lisais un livre d’Eric Rohmer.
Le hasard, un thème bien rohmerien.

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Eric Rohmer, Friponnes de porcelaine, éditions Stock/IMEC, janvier 2014

Avant le cinéaste Eric Rohmer, il y eut le jeune écrivain Maurice Schérer. Mais « Momo » n’a jamais rencontré le succès avec son écriture. Gallimard publia son premier roman, Elizabeth, en 1946, ce fut un échec. Schérer écrivit ensuite un recueil de nouvelles que Gallimard refusa de publier et qui s’intitulait « contes moraux », textes jugés trop peu modernes. Il continua d’écrire des histoires sans jamais penser au cinéma, et la porte de la littérature s’est refermée sur lui. Mais l’écriture, pour lui impérieuse, restait possible. A la fin des années quarante, il animait un ciné-club dans le Quartier Latin à Paris et publiait des critiques de films dans différentes revues sous le nom d’Eric Rohmer. Il devint rédacteur en chef des Cahiers du cinéma en 1957. Il se tourna enfin vers la réalisation de courts métrages, puis de longs.

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Il avait rassemblé sous ce délicieux titre, Friponnes de porcelaine, qui fut le nom d’une pièce de théâtre abandonnée, huit nouvelles écrites entre 1940 et 1950. Il les adaptera au cinéma vingt ans plus tard.

La friponne de porcelaine, c’est l’héroïne type des films de Rohmer, la jeune fille au teint nacré, mi-rusée, mi-candide, la Pauline de la plage.

Je ne savais pas que Rohmer fut d’abord écrivain, ce livre étonnant, paru (enfin) cette année, nous le dévoile, quatre ans après sa mort. C’est très intéressant de découvrir les prémices de l’oeuvre cinématographique.

La sixième nouvelle s’intitule Le genou de Claire, qui est, à mon avis, la plus joliment écrite.

Une autre nouvelle, La rue Monge, raconte la nuit chez Maud du jeune narrateur, dont le coeur balance entre deux jeunes femmes dans les rues de Paris. On lui donne en lisant les traits de Jean-Louis Trintignant. Ce texte fait beaucoup penser à Modiano. Et si au contraire, les histoires de Schérer avaient été beaucoup trop modernes, trop en avance sur leur temps ?

Le film, Le genou de Claire, j’en parlai ici il y a deux ans.

Le titre original de la nouvelle ayant engendré le film Le genou de Claire était Qui est comme Dieu ?, un titre moins poétique, moins attachant, alors que les phrases et les images emportent le lecteur dans une délicate peinture des non-dits, des arrières-pensées !
Comme dans les films, il ne se passe presque rien, tout se joue à fleur de peau, autour d’une goutte d’eau, sur la crête des mots et à la lisière des sentiments.

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Un narrateur, dilettante, indolent, s’ennuie rêveusement dans sa grande propriété. De sa fenêtre il aperçoit des jeunes filles jouant au tennis. L’une d’elle le trouble jusqu’à la fascination. Ils font connaissance. Son regard s’attache à la chair pâle, tendre, ombrée d’une fossette, de son genou. Comment l’atteindre, le toucher, ce genou, très pudiquement, sans tout gâcher de leur amitié ?

Ces jeunes filles insouciantes me font penser à la petite bande de Balbec. Le narrateur, un peu voyeur, indécis, jaloux comme celui d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs observe Claire comme si c’était Albertine. Il se laisse ballotter dans les intermittences du coeur, l’idée seule du désir est plus violente et plus jouissive que sa réalisation.

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Un autre hasard agrémente ma lecture : le marque-page.
Quand je commence un livre, je prends un marque-page parmi tous ceux que je collectionne. Comment ai-je obtenu celui-ci, je ne sais plus ! Je l’ai pris au hasard, c’est un détail du portrait au pastel d’une petite-fille de sept ans, peinte par Liotard.
Elle est jolie, porte une pèlerine bleu foncé comme mon livre. Elle a un teint de porcelaine, et je me dis qu’elle fut peut-être un peu friponne.
Tendre hasard pictural.

Le portrait est à Los Angeles.
Le livre est en ce moment en librairie !

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      Etienne Liotard, Maria Frederike van Reede, pastel, The J. Paul Getty Museum, Los Angeles, notice

Dada, entre passion et monomanie

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    Claude Monet, Jean Monet sur son cheval de bois, 1872, Met New York, notice

D-a, da, dada, mot d’enfant, mot d’artiste, d’où viens-tu ?

Il faut cliquer sur la notice du tableau, pour lire, dans la page du Metropolitan Museum de New York, la version anglaise du titre : Jean Monet on his hobby horse.
Hobby horse, comme en français il existe en anglais un lien étroit entre le cheval et le passe-temps favori.

Le mot français dada est une onomatopée, un son issu peut-être de « dia ».
Dia ! criait le charretier pour diriger son cheval vers la gauche.
Hue ! criait-il pour le faire aller à droite.
On crie à hue et à dia, et la conversation part dans tous les sens!

Dada est donc un son du langage enfantin qui désigne le cheval, et le jouet, le cheval de bois.

Dada a servi pour traduire le mot anglais hobby-horse qui voulait dire manie, sujet favori dans Tristram Shandy de L. Sterne en 1776.

Comment le modèle réduit de la plus belle conquête de l’homme est-il devenu un sujet sur lequel on revient sans arrêt ?
L’aspect affectif contenu dans le jouet favori des enfants, le dada, a fourni ce second sens d’occupation favorite, la manie, la marotte.

On s’aperçoit que la marotte est elle aussi à la fois un jouet (une marionnette agitée au bout d’un bâton) et une manie, un passe-temps favori.

Et puis, en 1916, le mot dada fut lui-même l’objet d’un jeu. Il fut tiré au sort par Tristan Tzara qui s’était amusé à glisser un coupe-papier entre les pages d’un dictionnaire. Le mot pointé au hasard par le coupe-papier devait illustrer la volonté du surréaliste de se libérer des idées reçues. Le mouvement Dada avait désormais un nom.

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    Robert Peckham, Le dada, vers 1840, NG Washington, notice

      Un homme qui n’a pas de dada ignore tout le parti que l’on peut tirer de la vie. Un dada est le milieu précis entre la passion et la monomanie.

      Balzac, extrait de La grande bretèche

Si j’ai cherché l’origine de ce mot, dada, dans le dictionnaire historique de la langue française, c’est parce que j’ai lu dernièrement cette nouvelle de Balzac, « La grande bretèche ».
Cette nouvelle rapporte l’un de ces récits piquants et haletants que l’on écoutait en famille ou entre amis, à table ou au coin du feu pour se donner de langoureux frissons. L’heure du conte, un passe-temps favori autrefois!
Aujourd’hui, ces petites histoires provinciales, balzaciennes, sont remplacées par les téléfilms policiers et régionaux de France 3 le samedi soir, qui sont excellents aussi, mais sans la beauté de la langue française et ces formules drôlatiques et percutantes qui font le sel de la lecture.

Heureux dada que la lecture !

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    Francisco de Goya, José Costa y Bonells dit Pepito, vers 1810, Met New York, notice

littérature,poésie,philosophie,Mots @ 4:51 , septembre 17, 2014

Septembre : le cahier, le carnet

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      Le cahier

      On écrit bien
      à la première page d’un cahier.
      Pas de fautes ni de ratures,
      les bonnes idées circulent sans bruit
      comme le ruisseau dans ses cressonnières.

      La page dernière
      ne lui ressemble pas.
      On ne respecte plus les lignes,
      les taches d’encre,
      les traces de doigts s’accumulent.

      C’est dans celles-là pourtant
      que l’on est le plus riche
      d’arcs-en-ciel et de savoir.

      Gérard Le Gouic, Attrape-moi aussi un poète! , éd. Beluga/Coop Breizh, 2001-2010

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Septembre en poésie, une soif, un désir, une raison d’être, une fenêtre … l’été finissant me tourne toujours vers les petits recueils de poèmes, les Delikatessen de la bibliothèque.

Je reviens vers ce poète breton, Gérard Le Gouic, que j’aime beaucoup, je l’avais évoqué l’année dernière dans un petit survol de la poésie en Bretagne, c’était ici.

Attrape-moi aussi un poète ! est un livre bijou pour la jeunesse, illustré merveilleusement par Bernard Jeunet (que je présentai ici), un livre pour l’âge mûr aussi, la poésie touche tous les coeurs.

Ce livre semble épuisé actuellement, vite, vite, une réédition !

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      Un trait de lumière
      sur le pré dessine un rêve
      de vitrail au ciel.

      Gérard Le Gouic, Les haïkus du carnet, éd. Telen Arvor, 2011

Le poète breton me plonge le nez dans mes contradictions. J’ai dit que je n’aimais pas les poèmes courts français à la manière du haïku japonais, mais ceux de ce petit carnet bleu m’envoûtent réellement.
Ce carnet est ressorti en librairie depuis ce printemps, et le poète me l’a dédicacé.
A l’origine de ce recueil, un joli carnet lui avait été offert par une amie, qui elle-même lui avait demandé dans sa dédicace d’y écrire chaque jour un poème face à la mer.
Le poète ne s’est pas souvent assis devant la mer, mais il s’est imposé le rythme impair et bref du haïku.
La respiration poétique garde son ampleur, ses couleurs, rappelle, sous forme concise, la beauté de cet autre recueil de Gérard Le Gouic, que j’aime lire aussi dans l’arrière-saison : La belle lumière (éd. Telen Arvor, 2006)

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La belle lumière de septembre se fait douce et discrète, veloute les choses, ne les baigne plus vraiment mais les suggère. Chaque matin je descends dans le jardin, et, tandis que mon vieux chat médite, que ma jeune chatte part à la chasse, je contemple le silencieux clapot du soleil dans les feuilles déjà mortes.

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été,littérature,poésie,philosophie @ 4:50 , septembre 14, 2014

Septembre : la marée

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Palimpseste des saisons
retour de la syzygie
mystère intertidal
chaque année j’écris et récris
je cherche les mots curieux de cette heure fatidique comme les pêcheurs à pied les coquillages.

Mercredi 10 septembre, 12H13, coefficient 115
Les chiffres sont lancés comme des dés sur l’estran
En ce jour chaud et beau, la mer et la lune ont fait un beau marnage !

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La marée humaine !
J’avoue, je fus déçue de trouver autant de pêcheurs courbés vers le sable comme des glaneurs après les moissons.
Ces silhouettes minuscules avaient-elles le sentiment de l’immensité qui les encadrait ?

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Ecriture cunéiforme sur la ligne trouble de l’horizon, ces virgules humaines dessinées sur la vase, comme posées par Yves Tanguy, scellaient le destin de la faune ensablée.

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Aïe, la poésie de la baie, que j’aurais aimé lire là à ciel ouvert, était balayée, ratissée, retournée, emportée par la Baleine.

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IMGP7347 Le sel de la mer Méditerranée est l’appât des coquillages de l’Atlantique.
Je me suis laissée captiver par ces pêcheurs d’un jour, qui semblaient avoir abandonné là-haut sur le sable sec leurs chaussures de ville, l’heure du repas et leur quotidien encombré des embarras de la terre ferme. Ils paraissaient heureux du moment présent, entre ciel laiteux et sable mouvant, attrapant des mollusques pisseurs et hideux.
Ils répétaient que la pêche se faisait moins abondante chaque année et remplissaient des sauts présageant des marmites gastronomiques.
September demi-sel !

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Les mouettes chassaient, elles aussi, déchiquetaient impitoyablement d’innocentes étoiles.
J’avais l’impression d’assister à un cruel ravage du rivage. Et pourtant il flottait dans la brume tiède et duveteuse de septembre comme une idée du bonheur.
Les oiseaux et les humains arpentaient ce sol riche, miroitant, avec insouciance, insouci complet du lendemain.

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Voilà, c’était hier la journée du patrimoine du jusant, la mer avait laissé en partant les portes ouvertes sur ses trésors.
La belle symphonie en gris majeur de septembre.

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été @ 3:37 , septembre 11, 2014

Septembre : la douceur

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    Ce que je crois savoir, c’est qu’au bout d’une route tangible, il y a une petite chapelle au lieu dit « La Valette ».

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    Cette chapelle n’est pas fermée à la lumière, ni aux insectes qui témoignent d’une belle journée ; elle appartient à la campagne, et l’inquiétude religieuse qu’on éprouve souvent à la vue du dieu martyr s’y change en un sentiment de douceur.

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    Elle sent le granit, et les pierres, grossièrement jointes au dehors, sont à l’intérieur recouvertes d’une chaux couleur des prés, ocre, chaude. Des statues maladroites adressent au visiteur des regards généreux, mais les sentences pieuses à leur base ne sont plus lisibles.

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    Un bouquet d’hortensias se fane près d’un vitrail. Le coffrage par endroits crevé du plafond et çà et là des moisissures disent assez le délabrement.

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    Si les tables d’autel demeurent en partie effondrées, c’est parce que le marbre, pour des bâtisseurs sans le sou, ne fut qu’un peu de peinture bleutée sur le bois qui pourrit. Avec une sorte de naïveté également furent représentées une mitre difforme et une crosse tremblante sur un meuble de sapin figurant le tombeau du Christ ;

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    Christ jaune comme celui de Gauguin, mais amical, délivré, les paupières closes sans avoir la charge, encore, de déplorer le monde.

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Ce texte, ci-dessus, est le premier chapitre de la lettre intitulée Septembre, dernière lettre du recueil La lettre d’été de Hervé Micolet, publié chez Cheyne Editeur en 1993.

L’écrivain écrit dix-neuf lettres à la belle saison. C’est original et l’envie peut nous prendre d’écrire ainsi à une saison, une lettre de regret à l’été finissant, une déclaration d’amour à l’automne arrivant …

Ce petit livre délicat est encore un regard, posé au bord de la fenêtre d’été, mesurant la profondeur de l’air, l’intensité de la lumière, se retournant sur la propre présence de l’être. C’est beau.

IMGP7322 J’ai acheté ce petit livre la semaine dernière dans une librairie qui va fermer. Elle va disparaître avec l’été à la fin du mois.
Dans notre rude époque, l’échoppe ne résiste pas devant l’e-shop !
Je fais un jeu de mots, mais le mot échoppe a bien subi étymologiquement l’influence du mot anglais shop.
Je ne veux pas faire le procès des librairies en ligne qui ont aussi leurs qualités, mais je déplore la disparition des petits commerces de centre-ville qui ne peuvent pas survivre sous le poids des charges, et qui, pourtant, sont les seuls à poser sous les yeux du flâneur la petite chose qui sort de l’ordinaire.
Et ce n’est pas ce crispant François Busnel qui saura nous dénicher la perle rare, lui qui ne sait présenter, toujours en termes excessifs, superlatifs, l’immense, l’énorme, l’incroyable, l’hyper, l’extra, le révolutionnaire et prodigieux écrivain ultra-connu.
Si les libraires sensibles, intelligents et connaisseurs ne peuvent plus exercer leur métier, qui va nous faire découvrir avec coeur et finesse les ouvrages délicats et confidentiels ?

IMGP7063 Pardon pour cette saute d’humeur ou cette sotte humeur, je ne jette plus la pierre !

En lisant cette lettre de Hervé Micolet, je pensais forcément à la petite chapelle de Pont Aven dans laquelle Gauguin a découvert le Christ jaune, chapelle qui n’est pas celle décrite dans le livre mais dont le charme s’approche tant de ces mots.
Alors, au lieu de montrer le Christ de Buffalo, je propose le Christ de Trémalo !

On peut voir le Christ de Buffalo sur cette page.
Sur le site du musée de Buffalo (ville située à l’ouest de New York sur le lac Erié) on découvre la chapelle de Trémalo : ici.

On comprend que Gauguin fût attiré par cette statue de bois jaune dans la chapelle de Trémalo à Pont Aven, une silhouette frêle, fragile et tragique, une figure empreinte de tant de douceur.

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été,littérature,poésie,philosophie,Peinture @ 9:41 , septembre 8, 2014

Septembre : la lumière

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    Camille Pissarro, La maison de la folie à Eragny, musée de Grenoble, notice

La lumière (1)

Belle lumière encore après l’été
accusant peut-être la mort des beaux jours
celle des papillons – un matin le ciel si bleu
et plus une seule hirondelle ne l’habite
désert bleu, et la lumière est là
ainsi le gardien survit aux hôtes
et dans la maison vide ses pas sont plus sonores
pure et froide, ainsi s’élève la lumière, à elle-même
candélabre et main, solitaire.

Paul de Roux, recueil Le front contre la vitre, éd. Poésie/Gallimard, janvier 2014

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    Camille Pissarro, Le pré, 1893, MFA Boston, notice

Ma main avait tiré le volume du rayon de la librairie et mes yeux avaient mal lu sur sa tranche : il ne s’agit pas de Saint Pol Roux , mais d’un autre poète, Paul de Roux.
Aucune confusion quant au titre, il m’a enthousiasmée : Entrevoir.

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Quel beau verbe, entrevoir, voir entre les choses, voir un petit peu pour aimer beaucoup, glisser son regard dans la beauté de ce qui nous entoure, dans sa simplicité, distinguer une lueur dans l’apparence éteinte. L’oeil s’immisce dans les interstices, saine curiosité, instinct ou instant de poésie, regarde entre le réel et son mystère, regarde encore et encore. Entrevoir est espoir. C’est ainsi que je perçois ou entrevois ce verbe en lisant les délicats poèmes de Paul de Roux. Il regarde, il contemple la nature, la lumière, les êtres et les choses, et ses mots partent à la quête de leur miroitement.
Une calme tendresse s’émane de ses poèmes, cet auteur me fait penser à Charles Juliet.

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Paul de Roux, j’avais complètement oublié son nom, et pourtant j’avais lu ses commentaires des tableaux de Pissarro. Ce livre, dans la charmante petite collection Le musée imaginaire chez Herscher, m’avait été offert par mes filles à la fête des mères de 1995.
Pour cette collection, Paul de Roux a également écrit plus tard sur Ingres et Fantin-Latour.

Je comprends que Paul de Roux aime Pissarro, ce peintre s’intéressa à la vie simple des gens, à la lumière des saisons, avec une grande sensibilité. Paul de Roux et Pissarro apparaissent comme de grands artistes discrets.

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    Camille Pissarro, Jardin potager à l’Hermitage, 1879, musée d’Orsay, notice

La carrière de Pissarro s’est déroulée à l’envers de celle de Gauguin. Pissarro est né dans les îles Vierges des petites Antilles, qui étaient danoises en ce temps-là, il a peint en France et il est mort à Paris en 1903. Gauguin est né à Paris et il est parti peindre dans les îles lointaines, il est mort dans les îles Marquises en 1903, la même année que Pissarro. En 2003, d’innombrables rétrospectives et publications ont honoré le centenaire de la mort de Gauguin, et celui de la mort de Pissarro est resté sous silence, bien que son oeuvre fût également riche et merveilleux, varié, différent et moins retentissant sur le plan de l’histoire de l’art, mais néanmoins très attachant et généreux. Une calme tendresse pour la nature et l’être humain se dégage, pour lui aussi, de son art.

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    Camille Pissarro, Paysage à Eragny, 1897, musée d’Orsay, notice

Ce nouveau volume de Poésie/Gallimard, consacré à Paul de Roux, procure une réjouissante et sereine lecture pour septembre, qui ne fera pas grimper aux rideaux comme d’autres, (non, on dit aujourd’hui « grimper aux réseaux » !) mais qui incite à ouvrir un peu les yeux pour d’abord entrevoir et puis voir, le front contre la vitre …

été,littérature,poésie,philosophie,Peinture @ 2:07 , septembre 4, 2014

Le dernier mot de l’été : septembre

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Les mots de la fin de l’été et du début de l’automne, les deux saisons s’imbriquent, sont celui de l’antique septième mois de l’année, ainsi que, par exemple, rentrée, colchique, vendange, hirondelle parce qu’elle ne fait pas le printemps, araignée, frimas, aster, bruyère, cyclamen, champignon, brume, pluie

Je n’ai pas trouvé de colchiques dans les prés qui fleurissent, fleurissent, mais les cyclamens sont innombrables dans les sous-bois. Le colchique est beau et vénéneux, il tient son nom de Colchide, le pays de l’empoisonneuse Médée. Le cyclamen, de même couleur, s’appelle ainsi parce que son gros bulbe a la forme d’une roue. Et sa tige se déroule lentement comme une chenille pour faire éclore un papillon.

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Troublante nature, qui entremêle les voilettes mauves et graciles aux lourds chapeaux des champignons !

Septembre, le pays rendu au silence permet d’entrer, comme dit Chateaubriand, en pleine possession de nos propres sympathies. Comme lui, j’aime l’arrivée de l’automne, qui s’attache un caractère moral, ou qui, selon la belle expression de Guillaume Apollinaire, devient une saison mentale. Elle procure cet étrange sentiment du bonheur d’être triste, n’est-il pas ?

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J’aime relire ces belles pages de la jeunesse mélancolique de François-René au château de Combourg.

      Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi : le temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes : on se sent mieux à l’abri des hommes.
      Un caractère moral s’attache aux scènes de l’automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s’affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.
      Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l’étang, et leur perchée à l’entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j’entrais en pleine possession des sympathies de ma nature.

    Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Tome 1, Livre III, chapitre 12

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été,littérature,poésie,philosophie,Mots @ 3:01 , septembre 2, 2014
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