Du côté de chez Grillon du foyer

Rougir jusqu’aux oreilles

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      Jan Vermeer, La jeune fille au chapeau rouge, vers 1655, NG Washington, notice

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler.

Racine, extrait de Phèdre, Acte I, scène 3

Phèdre dit à Oenone qu’elle est tombée amoureuse d’Hippolyte. Admirons la simplicité des mots de Racine, leur rythme épatant !
Jamais passé simple n’a été aussi simple. Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue. Phèdre passe du rouge au blanc, du froid au brulant, traversée par des sensations extrêmes.

Rougir de pudeur, incandescence incontrôlable qu’on aimerait tant dissimuler.
Ce rouge-là, qui fait tressaillir tout le corps, me paraît bien illustré par ce tableau de Vermeer.

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J’ai l’impression que la jeune fille a mis un grand chapeau rouge pour atténuer le fard qui lui pique les joues. C’est une fille émotive et pudique, elle le sait, elle utilise les artifices à sa portée.
Cela ne l’empêche pas de rougir vraiment à la vue de l’homme qui la surprend.

C’est l’histoire que j’aime inventer, Vermeer a peut-être vu son tableau autrement. Ce panneau est extraordinaire, 22,8cm x 18cm, c’est minuscule pour une si grande oeuvre. Quel chapeau rouge !

gdr Le goût du rouge, textes choisis et présentés par Pascale Lismonde.

Ce petit livre est paru en janvier dernier aux éditions Mercure de France. J’aime cette série Le goût de qui rassemble des extraits de la littérature autour d’un sujet précis. Ici, il s’agit de la couleur rouge.
Rouge matière, rouge de l’amour, du sang, du feu, du pouvoir impérial et sacerdotal, rouge d’apparat, pictural, aristocratique …

Le passage de Phèdre ne figure pas dans le livre, mais je me plais à l’ajouter ici.
En revanche, le rouge des souliers de madame de Guermantes est bien sûr cité …
Dans la Recherche, il est un autre rouge que j’aime bien, c’est la rougeur pudique du jeune Marcel, qui, introduit dans le monde, rougit souvent de ses maladresses.

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Le goût du rouge, à propos du rouge amoureux, cite un très beau passage de La princesse de Clèves.
Mademoiselle de Chartres est si belle qu’en la voyant, le prince de Clèves ne peut cacher sa surprise. Et elle, devant l’étonnement du prince, ne peut s’empêcher de rougir. Cette modestie plaît tant au prince qu’il tombe éperdument amoureux.
On imagine ce jeu des rougeurs involontaires allumant les joues tour à tour. Le rouge de la pudeur est le plus subtil.

Orage …

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    Emile-Louis Vernier, Avant le grain à Grandcamp, 1878, musée d’Orsay, notice

Orage, gros grain, tempête, c’est le remue-ménage dans le ciel.
Orage, j’ai cherché ce mot étrange dans le dictionnaire.
Il est composé du mot de l’ancien français, ore qui veut dire « vent, souffle », et du suffixe collectif age.

age est un suffixe qui désigne le plus souvent l’action, mais il a aussi un sens de collectif, qui rassemble des objets.
Ce suffixe collectif a été abandonné, ainsi plus rares sont les mots en « age » désignant un rassemblement.

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    Sir Alfred East, L’orage, aquarelle, D.A.G. Louvre, notice

      Le Printemps, l’Eté et l’Hiver

      [...]
      De mon esprit ainsi l’enchantement
      Naît et s’accroît pendant tout un feuillage.
      L’aquilon vient, et l’on voit tristement
      L’arbre isolé sur le coteau sauvage
      Se balancer au milieu de l’orage.
      [...]
      François René de Chateaubriand, recueil Tableaux de la nature, poème entier ici.

L’orage est un grand rassemblement de vent. Le ciel, dans sa colère, réunit tout son souffle, le comprime jusqu’à l’éclatement final !

Le feuillage est l’ensemble des feuilles.
Dans l’adjectif « sauvage », la fin en age n’est pas le suffixe collectif, mais le mot vient de silva, la forêt, et concerne tout ce qui vit dans la forêt, et dans la nature en général.

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    J.H. Fragonard
    , L’orage, vers 1759, Louvre, notice
      Le Corbeau et le Renard

      Maître Corbeau, sur un arbre perché,
      Tenait en son bec un fromage.
      Maître Renard, par l’odeur alléché,
      Lui tint à peu près ce langage :
      « Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
      Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
      Sans mentir, si votre ramage
      Se rapporte à votre plumage,
      Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois.  »
      [...]

      Jean de la Fontaine

Le ramage est l’ensemble des rameaux, le plumage l’ensemble des plumes … le pelage, l’ensemble des poils, l’herbage l’ensemble des herbes, le voisinage, l’ensemble des voisins, le ménage l’ensemble des choses et habitants du manoir, le potage l’ensemble de ce qui cuit dans le pot.

Ha, quel bavardage, verbiage, babillage, papotage, ce tripotage dans le langage !

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      Constant Troyon, Le taureau, effet d’orage, 1850-52, musée Chéret Nice, notice

arbres,Ciels,Mots @ 3:46 , juin 17, 2013

Vaut-il mieux avoir de la poussière sur ses meubles ou sur son âme ?

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L’art d’accommoder les restes : il n’y a pas de DLC dans le placard, date limite de couture, mais c’est agréable de faire de la place. On utilise les petits morceaux, les restachous d’étoffes, on a toujours un rien de petits pois, un quartier d’orange, un semis de fleurettes, une tranche melon, quelques chutes de verdures … l’imagination mijote le tout.

J’ai mitonné un petit sac pour aller à la bibliothèque. À douces lectures étui douillet.
J’ai coupé des bandes de tissus variés, assemblé les rectangles entre eux, repassé l’envers à plat de couture, et posé sur l’endroit différents galons, rubans, croquets, en ajoutant encore par ci par là pour rectifier l’assaisonnement.

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Assembler le parement au reste de tissu qui formera le sac, le doubler d’un léger molleton et d’un autre tissu encore, voilà, en moins d’une heure le pochon est prêt pour flâner entre les rayons de la bibliothèque.

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Mais les livrets d’Anne Walter ne figurent plus guère en bibliothèque. Oubliée semble-t-il, comme l’est aussi Marcel Arland, un écrivain de l’Académie française qui favorisa la publication des jeunes auteurs. Il était un ami de Jules Supervielle, Marie Laurencin. Il avait été lui-même découvert par Gide.

Dans La leçon d’écriture, Anne Walter lui rend hommage, et fait part des conseils de son maître pour se lancer dans l’écriture.
Ces leçons furent bonnes, le style d’Anne Walter charme et attire. C’est pourquoi je me sens attachée à quelques uns de ses livres. Je n’ai pas tout lu d’elle.
Ses phrases fluides flottent entre les époques, ses histoires vont et viennent entre le passé, le présent et le temps retrouvé, ses personnages nostalgiques ont quelque chose de Proust qu’elle cite d’ailleurs assez souvent.

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Anne Walter fut scripte pour le cinéma avant d’écrire pour la littérature, et dans Les rendez-vous d’Orsay, roman écrit en 1997, elle imagine qu’un cinéaste tourne un film en 1975 dans l’ancienne gare d’Orsay à Paris, un film en costume, retraçant la vie de la gare dans les années 1900. Mais à cause du caprice de la comédienne principale, le film est abandonné. Il reste cette gare, désaffectée, frappée d’un projet de démolition, et puis non, finalement le bâtiment sera sauvé, deviendra musée.
C’est amusant, en 1975, précisément j’ai travaillé durant l’été au Louvre à ce projet de musée. On ne savait pas du tout quand il verrait le jour.
Le livre d’Anne Walter circule dans cette gare et dans le musée, travelling avant, arrière entre 1900 et 1997. Un passage demande :

Dans quel film se trouve la réplique : « Vaut-il mieux avoir de la poussière sur ses meubles ou sur son âme ? » *

* Robert Bresson, Les anges du péché

Anne Walter, extrait de Les rendez-vous d’Orsay, Actes Sud

Accorder trop de temps à la lecture ne favorise pas le dépoussiérage des meubles, mais cela fait du bien à l’âme !

La douceur de l’ombre

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Il est un livre qui m’a passionnée ce mois-ci, c’est La douceur de l’ombre d’Alain Corbin.

Après l’ombre pesante des pins d’Argelouse dans Thérèse Desqueyroux, voici une ombre douce, mais dense aussi, très érudite.

Ce livre est une étude approfondie de tous les sentiments que font naître les arbres dans le coeur des hommes.
l’admiration, la superstition, l’amour, l’horreur, la peur, le rêve, le mimétisme, le réconfort, la souffrance, l’empathie, toutes les émotions et les réminiscences …

Ce livre touffu, arborescent, aborde par de nombreux chapitres tous les artistes, depuis l’Antiquité, qui ont écrit, créé, philosophé à partir de l’arbre.

Rousseau, Goethe, Novalis, Chateaubriand, Hugo, Proust, Valéry, Yves Bonnefoy …
Les romantiques allemands et anglais, les peintres de Barbizon, Dürer, Ruysdael, Guiseppe Penone …

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    Claude Monet, Antibes, 1888, The Courtauld Institure of art Londres, notice

Ce livre invite à découvrir beaucoup d’autres ouvrages, et par exemple, j’ai envie de lire Siloé de Paul Gadenne.

Les amoureux de Proust se sentent gâtés par Alain Corbin, il cite Marcel dans tous les chapitres, surtout avec Jean Santeuil !

Il y a quelques années j’avais ouvert une catégorie « arbres » dans mon blogue, ce livre va y trouver sa place.

On apprend beaucoup dans cette école buissonnière !

arbres @ 2:00 , juin 15, 2013

Thérèse Desqueyroux

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Ni lu le livre, ni vu le film, comment ai-je pu passer à côté du chef-d’oeuvre l’année dernière ?
Mais un cadeau m’est tombé du ciel cette semaine, le DVD.

J’ai connu la même expérience avec La délicatesse, roman et film de Foenkinos.

Tautou tard, le choix des supports porte avec force vers l’oeuvre, que j’ai enfin lue, enfin vue : révélation !

Il est fréquent, et bienséant, de penser que l’adaptation cinématographique d’un roman nuit à la lecture, que le film ne sera jamais aussi bon que le livre, mais la sentence est à nuancer. Un film est le regard personnel d’un cinéaste, il est intéressant de l’aborder objectivement.

Thérèse Desqueyroux film m’a plu, Thérèse Desqueyroux livre m’a subjuguée. J’ai aimé découvrir les deux versions dans le même temps.

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Dans le film de Claude Miller, les images sont magnifiques, la musique de Schubert et Rossini bien choisie, et les acteurs sont excellents. Audrey Tautou m’agaçait quand elle roulait ses grands yeux chocolat Poulain noir extra, désormais la gravité lui va bien, ses yeux sombres ont la profondeur troublante du drame qui se joue en elle.
Le film traduit très bien tout le piège qui se referme sur Thérèse à partir d’une affaire criminelle qui n’en est pas une, sans victime, sans assassin, d’une banalité absurde conduisant au non-lieu, non-sens, non vie, un vide sans espoir avec des barreaux autour. Ces barreaux sont les pins et la famille. La famille est d’ailleurs elle-même un arbre, avec son tronc, ses racines, sa sève, ses branches, et son ombre.

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Le film paraît plus doux que le roman, qui, lui, présente une puissance difficile à restituer en images. Les mots ont une force supplémentaire. La narration très particulière dans le livre, laissant tantôt parler Thérèse directement, tantôt la regardant s’enfoncer dans l’univers carcéral de la famille, n’a pas été suivie par Claude Miller, et par conséquent le cinéaste me semble être passé à côté d’une dimension importante du roman.

Qu’en est-il de la spiritualité de Thérèse dans le film ? Elle est évitée, alors que l’aspect religieux est à mon avis un ressort du livre. François Mauriac fut toujours interrogé par cette question de la foi.
En son époque, première moitié du XXème siècle, la religion gardait une importance capitale dans la bourgeoisie. Pour ce point aussi, il s’agissait de sauver les apparences et de trancher sa position. Ou bien on s’affichait, avec audace et provocation progressiste, anticlérical, ou bien on se montrait, de manière plus confortable, bon chrétien, pratiquant comme il se doit. Le questionnement religieux n’avait pas sa place dans la société active et entreprenante.

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A vouloir supprimer l’Esprit, on rate l’esprit de l’oeuvre.
Thérèse, perdue, esseulée, étouffée, fait constamment son introspection, car, elle l’avoue, son moi intérieur l’intéresse plus que sa famille, son propre enfant. Elle se cherche, cherche à se comprendre elle-même, s’effraie du pragmatisme familial, de l’appétit terrestre de son mari, de tous ces gens sûrs d’eux et bourrés de certitudes, et elle s’interroge sur un au delà, le spirituel. Elle est travaillée par la question de Dieu mais la pudeur l’empêche de prêter elle-même une importance trop grande à cette interrogation, et la pudeur encore l’empêche de laisser croire aux autres qu’elle pourrait croire en quelque chose. Il est plus simple pour elle de s’afficher mécréante, cela lui évite un autre jugement d’autrui qui la blesserait une fois de plus. Mais la tentation de Dieu à travers l’amour pour son prochain est en elle, et elle ne pourra jamais en parler, jamais partager ce secours qu’elle pressent pouvoir trouver en une force divine. Dans sa prison psychologique où tout n’est qu’apparence et comédie, il existe une issue, un infini vers une humanité vivante et libérée des faux-semblants, une humanité vraie, mais comment l’atteindre ?

La fin du roman est très belle et laisse ouverte la question. Thérèse est libérée dans Paris par son mari. Elle lui demande pardon, il le refuse. Le pardon est par essence une démarche chrétienne. Son mari lui demande simplement d’honorer les cérémonies officielles dans la famille pour sauver le nom, la réputation. Elle doit assurer une présence dans une église morte de toute foi. A Paris ou ailleurs, elle espère trouver des passions authentiques chez des êtres vivants, une humanité révélée à l’air libre sans calculs.
Elle marche au hasard … puisse ce hasard la guider non pas « à la voie » comme les ornières des carrioles dans les pinèdes, mais vers un ciel libre, un ciel d’amour pur.
Ainsi ai-je librement perçu ce chef-d’oeuvre de Mauriac.

Vieille chanson du jeune temps

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Auteur, compositeur, et interprète : les mots de la chanson.
Parfois ces trois mots désignent la même personne, parfois deux, parfois trois artistes différents.

A la librairie, il y a quelques jours, j’ai eu le bonheur de découvrir ce nouveau volume de la collection Poésie/Gallimard. Ce livre vous met des airs dans la tête, réveille des chansons, fait dire « tiens, c’est de ce poète, celle-là ?! »
On avait dû le savoir autrefois, on ne se souvenait pas.

Je voudrais tant que tu souviennes, Poèmes mis en chansons de Rutebeuf à Boris Vian, édition Sophie Nauleau, Poésie/Gallimard, avril 2013.

Pour moi par exemple, loin du souvenir, plutôt près de l’ignorance, cette chanson interprétée par Julos Beaucarne sur une musique composée par lui aussi.
Ecoutons Julos et Hugo :

      Vieille chanson du jeune temps

      Je ne songeais pas à Rose ;
      Rose au bois vint avec moi ;
      Nous parlions de quelque chose,
      Mais je ne sais plus de quoi.

      J’étais froid comme les marbres ;
      Je marchais à pas distraits ;
      Je parlais des fleurs, des arbres
      Son oeil semblait dire:  » Après ?  »

      La rosée offrait ses perles,
      Le taillis ses parasols ;
      J’allais ; j’écoutais les merles,
      Et Rose les rossignols.

      Moi, seize ans, et l’air morose ;
      Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
      Les rossignols chantaient Rose
      Et les merles me sifflaient.

      Rose, droite sur ses hanches,
      Leva son beau bras tremblant
      Pour prendre une mûre aux branches
      Je ne vis pas son bras blanc.

      Une eau courait, fraîche et creuse,
      Sur les mousses de velours ;
      Et la nature amoureuse
      Dormait dans les grands bois sourds.

      Rose défit sa chaussure,
      Et mit, d’un air ingénu,
      Son petit pied dans l’eau pure
      Je ne vis pas son pied nu.

      Je ne savais que lui dire ;
      Je la suivais dans le bois,
      La voyant parfois sourire
      Et soupirer quelquefois.

      Je ne vis qu’elle était belle
      Qu’en sortant des grands bois sourds.
       » Soit ; n’y pensons plus !  » dit-elle.
      Depuis, j’y pense toujours.

      Victor Hugo, recueil Les contemplations

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    J.B.C. Corot, Souvenir de Mortefontaine, Salon de 1864, Louvre, commentaire

littérature,poésie,philosophie,musique @ 11:19 , juin 11, 2013

L’herbe ne pousse pas sur les mots

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Hier était un dimanche calme, duveteux et doux comme un drap de coton ancien assoupli par d’innombrables brossages au lavoir. Je gardais ma petite-fille, berceau, brassière, barboteuse, biberon, bavoir.
J’ai rénové le couffin en osier, confectionné une nouvelle housse aux initiales BB.
L’hiver dernier, dans un vide-grenier, j’achetai une nappe en lin et ses serviettes brodées, et la marchande de chiffons, « pilou » en breton, me donna en prime un vieux drap, tellement usé que toute sa partie médiane était translucide. Pour faire des chiffons, des pochons, me dit-elle.

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Ce drap parvenait au terme de sa seconde vie et je lui en offrais une troisième. Le temps inexorablement térébrant l’avait percé, et déjà sa maîtresse l’avait fendu par son milieu, ramené au centre ses lisières saines et brodé deux lettres B de chaque côté de la couture pour ennoblir son rabat. Le temps poursuivit son cancer, et l’ablation devint obligatoire. Ah, le déchirement mat de l’étoffe, l’échappée des fils rompus, le zig-zag vrombissant de la machine à coudre !

IMGP8252 Et voilà, le hasard de ce très ancien monogramme, BB, sapé, pâli, en fuite lui aussi, accompagne les premiers mois pleins de vie et de couleurs d’un bébé.
Mais que faites-vous de tout ce que vous me prenez, me demande la marchande de pilous chaque fois que je la rencontre dans un troc&puces ? Je bricole, recycle, transforme à petits points et grands coups de ciseaux. J’aime rendre vie au linge du temps perdu.

Pendant que ma petite-fille dormait, mes doigts ont effleuré la surface côtelée des rangées de livres dans la bibliothèque et ont tiré un petit Actes Sud. Je l’avais complètement oublié celui-là. J’ai dû le lire il y a presque vingt ans.
Anne Walter.
L’herbe ne pousse pas sur les mots.
L’herbe envahit et enfouit pourtant le nom de certains auteurs. J’ai l’impression que cette femme est tombée dans l’oubli, j’espère me tromper.

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Autrefois, c’est à dire il y a seulement dix ou quinze ans dans notre époque qui accélère, les libraires présentaient à part les fins volumes de chez Actes Sud, qui formaient un rayon ivoire et mystérieux, un coffre à bijoux horizontal et plein de découvertes.
C’est grâce à Hubert Nyssen que j’ai découvert Nina Berberova, Anna Maria Ortese, ou Anne Walter …

Dans ce bref roman d’une centaine de pages, la narratrice tente de traduire les plus beaux poèmes d’Emily Dickinson. Elle plonge son âme dans celle de l’écrivain de Boston, mêle sa vie à la sienne, y retrouve les mêmes tourments, le même destin, s’identifie à elle. Un siècle sépare les deux femmes, leurs mots les relient.
Anne Walter consacre à la femme poète des phrases légères, lumineuses, délicates.

Oppressée par mon amour éperdu, et perdu, je la sens et la comprends : la souffrance nous fortifie – quand nous survivons ! Emily, portée par l’ineffable douleur de l’art … comme l’huître, elle enrobe de nacre le grain de sable douloureux. Ainsi va toute perle …

Anne Walter, extrait de L’herbe ne pousse pas sur les mots, Actes Sud, mai 1994

Un dimanche prochain d’autres fascicules d’Anne Walter peut-être, d’autres menus travaux de couture …

Baiser rose, baiser bleu

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      Baiser rose, baiser bleu

      À table, l’autre jour, un réseau de guipure,
      Comme un filet d’argent sur un marbre jeté,
      De votre sein, voilant à demi la beauté,
      Montrait, sous sa blancheur, une blancheur plus pure.

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      Vous trôniez parmi nous, radieuse figure,
      Et le baiser du soir, d’un faible azur teinté,
      Comme au contour d’un fruit la fleur du velouté,
      Glissait sur votre épaule en mince découpure.

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      Mais la lampe allumée et se mêlant au jeu,
      Posait un baiser rose auprès du baiser bleu :
      Tel brille au clair de lune un feu dans de l’albâtre.

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      À ce charmant tableau, je me disais, rêveur,
      Jaloux du reflet rose et du reflet bleuâtre :
      « Ô trop heureux reflets, s’ils savaient leur bonheur! »

      Théophile Gautier, recueil Dernières poésies

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Printemps fou qui perturbe le calendrier ! Les iris fleurissent habituellement en avril, en mai, et en juin laissent la place aux roses. Mais cette année, les roses commencent à peine à délacer leurs corsets dans le cabinet sentant encore bien l’iris. Cette débauche n’est pas désagréable !

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La fraîcheur anormale de mai réussit aux iris de tons froids, bleu glacier, bleu dur, bleu nuage, bleu nuit, et étanche ma soif de bleu.

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Bleu horizon

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Une couleur pauvre, mate et triste, telle est la couleur bleue depuis l’Antiquité jusqu’au haut moyen-âge en France. Même pour l’Eglise, le bleu n’existe pas. Jusqu’à la fin du XIème siècle, pas de bleu pour l’aristocratie, ni dans le code des couleurs liturgiques, nous informe Michel Pastoureau dans son livre consacré au bleu.
Et puis au XIIème siècle, le bleu éclate dans les vitraux. En ce temps-là, pour les prélats chromophiles, la couleur est lumière, pour les chromophobes, elle est matière. Si elle est lumière, elle est divine, elle a sa place dans l’Eglise.
Ainsi, à partir du milieu du XIIème siècle, la couleur devient synonyme de lumière céleste, lumière divine.
Bleu de Saint Denis
Bleu de Chartres
Bleu du Mans

Il faut aller revoir ces bleus des maîtres verriers !
Bleu marial, le manteau bleu de la Vierge à l’époque gothique marque l’apogée de cette couleur.

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Les tons bleus sont en vogue en Europe à partir du XIIème siècle grâce aux progrès de la teinture, et au développement de la culture de la guède, une plante crucifère. Et à la fin du XVIIème siècle, une guerre du bleu éclate, une rivalité entre le pastel et l’indigo.
Je ne vise pas à retracer une histoire du bleu, il vaut mieux relire l’ouvrage de M. Pastoureau, c’est plutôt une histoire de mots, une simple étymologie qui m’intéresse aujourd’hui.

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La teinture à l’indigo est connue depuis le néolithique dans les régions où pousse l’arbuste, Soudan, Ceylan, Insulinde. L’indigo des Indes en particulier devint très tôt un produit d’exportation vers le Proche Orient et la Chine. Les Grecs et les Romains le connaissaient, et comme cette teinture venait des Indes, c’est de ce pays que vient son nom.

Indigo vient du latin indicus qui veut dire d’Inde.

La mer, cette semaine, prend les couleurs des îles extrême-orientales.

Soudain un paysage tout neuf, étincelant, intact, surgit dans le printemps, une saison non pas maussade car nous avons eu beaucoup de soleil en mai dans le Finistère, mais désespérément froide , et puis voilà juin et ses jours tièdes auxquels on ne croyait plus !

Le regard s’éblouit de bouffées bleues, de glacis émeraude, de rayons violets et stridents comme l’oméga de Rimbaud.
Devant cette plage, on se dit que le bleu est bien lumière, transparence, cadeau divin.

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couleurs,Mots @ 4:17 , juin 6, 2013

Impossible, c’est une vieille peinture italienne

    Depuis la création de la pièce, et peut-être surtout depuis la sortie du film Le Père Noël est une ordure, on ne prononce jamais les mots ça dépend sans les faire suivre de ça dépasse.
    Citation-culte parmi tant d’autres qui émaillent et pimentent notre façon de parler.

Rappel en image :

Le goût comique des citations existait bien avant le cinéma bien sûr, ce dernier n’a fait qu’amplifier le phénomène.

J’ai relevé ce jeu des mots dans un passage de la littérature ancienne, le voici, on devinera immédiatement d’où il vient !

Morel avait l’habitude de parler de sa vie, mais en présentait une image si enténébrée qu’il était très difficile de rien distinguer. Il se mettait, par exemple, à la complète disposition de M. de Charlus à condition de garder ses soirées libres, car il désirait pouvoir, après le dîner, aller suivre un cours d’algèbre. M. de Charlus autorisait, mais demandait à le voir après. « Impossible, c’est une vieille peinture italienne » (cette plaisanterie n’a aucun sens, transcrite ainsi ; mais M. de Charlus ayant fait lire à Morel l’Éducation sentimentale, à l’avant-dernier chapitre duquel Frédéric Moreau dit cette phrase, par plaisanterie Morel ne prononçait jamais le mot « impossible » sans le faire suivre de ceux-ci : « c’est une vieille peinture italienne »), le cours dure fort tard, et c’est déjà un grand dérangement pour le professeur qui, naturellement, serait froissé.

Marcel Proust, La Prisonnière

Comme la citation d’une réplique donne envie de revoir la partie du film qui l’a rendue célèbre, on a envie de retrouver le passage du livre cité dans l’autre livre.

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    Baron Louis Auguste Schwiter
    , Portrait d’Emma de Schroekinger, mba Nancy, wikipage

Dans L’éducation sentimentale, à la fin du roman, Frédéric Moreau ( son nom forme un pendant à Morel !) retrouve la femme qu’il a tant aimée autrefois de manière platonique, et celle-ci aperçoit chez lui le portrait d’une femme qu’elle croit reconnaître. Moreau est gêné car il s’agit de Rosanette, sa maîtresse, alors il ment, invente une origine étrangère à cette peinture.

- Je reconnais cette femme, il me semble !
- Impossible ! dit Frédéric. C’est une vieille peinture italienne.

Gustave Flaubert , L’éducation sentimentale

Morel ment aussi dans ce passage de la Recherche, il invente des cours d’algèbre pour se débarrasser du baron de Charlus le soir, et il utilise ironiquement la répartie de Moreau dont il a lu L’éducation. Mais il oublie que c’est précisément monsieur de Charlus qui lui a fait découvrir l’oeuvre de Flaubert, et par conséquent, Charlus n’est pas dupe de la signification de cette phrase-culte amusante et pas tout à fait anodine.

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