Bouts de chemins

      Quand par les soirs d’été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que chacun boude l’orage, c’est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles et persistants lilas.

      Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, Combray

La promenade quotidienne, la marche rituelle, spirituelle, la force des souvenirs que les pas font renaître.

A Combray il y avait deux choix de promenades pour le petit Marcel et ses parents, c’étaient le côté de Méséglise et le côté de Guermantes, préférés selon le temps qu’il faisait et dont ils disposaient.
A chaque côté ses réminiscences, ses impressions, son sol mental.
Le roman de La Recherche s’est bâti sur ces deux côtés explorés à pied, comme le cerveau est composé de deux hémisphères.

Il faut prendre le temps de lire ces très beaux passages de Combray en se délectant des images proustiennes, comme on prend le temps de marcher sur les chemins en admirant les nuages et les fleurs.

      Chaque promenade abonde de phénomènes qui méritent d’être vus et d’être ressentis. Formes diverses, poèmes vivants, choses attrayantes, beautés de la nature : tout cela fourmille, la plupart du temps, littéralement au cours de jolies promenades, si petites soient-elles. Les sciences de la nature et de la terre se révèlent avec grâce et charme aux yeux du promeneur attentif, qui bien entendu ne doit pas se promener les yeux baissés, mais les yeux grands ouverts et le regard limpide, si du moins il désire que se manifeste à lui la belle signification, la grande et noble idée de la promenade.

      Robert Walser, extrait de La promenade, 1917.

Le week end dernier j’ai participé au pèlerinage des femmes qui a lieu chaque année en juin, démarre du point culminant du Finistère, et descend vers la mer par un magnifique itinéraire de 27km.
Descente du mont en silence, puis chants, prières, arrêts dans les chapelles, enseignements, adoration, piqueniques, camping, et joie profonde.
Admiration de toutes les beautés qui s’offrent à nous.
Photographier en marchant, attention de ne pas trébucher la tête en l’air, avoir le bon réflexe avec le réflex autour du cou !

      Mais ce qu’il aimait par dessus tout, c’était marcher. Presque chaque jour, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il fasse chaud ou froid, il quittait son appartement pour déambuler dans la ville – sans savoir vraiment où il allait, se déplaçant simplement dans la direction où ses jambes le portaient.

      Paul Auster, extrait de Cité de verre dans La trilogie new-yorkaise
      .

Le héros de cette trilogie, Quinn, éprouve l’impérieux besoin de marcher, et c’est vrai que la marche devient facilement une activité nécessaire à l’équilibre physique aussi bien que mental. Elle occupe aussi une place dans la spiritualité, invite à méditer, prier, chanter, penser …

      Routes du voyageur !
      Ombres des arbres
      Et les collines dans le soleil, où
      S’en va le chemin
      Vers l’église.

      Johann Christian Friedrich Hölderlin, extrait de Grèce dans Hymnes inachevés.

Höderlin fut un marcheur fou, et il est devenu fou, il était parti à pied en 1801 de Strasbourg jusqu’à Bordeaux, où il avait obtenu un poste de précepteur, en passant par Colmar, Besançon, Lyon, traversant les monts d’Auvergne, et il revint en Allemagne en passant par Paris pour visiter le Louvre. On marchait peut-être un peu moins au Louvre en 1800 que de nos jours.

      « Bonjour à vous, Clarissa ! » dit Hugh d’une façon plutôt grandiloquente car ils se connaissaient depuis l’enfance. « Où allez-vous donc ? »
      « J’adore marcher dans Londres », dit Mrs Dalloway. « Vraiment, c’est mieux que de marcher dans la campagne. »

      Virginia Woolf, extrait de Mrs Dalloway.

C’était une journée de juin, les cercles de plomb de Big Ben se dissolvaient dans l’air, et Clarissa Dalloway flânait en ville comme Quinn dans New York.

Ville ou campagne, chemins forestiers ou sentiers côtiers, la marche se fait à l’air libre, dehors, en dehors de chez soi. Mais souvent à l’intérieur de soi …

La lecture est un voyage, et la marche est une lecture.

Jean-Luc Le Cleac’h a publié une Poétique de la marche aux éditions de La Part Commune en mars 2017 :

petit livre de réflexion sur la marche à pied
pas assez poétique à mon goût, mais agréable à lire.

J.L. Le Cleac’h écrit que la marche s’apparente à un processus de déchiffrage du monde, d’éclaircissement et d’élucidation.

je ne sais pas si la marche permet d’élucider certaines questions, mais, par sa lenteur, elle permet de mieux lire le paysage, d’en prendre la mesure, d’en saisir tout le mystère, la beauté.

On peut arpenter un chemin régulièrement, il n’est chaque fois ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.

Mon amie m’a offert, en prévision de notre pèlerinage, un petit livre passionnant, plein d’enseignement, jaune soleil, qui traite du sujet de la marche.

Frédéric Gros , Marcher, une philosophie, éd. Champs/ essais

On y apprend que Nietzsche a été un remarquable marcheur.
Et Rimbaud bien sûr.
Et Rousseau, Nerval, Kant …

L’étymologie du mot pèlerin, nous rappelle l’auteur, vient du latin peregrinus qui veut dire étranger.
Le pèlerin est celui qui n’est pas chez lui là où il marche.

Marcher, se détacher, partir, quitter.

      Je suis le piéton de la grande route par les bois nains ; la rumeur des écluses couvre mes pas. Je vois longtemps la mélancolique lessive d’or du couchant.

      Arthur Rimbaud, extrait de Enfance IV, Illuminations.

Entre les photos de mon pèlerinage, je me suis amusée à reporter quelques marches littéraires parmi tant d’autres.
Quelques textes semés au hasard comme de petits cailloux …
Le blogage est un vagabondage. Le temps me manque en ce moment, j’espère retrouver un meilleur rythme de marche du côté de chez Grillon cet été !

Nous étions une centaine de pèlerines, après avoir descendu le Menez Hom, nous avons longé la mer jusqu’à Sainte Anne la Palud, respiré, aspiré, inspiré devant ce bout du monde divin.
Vivement l’année prochaine !

Windows 95

Cent soixante deux minutes et 493 centièmes de seconde, ce fut le temps de connexion de la famille de Grillon durant le mois de mars 1997.
C’était ainsi noté sur notre première facture de France Télécom Interactive.
Mon mari l’a retrouvée dernièrement dans le grenier lors de rangements.
Il avait gardé ce papier, parce que, sans doute, se disait-il qu’internet allait marquer un tournant décisif dans notre vie.

Voilà donc plus de vingt ans que nous sommes abonnés à internet, nous sommes restés clients fidèles de wanadoo qui n’avait pas encore choisi la couleur orange, mais affichait le bleu France.
Internet allait nous faire voir toutes les couleurs et traverser tous les continents.

      J. H. W. Tischbein, Johann Wolfgang Goethe à la fenêtre dans son appartement de Rome, 1787, Maison de Goethe Francfort, page du musée

La connexion se facturait au centième de seconde près, mais nous payions un forfait mensuel pour une durée de base qu’il était préférable de ne pas dépasser. Chacun était donc prié de noter son temps sur une feuille (un seul ordinateur pour toute la famille bien sûr), et la somme familiale était calculée afin que la connexion globale restât dans les limites forfaitaires.

Aussitôt je fus fascinée par cette fenêtre (window) ouverte sur les cultures du monde entier.
Je m’intéressais beaucoup à la littérature allemande, mais à l’époque (et encore maintenant) les livres publiés dans cette langue étaient absents des bibliothèques et librairies. Soudain je trouvai des poèmes en version originale, des biographies, des images …
Mon enthousiasme fut complet à la fin de cette année-là, quand je découvris des sites consacrés aux traditions de Noël, avec de très belles illustrations, notamment un site québécois.

      douuhrskdresden

      Gérard Dou, Nature morte avec une montre et un bougeoir, vers 1660, SKD Gemäldegalerie Alte Meister Dresde, notice

Les notions d’illimité et de haut débit ne s’envisageaient pas encore, le temps était compté mais la connexion s’établissait lentement, on assistait, béat, au déroulement progressif sur l’écran de la page recherchée. La lire directement sur l’ordinateur pouvait coûter cher sans quelques précautions. On cliquait en bas de l’écran sur le bouton pour déconnecter, il passait au rouge, on pouvait alors soit lire, soit imprimer la page pour une lecture plus confortable et ultérieure (le papier restait une valeur sûre), ensuite on cliquait pour reconnecter, le bouton passait à l’orange, puis la couleur verte indiquait que la circulation pouvait reprendre sur les autoroutes de l’information. On surnommait ainsi internet.

Le boîtier permettant la connexion s’appelait « modem », il émettait un bruit très particulier, comme le tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette de Combray. Mais plus fragile qu’une clochette de jardin, le modem pouvait griller sous l’effet d’un orage.
Le wifi n’existait pas.
Google non plus.
Le moteur de recherche le plus efficace portait le nom de Alta Vista.
On communiquait par une messagerie balbutiante, on téléphonait pour savoir si le mail était arrivé, et on gribouillait n’importe comment un signe bizarre dont on découvrait le nom étrange : arobase.

    Elias van den Broeck, Nature morte au citron et aux noix, musée des beaux arts Quimper, notice

C’était il y a vingt ans, cela paraît un siècle.
Le temps s’est volatilisé, accéléré, étiré jusqu’à la disparition de ses limites.
Illimité, il ne se mesure donc plus, il ne se déroule plus, mais il file et on court après lui constamment.
Sans mesure, comment vont les choses ?
Pas de regret mélancolique de cette époque de découverte, d’émerveillement et d’incertitude, oh non, on serait incapable maintenant de vivre sans un matériel connecté toujours plus performant.
Le mot salvateur synonyme de bonheur aujourd’hui est pourtant déconnecter.

La vraie gloire est ici

      Flaque de lumière,
      Flaque d’eau,
      Au sein de l’éternelle rotation des astres,
      Cette brève flamme chasse la lente grisaille
      D’un après-midi.

      François Cheng, extrait de Par ici nous passons, recueil La vraie gloire est ici, éd. Poésie/Gallimard, janvier 2017

      Dehors, un matin de mai
      qui s’offre, clair et plein, heureux
      D’être connu par toi,
      d’être simplement là, en soi.

      François Cheng, extrait de Par ici nous passons, recueil La vraie gloire est ici

La vraie merveille est ici, dans ce recueil de poésie de François Cheng.
Ici, il est question d’arbres, de fleurs, de lumière, d’oiseaux, du bruissement de la nature, du bonheur d’être là …
Il y a aussi une ode à Shelley sur laquelle j’aimerais revenir bientôt.

Ce recueil invite à écouter, respirer, contempler son jardin, y être tout simplement.

Noir, et ce n’est pas la nuit

« Littérature & appels d’air » précise sur sa couverture la revue que je suis fidèlement depuis son premier numéro.
Parution après parution mon admiration reste entière pour la moitié du fourbi.
J’avais parlé du premier numéro il y a juste deux ans,
et du troisième numéro l’an dernier.

Le dernier thème d’écriture est le noir, et, comme en hommage au poète Eugène Guillevic disparu il y a vingt ans, le titre de la revue est extrait du poème Je t’écris que Guillevic publia dans le recueil Sphère chez Gallimard en 1963.

J’aime Guillevic, ce Breton qui traduisit des écrivains allemands (revoir ici), et la première partie de La moitié du fourbi offre des textes écrits autour de Guillevic et de son idée poétique du noir.
Textes magnifiques dont le poète aurait été fier.

Viennent ensuite des textes très variés, gais ou tristes, saisissants, curieux, jubilatoires, donnant à la noirceur une lumière étonnante.

La description caustique et désopilante d’un certain restaurant parisien m’a tant amusée que je suis allée aussitôt vérifier sur internet s’il existait bien : oui, ce resto où les clients attablés sont plongés dans l’obscurité complète est bien réel, il est à découvrir là.
Si la cuisine est aussi hasardeuse que l’orthographe du site web, il vaut mieux choisir un lieu moins snob.

Cette revue au titre original est un espace d’écriture (je n’aime pas beaucoup le mot « atelier » en ce qui concerne l’écriture) de haute tenue, qui, aux appels d’air, répond par un souffle vivifiant, décoiffant, surprenant, une vraie bouffée d’oxygène. Ca vole haut dans les plumes !

Famille nombreuse

      Georges Rouault, Famille nombreuse, vers 1938-1939, Centre Pompidou Paris, notice.

Le gros livre-bande dessinée, je prends goût peu à peu à cette forme d’édition, quand le charme du dessin amplifie la saveur du texte, quand le bonheur des yeux s’allie au plaisir des mots …

Voilà un titre qui me correspond bien :

Chadia Chaibi Loueslati
Famille nombreuse
éd. Marabout, mars 2017

La petite Chadia, dans les années quatre-vingt, a dix frères et soeurs et raconte, avec bonheur et truculence, la vie quotidienne de sa famille d’origine tunisienne vivant en région parisienne.

J’ai lu et contemplé cet ouvrage dans un vif plaisir que je vais rapidement partager avec ma famille nombreuse !
Quelles que soient leurs origines, les lecteurs de famille nombreuse se retrouveront d’une manière ou d’une autre dans ce tendre témoignage.

Omi, la maman de Chadia, c’était aussi moi, perdue dans les innombrables paniers de linge, les caddies de super-marché pharaoniques, les tas de chaussures inextricables, secourue par la bouteille d’eau de Javel omniprésente, la machine à coudre prête à tout raccommoder …

Et nous avions la même année la même voiture, l’immense Peugeot familiale !

Bravo Chadia pour ce livre épatant !

dubufel

      Claude-Marie Dubufe, La famille de l’artiste, 1820, musée du Louvre, notice

l’envers et l’endroit dans l’art floral

      Joseph De Bray, Fleurs autour d’une bouteille de porcelaine sur un bloc de marbre, 1661, musée royaux des beaux arts de Belgique, notice.

Ce tableau était autrefois attribué à l’artiste espagnole du XVIIème siècle Josepha de Obidos. Josepha est devenue Joseph !

La composition de ce petit tableau de fleurs, que j’ai trouvé dans le site des musées de Bruxelles, m’étonne.
Un bouquet de fleurs dans un vase offre en général un mouvement ascendant, les fleurs se dressent vers les hauteurs du tableau, occupent et animent le fond sombre et vide, le bouquet s’ouvre en un feu d’artifice pointant vers le ciel.
Ici, le bouquet n’est pas dans le vase, pas encore. Les fleurs se dirigent vers le bas, ornent l’entablement. Le haut du tableau reste obstinément vide, obscur. La chute des lis est magnifique. L’un d’eux se redresse et capte la lumière comme un astre. Le bouquet vu ainsi du dessus semble jaillir du tableau dans un élégant raccourci.

Le titre du tableau mentionne une bouteille, mais il s’agit d’un vase à col long et fin, comme dans le tableau de Chardin auquel j’ai pensé aussitôt :

    J.B.S. Chardin, Un vase de fleurs, début des années 1760, NG of Scotland Edimbourg, notice et commentaire

.

Dans les deux oeuvres, qu’un siècle sépare, le vase à décor bleu vient de Delft peut-être, la porcelaine est beaucoup moins périssable que les fleurs !

La différence invisible

Un tout petit détail suffit parfois pour attirer l’attention dans la librairie sur un livre, qui ne semble pourtant pas correspondre à ce qu’on cherche.
Cet hiver, les souliers rouges sur la couverture de celui-ci m’ont fait penser à Louis XIV, et hop, j’ai eu envie de le lire, le graphisme me plaisait aussi !

      Mademoiselle Caroline & Julie Dachez, La différence invisible, éd. Delcourt/Mirages

J’ignorais complètement ce que j’allais y découvrir.
Ma découverte fut double.

C’est l’histoire d’une jeune fille, toute simple, timide, apparemment sans problème, sans histoire, le livre n’aurait donc pas de raison d’être, et pourtant, c’est cette raison que l’on découvre progressivement, au fil de phrases courtes et de dessins pleins de charme.

Et page après page, je me dis, c’est comme moi, oh pareil pour moi, oh lala c’est tout moi, absolument moi !
Comme dit Proust, je devenais le lecteur de moi-même.
Similitude confondante, terrifiante, je suis pétrifiée !

Des personnes qui m’ont connue jeune fille m’ont avoué qu’à leurs yeux je n’étais vraiment pas normale. Elles n’ont pas compris que je puisse me marier, le mariage fut ma bouée, mon salut, mon mari m’a transformée.
Il n’empêche que je continue à lutter contre mes vieux travers, dont j’ai enfin trouvé l’explication dans ce livre magnifique.
Etrange impression !

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Quelques herbes, fraîchement coupées dans le vert de la mémoire

      Les livres. Ils sont là sur ma table. Je les ai ouverts au hasard. Je les ai feuilletés. Un apaisement est venu dont je ne savais pas avoir besoin. Un bonheur de lire, antérieur à l’acte même de lire.

      Christian Bobin , extrait de Souveraineté du vide, éd. Fata Morgana, réédité en mars 2017.

Les livres encore.
Achats et lecture compulsifs.
Sur ma table de chevet, pile vertigineuse et faces lumineuses.
Comme Christian Bobin je les ouvre au hasard. Je m’y abîme l’âme et les yeux, sais bien que j’ai besoin d’eux, et mon bonheur avant, pendant et après est intense.
Je n’avais pas encore lu Souveraineté du vide et sa réédition est un bien souverain.
Christian Bobin y parle de la lecture et de l’écriture. Un livre plein, riche, profond, bienfaiteur.

Un passage m’a emportée au paradis des proustiens !

Bobin parle de Proust en termes si beaux, voici quelques extraits :

    Je vais poursuivre cette lecture entamée l’été dernier, ce livre de Proust que j’emmenais dans mes balades : ses pages sont encore trempées de soleil. Lecture sans fond, sans fin. Lecture immobile. L’histoire n’avance pas. Il n’y a pas d’histoire. Juste une avancée lente, très lente, vers l’Amour, vers la cruauté de l’Amour, vers sa lumière aveugle, blanche. Lecture hallucinée, dévorante, infatigable.

    Les mots fleurissent et poussent dans tous les sens, de toutes espèces. Ils se multiplient et se ramifient comme un feuillage, comme une excroissance incontrôlée, incontrôlable, de feuilles, de fruits.

    Tout part de cet homme dans la fin de sa vie, dans la fermeture de sa chambre qui ne fait qu’une avec la chambre immatérielle de l’écriture.

J’aime la métaphore végétale. La lecture est, par étymologie, une cueillette.
Proust et Bobin sont de fabuleux jardiniers.

Je lis comme je cultive le jardin, au hasard, avec joie, fantaisie et besoin, dans un fouillis de feuilles, de fleurs et de branches.
Je plante et ne contrôle plus bien, la nature écrit seule, en artiste véritable.
Et, comme la madeleine de Marcel, les plantes me remettent parfois en mémoire le jour, l’heure, l’humeur qui ont accompagné mon désir de tels pétales roses ou mauves en ce dédale vert.

(le titre de mon article reprend les derniers mots du livre de Christian Bobin)

Après la lecture très poétique de Bobin, j’ai lu le livre très amusant de Raphaël Enthoven, Little Brother, paru chez Gallimard en février 2017.
Satire philosophique de notre société actuelle, de ses travers bizarres.
Le chapitre consacré au Vintage, qui allie la matière à la mémoire, est excellent.
Et Raphaël Enthoven connaît bien Proust, qu’il cite assez souvent.
Cela ajoute au charme de cette étude !
Proust était bien lui aussi un philosophe pratiquant la satire de son temps.

Je, d’un accident ou d’amour

Parmi tous les livres que je croque, il en est un que j’ai lentement dégusté, relu, mastiqué, dans une manducation étonnée, émerveillée.

Voici la gourmandise :

Loïc DemeyJe, d’un accident ou d’amour
éd. Cheyne,
C’est la troisième édition depuis 2014

Cette collection de petits livres gris de chez Cheyne Editeur réserve souvent de belles surprises qui nous grisent.

Celle-ci est une prouesse d’écriture, un texte concis, qui n’a rien de verbeux, et pour cause, le verbe est absent.
Au commencement était le Verbe, dit l’Evangile, ici il n’apparaît qu’à la fin, à la dernière page.

Il s’agit d’une histoire d’amour, le lecteur la découvre dans l’esquisse, il doit lire entre les substantifs qui remplacent de manière poétique le verbe conjugué ou à l’infinitif.

En tentant d’imiter l’écrivain, je dirais que « le coup de foudre tumulte la tête du narrateur, et nous lecteurs émotion devant le chaos des phrases, les tas amoureux. Gisement de mots qui pépites, éclats, diamants, gemme ! Beaucoup 🙂 . »

Impossible de choisir un petit extrait, tout est beau, étrange et malicieux, l’amour se conjugue à la perfection sans verbe aucun.
Un bref passage tout de même, le premier baiser :

      Elle se saphir dans le regard, paupières précieuses et clignements.
      Je la lèvres. Enfin.

Angèle ou le syndrome de la wassingue

Aujourd’hui c’est lundi, c’est balai-bigoudi !
Non, je ne porte ni blouse en nylon ni bigoudis, mais manie en ce jour de la semaine le balai et la wassingue, la serpillière, la loque à loqueter, ou la vadrouille comme disait l’une de mes grands-mères.

Et hier j’ai lu le délicieux petit livre de Lucien Suel, Angèle ou le syndrome de la wassingue, paru en mars 2017 aux éditions Cours Toujours / La vie rêvée des choses.

Angèle est une petite fille de la campagne, elle observe le monde qui l’entoure, ne comprend pas tout, vit l’instant présent avec candeur et obéissance, et sait qu’un jour elle sera grande et aura enfin la force physique nécessaire pour essorer la wassingue trempée au dessus du seau.

Un récit d’enfance, nourri de rêve et de poésie, témoignage attendri d’une époque révolue où la maîtresse et monsieur le curé construisaient ensemble avec les parents la route à suivre pour leur jeune troupeau.

Chaque chapitre du livre se termine par le mot wassingue, on reconnaît bien là l’espièglerie du poète ! Mais le dernier mot du livre est amour, car l’enfance ne peut s’épanouir et se terminer que grâce à ce mot.

Wassingue du nord de la France (le mot vient du verbe néerlandais wassen = laver), ou serpillière et autres expressions ailleurs, l’objet contient beaucoup de souvenirs quel que soit le sol ( à récurer !).

Le livre donne à la fin un charmant carnet de curiosités de la wassingue.

Je me souviens avoir en effet bien peiné à tordre cette toile quand j’étais petite. Il fallait de la force dans le poignet et un geste précis. Ma mère ne comprenait pas que je l’essorasse à l’envers, dans le sens contraire du sien. Mais je continue à faire souvent les choses à l’envers … Chez moi, les origines de chacun étant variées, on passait la wassingue avec le lave-pont, petit mélange du nord et de l’ouest.

Je fais une remarque personnelle et étymologique quant au mot régional wassingue : le verbe wassen en néerlandais a deux sens, selon qu’il est transitif (laver) ou intransitif, et dans ce cas il veut dire « grandir, croître ». En allemand, waschen veut dire laver, et wachsen veut dire grandir, les deux verbes sont très proches.
Il y a donc un lien logique entre l’enfance et la toile à laver !

(fleurs bleu outremer de mon jardin !)

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