Deux maîtres ostendais au musée Fin de siècle de Bruxelles

      Léon Spilliaert, Baigneuse, 1910, encre de Chine, pastel, musées royaux des beaux arts Bruxelles, notice.

Un angle de vue et un cadrage très particuliers, des lignes puissantes, des tons mats, craie, charbon, gris étain, une impression d’étrangeté et c’est Spilliaert.
Léon Spilliaert.

Je note au passage, juste une petite parenthèse, que la baigneuse de Spilliaert me fait penser à Maurice Denis,
par exemple à ce petit tableau que j’aime regarder au musée des beaux arts de Quimper,
Régate à Perros-Guirec, peint en 1892,
la notice complète est ici.

Mêmes lignes ondulantes de la mer dans un goût japonisant, même vue plongeante, et figures noires.

      James Ensor, Les masques singuliers, 1892, musées royaux des beaux arts Bruxelles, notice.

Des couleurs vives, festives, des masques inquiétants, une lumière éclatante, une impression d’étrangeté aussi, et c’est un aspect de l’art multiple d’Ensor.
James Ensor.

Dans le musée Fin de siècle de Bruxelles nous est offert un très beau panorama de l’art de ces deux peintres natifs de la ville d’Ostende en Flandre occidentale.

Ci-dessus deux tableaux d’Ensor : Chinoiseries aux éventails, notice, et Une coloriste, notice.

Ostende.
James Ensor est né en 1860 dans le tranquille petit port de pêche.
Léon Spilliaert est né vingt ans plus tard, en 1881, dans une station balnéaire royale où afflue le beau monde pour se distraire au casino et se promener sur la digue.

Ensor est pour moi un vieux souvenir. J’avais dix-sept ans et un agenda offert par des amis, illustré avec des tableaux de cet artiste. Un de mes premiers étonnements picturaux. Je rêvais d’aller un jour à Ostende sur ses traces. Plus tard mon mari m’offrit un livre écrit en néerlandais sur ce peintre encore inconnu en France.
Et puis voilà, mon désir d’Ostende s’est réalisé cet été 2017 !

A la fin de notre journée dans les musées royaux des beaux arts de Bruxelles, nous prenons le train pour Ostende.
En effet, le thème de nos petites vacances belges était James Ensor.
Nous partions à la recherche de cet artiste insaisissable.
Première approche de ses oeuvres à Bruxelles, puis découverte de sa maison et son lieu de vie sur la côte flamande.

      ci-dessus La dame en bleu, notice.

D’un réalisme impressionniste, où la lumière est traitée en touches douces, floues, Ensor est passé à une esthétique de l’étrange qui s’approchera des surréalistes.

Nous comprendrons bien son évolution dans le musée de la ville d’Ostende.

J’ai eu grand plaisir à retrouver son chou splendide, éclatant de couleur ( notice) !

Le masque apparaît dans l’art d’Ensor à partir de 1883.
Ci-dessus, le grand tableau Les masques scandalisés, voir la notice, montre deux personnages cachés derrière un masque, qui se sont préparés pour le carnaval. Ils semblent rire jaune, la mascarade apparaît grinçante.

      Léon Spilliaert, Autoportrait, notice.

Je venais admirer un peintre d’Ostende et j’en découvre un autre.
Léon Spilliaert ne m’était pas inconnu, j’avais aimé sa figure en contre-jour devant la fenêtre.
Le musée de Bruxelles présente des oeuvres fascinantes.

Dans cet autoportrait, j’ai d’abord cru reconnaître le poète Rilke !

      Boîtes devant une glace, notice.

L’art de Spilliaert surprend, étonne et envoûte, il se tourne vers la modernité que met bien en valeur le musée Fin de siècle.

Le père de Léon Spilliaert créait des parfums et tenait une grande parfumerie à Ostende. Léon dessina des étiquettes pour les flacons.
Il représente ici une pile de boîtes qui se reflètent dans un miroir.

Spilliaert, Rilke, j’ose le parallèle …

      Seule, ô abondante fleur,
      tu crées ton propre espace ;
      tu te mires dans une glace
      d’odeur.

      Ton parfum entoure comme d’autres pétales
      ton innombrable calice.
      Je te retiens, tu t’étales,
      prodigieuse actrice.

      Rainer Maria Rilke, recueil Les roses.

      Salle de tables d’hôtes, notice.

Les cadres, épurés, aux doux reflets métalliques, s’accordent parfaitement aux oeuvres.

Avec Léon Spilliaert nous parvenons à la fin du musée fin de siècle, et, du septième dessous, nous montons directement au rez-de-chaussée par un très large et original ascenseur dans lequel nous nous asseyons !

Bientôt nous arrivons à Ostende pour suivre Ensor et Spilliaert !

Fin de siècle

Bruxelles brusselait très fort ce jour-là.
Une foule joyeuse aux innombrables terrasses des restaurants.
De la musique partout, une chaleur accablante.
Quand la ville est fumante et tremble sous juillet, le musée devient le repli idéal.

Nous nous sommes enfoncés dans les dessous richissimes du musée fin-de-siècle de Bruxelles.
Le site web est ici.

Sept étages à descendre au fur et à mesure de très belles découvertes.
Le premier sous-sol commence en 1868.
Puis nous avançons dans le tournant du siècle en descendant jusqu’au septième dessous qui file vers la modernité jusqu’à 1914.

Malgré la profondeur, point de claustrophobie tant l’espace est vaste et varié, tantôt lumineux, tantôt ombragé, contrasté et miroitant, jouant des reflets, des perspectives.

Cette fin de siècle n’est pas du tout une fin. C’est un début bouillonnant de toutes sortes d’idées nouvelles.

Quelle période foisonnante !
Bruxelles, avec l’organisation des salons des XX de 1883 à 1894 et de la Libre Esthétique de 1894 à 1914, a constitué un carrefour de la création artistique.

Symbolisme, wagnérisme, art nouveau font de Bruxelles une capitale des arts très dynamique.

Nous admirons, découvrons les oeuvres de Ensor, Spilliaert, Maus, Khnopff, Artan, Frederic, Rysselberghe, Evenepoel, Claus …

Nous apprécions, en cette journée d’été écrasante, la fraîcheur de toute cette créativité et le silence de ce très beau musée.

Je venais chercher les couleurs de James Ensor et fus comblée, tandis qu’un autre peintre d’Ostende m’a étonnée par sa modernité très personnelle, Léon Spillaert.
Nous ne passons qu’une journée à Bruxelles, bien sûr beaucoup trop courte, et nous prenons le train pour Ostende.
Je reviens bloguer très bientôt avec Ensor et Spilliaert, ces étonnants Ostendais.

Le(s) musées royaux des beaux arts de Belgique

À Bruxelles, c’est singulier, le musée des beaux arts est au pluriel.
Pour toute notice d’oeuvre d’art conservée dans le musée des beaux arts de cette ville, on verra écrit musées royaux des beaux arts.
???

Le site web est ici.

La dernière fois que j’ai visité ce musée(s), c’était en 1976, et c’était principalement le laboratoire d’analyse et de restauration des oeuvres d’art.
Voilà, j’ai enfin réalisé mon rêve de revenir dans ce musée, j’y ai passé une journée complète avec mon mari jeudi dernier.

Cette pluralité semble à première vue aussi complexe que l’histoire de la Belgique.
La réalité est plus simple : l’édifice immense, situé dans les hauteurs du centre ville, abrite quatre musées.
Le musée d’art ancien.
Le musée Fin de siècle
Le musée Magritte
Le musée d’art moderne.

      (une vue sur la ville à partir du musée)

Un peu d’histoire … ou du moins ce que j’en ai compris !
Le musée est une création de la Révolution française.
D’occupation en occupation, le pays a souvent changé de mains.
La France réoccupe les départements belges de 1794 à 1814.

Comme en France, les occupants révolutionnaires ont saisi les oeuvres d’art dans les églises du pays, dans les couvents et abbayes, dans les maisons de guildes et dans celles des émigrés français.
Les meilleures conquêtes artistiques furent envoyées au Louvre et à Versailles, et ce qui sembla de moindre valeur, environ mille cinq cents pièces, surtout des peintures, resta à Bruxelles et constitua donc le noyau originel des futurs musées royaux des beaux arts de Belgique.

Après la chute de Napoléon 1er, une centaine d’oeuvres emportées en France revint à Bruxelles, puis, sous l’occupation hollandaise de 1815 à 1830, le musée fut constamment agrandi et enrichi.

Après l’indépendance de la Belgique en 1830 et l’accession au trône de Léopold 1er, l’ensemble des collections de la ville de Bruxelles fut racheté par l’Etat Belge, car la ville ne pouvait pas tout financer à elle seule.
C’est ainsi que se sont formés, avec l’accroissement permanent des collections et du bâtiment, les musées royaux des beaux arts de Belgique.

Singularité aussi, de naissance révolutionnaire ce musée est devenu royal.

      Maître de l’Annonciation d’Aix, le Prophète Jérémie, détail, notice.

Nous avons passé trois heures fabuleuses dans l’art ancien.
Je montre ici mes photos, pas toujours réussies, mais que j’ai prises avec joie et passion.

Les primitifs flamands ont retenu tout notre émerveillement, si riches de détails, de finesse, de beauté, d’enseignement.

Les salles distribuées autour du puits de lumière sont claires, agréables, mais un sens de la visite pourrait être indiqué, nous nous sommes un peu égarés dans la chronologie.

      Atelier du Maître de la Vue de Sainte Gudule, Le mariage de la Vierge, notice.

Des chaussures que j’aurais pu ajouter dans cet article !

Trois tableaux nous montrent l’arrivée de la nature morte, dans la seconde moitié du XVIème siècle, comme principal sujet du tableau :
(revoir par exemple ici , ou .)

Pieter Aertsen :
La cuisinière.

et Joachim Beuckelaer :
Le marché aux volailles.
et :
Jésus chez Marthe et Marie.

      David Teniers II, Nature morte de livres avec une sphère céleste, notice.

Le musée regorge d’étourdissantes natures mortes et vanités.
J’ai particulièrement aimé ces livres, leur sensation tactile, leur éparpillement, leur modernité, et cette sphère qui n’est pas terrestre.

Une sphère céleste ; l’idée me paraît aussi intellectuelle que le contenu des livres alentour.
On suppose que cette sphère imaginaire se compose des deux voûtes célestes réunies, chacune entourant un hémisphère … terrestre !

Et Bruegel, et Bosch bien sûr …
J’ai admiré la trappe aux oiseaux, et le beau cadre en bois sculpté :

      Pieter Bruegel L’Ancien, Paysage d’hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux, notice.

Un Rembrandt, un seul dans le musée, un portrait si émouvant …
Comme toujours le regard de l’homme portraituré me transperce,
les larmes montent aux yeux de mon âme exaltée,
il n’y a que Rembrandt pour me mettre ainsi en miettes.

et Nicolas Maes
Dame âgée assoupie
notice

tableau influencé par Rembrandt,
on le voit au fond gris velours, aux mains magnifiques de la vieille femme, aux objets si bien éclairés,
tableau moralisateur
la femme endormie ne doit pas s’éloigner de la religion et du travail au foyer (la dentelle).
Le sablier, la Bible le lui rappellent.

Cornelis Schut
Suzanne et les vieillards
notice.

Tiens, voilà une fontaine ubérale !

      Philippe De Champaigne, La présentation au temple, 1648, détail, notice.

Je retrouve avec beaucoup de plaisir ce tableau de Philippe De Champaigne qui naquit à Bruxelles.

Nous traversons rapidement les salles des Rubens car ces grandes machines nous semblent bavardes, écrasantes bien que virtuoses. À vrai dire, nos jambes ne nous portent plus …
Nous admirons la salle néoclassique et les oeuvres de David qui mourut à Bruxelles, puis allons nous restaurer, nous reposer à la cafétéria, et la cuisine servie dans le musée est délicieuse, copieuse, d’un prix raisonnable, ce plaisir du ventre après celui des yeux ajoute au charme de ce lieu royal.

Nous découvrons ensuite le musée Fin de siècle.
À suivre !

Poèmes sous la lampe

    Georg Friedrich Kersting, Jeune femme cousant à la lueur de la lampe, 1823, Neue Pinakothek Munich, notice et commentaire.

La lampe de chevet est l’un de ces objets chéris sans lesquels je ne me sentirais pas bien chez moi.
Je ne photographie pas la mienne, on l’apercevrait à peine, dissimulée sous les livres.
Elle est nouvelle, car, même attachée à cet objet quotidien, je peux la changer pour un modèle mieux adapté à ma folie et mon sens du désordre.

Ma nouvelle lampe, en tôle blanche, possède une semelle très fine et plate sur laquelle j’empile une multitude de livres. L’abat-jour monté en haut d’une longue tige surgit juste au dessus de l’échafaudage, diffusant une lumière restreinte au ras de la couverture du premier bouquin.

C’est ainsi que je fais la lumière sur ma boulimie de littérature, dis-moi comment tu lis, je te dirai qui tu es, la lueur empêtrée de ma lampe révèle mes goûts pour l’accumulation hétéroclite de recueils de poèmes, de biographies, de catalogues de musées, de dictionnaires, d’essais en tous genres et de quelques rares romans.

chodowieckingwash gravure de Daniel Nikolaus Chodowiecki, Jeune homme écrivant sous la lampe, 1784, NG Washington, notice.

Chez un bouquiniste j’ai trouvé un livre dont le titre est fait pour moi :
Poèmes sous la lampe
Le poète est Marc Baron, je l’avais présenté ici
édition L’Harmatan, mars 2010.

On pense à Georges Rodenbach qui composa le recueil Les lampes.
Marc Baron compose sous la lampe qui l’éclaire, le chemin n’est pas facile, quête de lumière, quête de soi …

George Clausen, Lecture sous la lampe, vers 1909, National Galleries of Australia, Canberra, notice

Voici un poème de Marc Baron :

      L’épi de blé

      En mon absence   en ma douleur
      Le poème prend place

      Je m’en vais   je me dévaste

      Et la place qu’il prend
      Le poème sur ma page
      C’est l’étendue vivante du désarroi

      Mais je suis là   je veille
      Je vis dans ce silence qui m’éclaire

      Donne-moi le désir
      Donne-moi l’envie de la lampe

Marc Baron m’a forcée à chercher comment taper le code d’une espace !
💡 maintenant je sais !
Ces espaces dans les poèmes sont des silences, des lampes allumées, des lueurs blanches plus ou moins étendues …
Marc Baron l’a écrit dans un autre poème :

      Du silence     des espaces

      Le poème prend sa place

    denislampeo

      Maurice Denis, Jeunes filles à la lampe, 1891, mba Lyon, notice.

Je comprends maintenant pourquoi le mot espace est féminin dans ce cas précis de l’intervalle entre des mots, féminin comme la lampe, la lumière, la bougie, la lune !
Je pense à la lune car je me souviens de cette courte phrase apprise en cours de grec (je n’ai pas le courage de taper le code html de chaque lettre grecque!) : « é séléné lampei » qui veut dire « la lune brille ».

Le site du Côté de chez Grillon du Foyer présente des dysfonctionnements depuis une semaine, la lampe du blogue s’éteint de manière intempestive, j’en suis désolée.
Ma fille cherche quel est le problème, et non, comme on dit maintenant, la problématique ! Je ne supporte plus d’entendre ces mots substantifs « la thématique » ou « la problématique ». Un langage ampoulé est rarement lumineux !

Prendre naissance, Dans ce jardin qu’on aimait

Cultiver son jardin, bêcher, tondre, piocher, élaguer, arracher, planter, arroser, amender, tuteurer, nettoyer, ratisser, cueillir … et on oublie l’essentiel : contempler.
Il faut prendre le temps de se promener au jardin, observer, admirer, remercier le ciel pour toutes ces beautés.
Se laisser gagner par la poésie du lieu.
Pas si simple quand on ne voit souvent que mauvaises herbes, plantes en détresse, et tout le tintouin qui reste à faire.

Au lieu de la binette et du sécateur, j’ai pris les derniers livres arrivés sur ma table de nuit, l’appareil photo, et j’ai regardé, lu, feuilleté, saisi à la sauvette tout ce qui m’a fait sourire dans le jardin.

Le dernier recueil de poèmes de Jean-Pierre Boulic nous conduit au jardin, sur les chemins de campagne, par les bois et les champs, et nous invite à y Prendre naissance (éd. La Part commune, avril 2017) en nous émerveillant, tout simplement.

Et déjà, à cette lecture, on se sent mieux entre les roses et les renoncules indésirables !

Les mots de Jean-Pierre Boulic sont des fleurs, sauvages, délicates, simples et gracieuses.
Ce très beau recueil, frais et limpide, nous guide pour mieux chérir notre terre.

Un autre recueil de poèmes nous dit l’étonnement, la beauté naturelle, la vie,
le soleil, la pluie, le silence,
tout Ce rien qui nous éclaire,
et le poète, qui nous invite lui aussi à aimer, Jean Lavoué, m’était inconnu.

La préface signée Gilles Baudry engage, il est vrai, à sauter sur l’ouvrage !

Ce recueil est le premier livre de la collection Poésie et intériorité
d’une nouvelle maison d’édition qui porte un très joli nom :
L’enfance des arbres.

C’est hardi de nos jours de créer une collection de poésie, car nous, lecteurs friands de poèmes, sommes, pour employer une tournure shakespearienne ou stendhalienne, happy few. Very happy, vraiment ! Mais trop few aussi. Hélas !


Continuons dans les petits riens poétiques avec Alain Duault,
Ce léger rien des choses qui ont fui,
éd. Gallimard, mai 2017

Sensualité, nostalgie, les parfums, les couleurs et les sons se répondent, de la musique bien sûr, quelque chose de Baudelaire, de la lumière, du silence, et la fine porcelaine des mots.

Une poésie riche, capiteuse, à lire à petites gorgées.

Pour finir mon petit tour en poésie du moment, je propose le dernier livre de Pascal Quignard.

Ce n’est pas un recueil de poèmes, mais ce livre est tellement poétique !

Dans ce jardin qu’on aimait, éd. Grasset, mai 2017

Vingt-cinq ans après avoir raconté la vie de monsieur de Sainte Colombe, l’écrivain part sur les traces d’un autre musicien encore moins connu, le révérend Siméon Pease Cheney, qui nota tous les chants des oiseaux venus pépier dans le jardin de sa cure entre 1860 et 1880, et qui avait fini par noter tous les bruits dans sa maison.

Le roman (je ne crois pas que c’en est un) se présente comme un dialogue entre le révérend et sa fille, entrecoupé par les descriptions d’un récitant.
Il est question de sons et de musique, mais ce récit apparaît surtout pictural. Les images que font naître les mots de Pascal Quignard, sont douces, silencieuses, lumineuses, rêveuses … une pure poésie.

Bouts de chemins

      Quand par les soirs d’été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que chacun boude l’orage, c’est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles et persistants lilas.

      Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, Combray

La promenade quotidienne, la marche rituelle, spirituelle, la force des souvenirs que les pas font renaître.

A Combray il y avait deux choix de promenades pour le petit Marcel et ses parents, c’étaient le côté de Méséglise et le côté de Guermantes, préférés selon le temps qu’il faisait et dont ils disposaient.
A chaque côté ses réminiscences, ses impressions, son sol mental.
Le roman de La Recherche s’est bâti sur ces deux côtés explorés à pied, comme le cerveau est composé de deux hémisphères.

Il faut prendre le temps de lire ces très beaux passages de Combray en se délectant des images proustiennes, comme on prend le temps de marcher sur les chemins en admirant les nuages et les fleurs.

      Chaque promenade abonde de phénomènes qui méritent d’être vus et d’être ressentis. Formes diverses, poèmes vivants, choses attrayantes, beautés de la nature : tout cela fourmille, la plupart du temps, littéralement au cours de jolies promenades, si petites soient-elles. Les sciences de la nature et de la terre se révèlent avec grâce et charme aux yeux du promeneur attentif, qui bien entendu ne doit pas se promener les yeux baissés, mais les yeux grands ouverts et le regard limpide, si du moins il désire que se manifeste à lui la belle signification, la grande et noble idée de la promenade.

      Robert Walser, extrait de La promenade, 1917.

Le week end dernier j’ai participé au pèlerinage des femmes qui a lieu chaque année en juin, démarre du point culminant du Finistère, et descend vers la mer par un magnifique itinéraire de 27km.
Descente du mont en silence, puis chants, prières, arrêts dans les chapelles, enseignements, adoration, piqueniques, camping, et joie profonde.
Admiration de toutes les beautés qui s’offrent à nous.
Photographier en marchant, attention de ne pas trébucher la tête en l’air, avoir le bon réflexe avec le réflex autour du cou !

      Mais ce qu’il aimait par dessus tout, c’était marcher. Presque chaque jour, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il fasse chaud ou froid, il quittait son appartement pour déambuler dans la ville – sans savoir vraiment où il allait, se déplaçant simplement dans la direction où ses jambes le portaient.

      Paul Auster, extrait de Cité de verre dans La trilogie new-yorkaise
      .

Le héros de cette trilogie, Quinn, éprouve l’impérieux besoin de marcher, et c’est vrai que la marche devient facilement une activité nécessaire à l’équilibre physique aussi bien que mental. Elle occupe aussi une place dans la spiritualité, invite à méditer, prier, chanter, penser …

      Routes du voyageur !
      Ombres des arbres
      Et les collines dans le soleil, où
      S’en va le chemin
      Vers l’église.

      Johann Christian Friedrich Hölderlin, extrait de Grèce dans Hymnes inachevés.

Höderlin fut un marcheur fou, et il est devenu fou, il était parti à pied en 1801 de Strasbourg jusqu’à Bordeaux, où il avait obtenu un poste de précepteur, en passant par Colmar, Besançon, Lyon, traversant les monts d’Auvergne, et il revint en Allemagne en passant par Paris pour visiter le Louvre. On marchait peut-être un peu moins au Louvre en 1800 que de nos jours.

      « Bonjour à vous, Clarissa ! » dit Hugh d’une façon plutôt grandiloquente car ils se connaissaient depuis l’enfance. « Où allez-vous donc ? »
      « J’adore marcher dans Londres », dit Mrs Dalloway. « Vraiment, c’est mieux que de marcher dans la campagne. »

      Virginia Woolf, extrait de Mrs Dalloway.

C’était une journée de juin, les cercles de plomb de Big Ben se dissolvaient dans l’air, et Clarissa Dalloway flânait en ville comme Quinn dans New York.

Ville ou campagne, chemins forestiers ou sentiers côtiers, la marche se fait à l’air libre, dehors, en dehors de chez soi. Mais souvent à l’intérieur de soi …

La lecture est un voyage, et la marche est une lecture.

Jean-Luc Le Cleac’h a publié une Poétique de la marche aux éditions de La Part Commune en mars 2017 :

petit livre de réflexion sur la marche à pied
pas assez poétique à mon goût, mais agréable à lire.

J.L. Le Cleac’h écrit que la marche s’apparente à un processus de déchiffrage du monde, d’éclaircissement et d’élucidation.

je ne sais pas si la marche permet d’élucider certaines questions, mais, par sa lenteur, elle permet de mieux lire le paysage, d’en prendre la mesure, d’en saisir tout le mystère, la beauté.

On peut arpenter un chemin régulièrement, il n’est chaque fois ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.

Mon amie m’a offert, en prévision de notre pèlerinage, un petit livre passionnant, plein d’enseignement, jaune soleil, qui traite du sujet de la marche.

Frédéric Gros , Marcher, une philosophie, éd. Champs/ essais

On y apprend que Nietzsche a été un remarquable marcheur.
Et Rimbaud bien sûr.
Et Rousseau, Nerval, Kant …

L’étymologie du mot pèlerin, nous rappelle l’auteur, vient du latin peregrinus qui veut dire étranger.
Le pèlerin est celui qui n’est pas chez lui là où il marche.

Marcher, se détacher, partir, quitter.

      Je suis le piéton de la grande route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant.

      Arthur Rimbaud, extrait de Enfance IV, Illuminations.

Entre les photos de mon pèlerinage, je me suis amusée à reporter quelques marches littéraires parmi tant d’autres.
Quelques textes semés au hasard comme de petits cailloux …
Le blogage est un vagabondage. Le temps me manque en ce moment, j’espère retrouver un meilleur rythme de marche du côté de chez Grillon cet été !

Nous étions une centaine de pèlerines, après avoir descendu le Menez Hom, nous avons longé la mer jusqu’à Sainte Anne la Palud, respiré, aspiré, inspiré devant ce bout du monde divin.
Vivement l’année prochaine !

Windows 95

Cent soixante deux minutes et 493 centièmes de seconde, ce fut le temps de connexion de la famille de Grillon durant le mois de mars 1997.
C’était ainsi noté sur notre première facture de France Télécom Interactive.
Mon mari l’a retrouvée dernièrement dans le grenier lors de rangements.
Il avait gardé ce papier, parce que, sans doute, se disait-il qu’internet allait marquer un tournant décisif dans notre vie.

Voilà donc plus de vingt ans que nous sommes abonnés à internet, nous sommes restés clients fidèles de wanadoo qui n’avait pas encore choisi la couleur orange, mais affichait le bleu France.
Internet allait nous faire voir toutes les couleurs et traverser tous les continents.

      J. H. W. Tischbein, Johann Wolfgang Goethe à la fenêtre dans son appartement de Rome, 1787, Maison de Goethe Francfort, page du musée

La connexion se facturait au centième de seconde près, mais nous payions un forfait mensuel pour une durée de base qu’il était préférable de ne pas dépasser. Chacun était donc prié de noter son temps sur une feuille (un seul ordinateur pour toute la famille bien sûr), et la somme familiale était calculée afin que la connexion globale restât dans les limites forfaitaires.

Aussitôt je fus fascinée par cette fenêtre (window) ouverte sur les cultures du monde entier.
Je m’intéressais beaucoup à la littérature allemande, mais à l’époque (et encore maintenant) les livres publiés dans cette langue étaient absents des bibliothèques et librairies. Soudain je trouvai des poèmes en version originale, des biographies, des images …
Mon enthousiasme fut complet à la fin de cette année-là, quand je découvris des sites consacrés aux traditions de Noël, avec de très belles illustrations, notamment un site québécois.

      douuhrskdresden

      Gérard Dou, Nature morte avec une montre et un bougeoir, vers 1660, SKD Gemäldegalerie Alte Meister Dresde, notice

Les notions d’illimité et de haut débit ne s’envisageaient pas encore, le temps était compté mais la connexion s’établissait lentement, on assistait, béat, au déroulement progressif sur l’écran de la page recherchée. La lire directement sur l’ordinateur pouvait coûter cher sans quelques précautions. On cliquait en bas de l’écran sur le bouton pour déconnecter, il passait au rouge, on pouvait alors soit lire, soit imprimer la page pour une lecture plus confortable et ultérieure (le papier restait une valeur sûre), ensuite on cliquait pour reconnecter, le bouton passait à l’orange, puis la couleur verte indiquait que la circulation pouvait reprendre sur les autoroutes de l’information. On surnommait ainsi internet.

Le boîtier permettant la connexion s’appelait « modem », il émettait un bruit très particulier, comme le tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette de Combray. Mais plus fragile qu’une clochette de jardin, le modem pouvait griller sous l’effet d’un orage.
Le wifi n’existait pas.
Google non plus.
Le moteur de recherche le plus efficace portait le nom de Alta Vista.
On communiquait par une messagerie balbutiante, on téléphonait pour savoir si le mail était arrivé, et on gribouillait n’importe comment un signe bizarre dont on découvrait le nom étrange : arobase.

    Elias van den Broeck, Nature morte au citron et aux noix, musée des beaux arts Quimper, notice

C’était il y a vingt ans, cela paraît un siècle.
Le temps s’est volatilisé, accéléré, étiré jusqu’à la disparition de ses limites.
Illimité, il ne se mesure donc plus, il ne se déroule plus, mais il file et on court après lui constamment.
Sans mesure, comment vont les choses ?
Pas de regret mélancolique de cette époque de découverte, d’émerveillement et d’incertitude, oh non, on serait incapable maintenant de vivre sans un matériel connecté toujours plus performant.
Le mot salvateur synonyme de bonheur aujourd’hui est pourtant déconnecter.

La vraie gloire est ici

      Flaque de lumière,
      Flaque d’eau,
      Au sein de l’éternelle rotation des astres,
      Cette brève flamme chasse la lente grisaille
      D’un après-midi.

      François Cheng, extrait de Par ici nous passons, recueil La vraie gloire est ici, éd. Poésie/Gallimard, janvier 2017

      Dehors, un matin de mai
      qui s’offre, clair et plein, heureux
      D’être connu par toi,
      d’être simplement là, en soi.

      François Cheng, extrait de Par ici nous passons, recueil La vraie gloire est ici

La vraie merveille est ici, dans ce recueil de poésie de François Cheng.
Ici, il est question d’arbres, de fleurs, de lumière, d’oiseaux, du bruissement de la nature, du bonheur d’être là …
Il y a aussi une ode à Shelley sur laquelle j’aimerais revenir bientôt.

Ce recueil invite à écouter, respirer, contempler son jardin, y être tout simplement.

Noir, et ce n’est pas la nuit

« Littérature & appels d’air » précise sur sa couverture la revue que je suis fidèlement depuis son premier numéro.
Parution après parution mon admiration reste entière pour la moitié du fourbi.
J’avais parlé du premier numéro il y a juste deux ans,
et du troisième numéro l’an dernier.

Le dernier thème d’écriture est le noir, et, comme en hommage au poète Eugène Guillevic disparu il y a vingt ans, le titre de la revue est extrait du poème Je t’écris que Guillevic publia dans le recueil Sphère chez Gallimard en 1963.

J’aime Guillevic, ce Breton qui traduisit des écrivains allemands (revoir ici), et la première partie de La moitié du fourbi offre des textes écrits autour de Guillevic et de son idée poétique du noir.
Textes magnifiques dont le poète aurait été fier.

Viennent ensuite des textes très variés, gais ou tristes, saisissants, curieux, jubilatoires, donnant à la noirceur une lumière étonnante.

La description caustique et désopilante d’un certain restaurant parisien m’a tant amusée que je suis allée aussitôt vérifier sur internet s’il existait bien : oui, ce resto où les clients attablés sont plongés dans l’obscurité complète est bien réel, il est à découvrir là.
Si la cuisine est aussi hasardeuse que l’orthographe du site web, il vaut mieux choisir un lieu moins snob.

Cette revue au titre original est un espace d’écriture (je n’aime pas beaucoup le mot « atelier » en ce qui concerne l’écriture) de haute tenue, qui, aux appels d’air, répond par un souffle vivifiant, décoiffant, surprenant, une vraie bouffée d’oxygène. Ca vole haut dans les plumes !

Famille nombreuse

      Georges Rouault, Famille nombreuse, vers 1938-1939, Centre Pompidou Paris, notice.

Le gros livre-bande dessinée, je prends goût peu à peu à cette forme d’édition, quand le charme du dessin amplifie la saveur du texte, quand le bonheur des yeux s’allie au plaisir des mots …

Voilà un titre qui me correspond bien :

Chadia Chaibi Loueslati
Famille nombreuse
éd. Marabout, mars 2017

La petite Chadia, dans les années quatre-vingt, a dix frères et soeurs et raconte, avec bonheur et truculence, la vie quotidienne de sa famille d’origine tunisienne vivant en région parisienne.

J’ai lu et contemplé cet ouvrage dans un vif plaisir que je vais rapidement partager avec ma famille nombreuse !
Quelles que soient leurs origines, les lecteurs de famille nombreuse se retrouveront d’une manière ou d’une autre dans ce tendre témoignage.

Omi, la maman de Chadia, c’était aussi moi, perdue dans les innombrables paniers de linge, les caddies de super-marché pharaoniques, les tas de chaussures inextricables, secourue par la bouteille d’eau de Javel omniprésente, la machine à coudre prête à tout raccommoder …

Et nous avions la même année la même voiture, l’immense Peugeot familiale !

Bravo Chadia pour ce livre épatant !

dubufel

      Claude-Marie Dubufe, La famille de l’artiste, 1820, musée du Louvre, notice
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