Le mimosa du cinéma

Le petit cinéma est fermé depuis huit ans déjà.
Peut-être neuf ans, ma tristesse ne compte pas.
Abandonné, sans repreneur, l’écran se meurt.
Mais chaque année son arbre lui redonne vie, mouvement, couleur …
Sur l’écran bleu du ciel, le mimosa déroule ses images étourdissantes.

Bonheur des fleurs, mêlé de nostalgie, regrets, souvenirs.
Images renaissantes.
La couleur des fleurs me fait revoir ce film, Les citronniers, l’un des derniers chefs-d’oeuvre que nous offrit la petite salle.

Des films beaux, sensibles, vibrants, odorants, comme le mimosa.
Confidentiels, éphémères, étranges comme cette fleur.
Nous offrant toujours du bonheur, comme cette mousse de soleil.
Authentiques, en version originale, comme cet arbre libre et grandiose.

Ce petit cinéma diffusait tant de parfums, subtils, frais, hélas volatils car si peu humés, trop peu aimés par les critiques grégaires.
Il fallait se garer devant le mimosa.
Un maigre public osa.
Je fus seule parfois, pour qui les bobines se déroulèrent.

Maintenant l’arbre continue seul son cinéma.
Silence, les saisons tournent.
Le festival annuel se tient en février, déroule son tapis doré.
La serrure de la porte a fait retentir son clap de fin.
Mais les prises de vue continuent en décor naturel.
Contre-plongée vers le ciel et ses panaches acidulés.
Le plateau se constelle de pompons jaunes.
Travelling dans les hautes branches.
Couper, on a envie de couper, pour le bouquet final !
Les rushes sentent si bon, on veut tout garder.
Le fondu enchaîné dans les fleurs ne remplacera jamais les intimes séances,
les conversations avec la propriétaire de ce petit cinéma d’art et d’essai, surtout d’art, celui d’instruire et de plaire.

La vie continue alentour. Je fais une prière après ce petit story-board végétal, que le grand écran retrouve ses couleurs, comme l’hiver le fait tous les ans avec le mimosa !

Je pédalais à l’intérieur d’une carte postale mouillée

      Marc Chagall, La Pluie, 1911, Musée Guggenheim Venise, notice.

Sous une pluie incessante, le jour de la Fête du Travail, j’ai parcouru soixante kilomètres vallonnés, si ondulés qu’ils n’auraient guère rassuré Euclide sur la pertinence de ses axiomes. […] j’aime quand le fond de l’air est frais, s’agite et turbule. D’autant que mes sacoches plastifiées étaient parfaitement étanches, mes mollets élastiques, et que je me sentais en pleine forme. Je découvrais la campagne helvétique, toute d’équilibre en dépit du mauvais temps, avec ses bois, ses maisons solides, ses coteaux, ses tintements de cloches lointaines. La route miroitait. Je pédalais à l’intérieur d’une carte postale mouillée.
Le statut qu’on accorde à la pluie est relatif. Il est affaire de circonstances et d’équipement, bien sûr, mis aussi de durée. Lorsqu’il est arrivé à Paris en 1911, Chagall a achevé une oeuvre magistrale,
La Pluie, qui me revient toujours à l’esprit dès que des gouttes à la taille encore incertaine menacent d’accroître l’humidité ambiante. La dynamique de ce tableau est ambivalente, paradoxale même : le gris et le noir du ciel annoncent l’orage ; au centre de la toile, un arbre fruitier au tronc courbé. Sous l’effet d’une rafle de vent ? Peut-être. Pourtant, le feuillage est statique. À droite, un homme sort d’une maison en bois et ouvre placidement son parapluie, comme si la pluie était pour lui une douce joyeuseté.

Etienne Klein, extrait de Le pays qu’habitait Albert Einstein, éd. Actes Sud

Me revoilà sous le sujet de la pluie, mais ce n’est qu’un grain passager !

J’ai lu cette nouvelle biographie d’Einstein alors que la pluie se faisait quotidienne, interminable, et je m’amusais d’apprendre qu’Etienne Klein était parti sur les traces d’Albert en Suisse, à vélo, et par un vrai temps de cochon.
C’est passionnant de sillonner tout un pays à bicyclette à la recherche d’un illustre savant, et le compte-rendu de ce voyage scientifique à deux roues est lui-même vivant, bien écrit, haletant, d’une lecture très agréable.

Je me surprends moi-même, moi, qui n’ai jamais eu en physique que des notes lamentables, me suis régalée dans ce récit à la fois personnel, original et très scientifique.

Etienne Klein invente une conversation entre Galilée et Einstein tout à fait instructive. Mon intelligence n’a pas la vitesse de la lumière, je suis loin de comprendre, mais j’admire !
Et par nos temps troublés, l’admiration est salutaire, indispensable.

      Pierre-Henri de Valenciennes, Ciel à la villa Borghèse : temps de pluie, Louvre, notice.

Dans ce livre se trouve une citation épatante de Schopenhauer :

      Avoir du talent, c’est atteindre un but que les autres ne peuvent pas atteindre ; avoir du génie, c’est atteindre un but que les autres ne peuvent même pas voir.

      Pierre-Henri de Valenciennes, Le lac de Nemi sous la pluie, Louvre, notice.

Les allégories de l’hiver

      Attribué à Artus Wolffordt ou Wolfhardt, ou entourage de Simon De Vos, Allégorie de l’Hiver, musée municipal de Soissons, notice.

C’était il y a huit ans, en février 2009, je rassemblais quelques images d’hiver .

L’hiver, je l’aime, quand, en se mettant au chaud devant le feu, on en vient à souhaiter que se déclarent la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l’hivernage, ainsi que l’écrit si bien Proust à propos de la chambre de Tante Léonie.

L’hiver a ses charmes, ses drames et ses images allégoriques très variées que les artistes interprètent chacun à leur façon.

Ce monsieur Hiver ci-dessus, barbu, chenu, bien couvert d’un chapeau, peint par on ne sait qui précisément, mais sans doute par un peintre flamand baroque plein de verve qui a vu Rubens et Jordaens, est éclairé d’une chaude lumière par une lanterne posée à gauche dans le tableau. Il réchauffe sa main et, l’oeil pétillant, il semble assez heureux devant son brasero crépitant, animé, bavard.

      Eugène Delacroix, L’hiver, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Aucune source de chaleur, aucun bruit, dans cette allégorie de l’Hiver vue par Delacroix, au contraire, le froid implacable fige la figure centrale dans un certain chagrin.
La réclusion est mentale, la femme, qu’on devine jeune, à l’opposé du vieil homme qui symbolise souvent l’hiver, est claquemurée, silencieuse, tressaillante, en boule de frissons et d’idées noires, la lumière froide éteint tout espoir.
Seul le chien apprécie l’hiver, en pourchassant un lièvre blanc comme neige.
Cette étude préparait le décor d’un dessus de porte. On imagine la porte peinte en tons mats, sourds, gris, blanc cérusé, dans la pièce bien chauffée d’un château.

Les lignes de ce dessin sont modernes, fluides, filent en vent coulis. Magistral Delacroix !

      Kano Tosen Nakanobu, Scène d’hiver et scène d’été, 1835-1868, British Museum Londres, notice

Allégorie 2 en 1, l’hiver face à l’été :
un oiseau ( un mainate, un martin triste ?) au plumage noir et gris, pousse un cri (triste) vers le ciel, perché sur une branche de bambou enneigée. L’oiseau se nourrit d’insectes, or l’hiver tue les insectes.
L’hiver est hexagonal, anguleux, cette géométrie a peut-être une signification …

L’été est rond comme le soleil, il est figuré par des fleurs de courges, et par divers insectes qui courent dans le feuillage, nourriture des oiseaux.
La courge, en raison de ses nombreux pépins, est un symbole d’abondance et de fécondité.

      Georg Hoefnagel, Dolor : Allégorie de l’hiver, 1589, détrempe sur vélin, D.A.G. Louvre, notice

Des oiseaux et des insectes, il y en a beaucoup dans cette allégorie de l’Hiver, qui ressemble à un cabinet de curiosités.
C’est tout un récit érudit de la vanité.
Dans le phylactère en haut est inscrite cette phrase :

      Le malheureux hiver de la vieillesse est raidi par la douleur et la vie chancelante arrive à son terme comme une bulle d’eau

On peut lire un commentaire détaillé de cette oeuvre dans le site du Louvre.
Au centre, la mort aux ailes de chauve-souris surmonte la noix, symbole de Jésus Christ. A la mort succède la résurrection, comme à l’hiver, le printemps renaissant.

Louise Abbéma ci-dessous, son allégorie s’est vidée des symboles, elle se veut avant tout décorative, avec les élégantes fleurs ou branches hivernales, le gui, le houx et l’ellébore.

Et le mimosa ?
À suivre !

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      Louise Abbéma, Allégorie de l’hiver, 1902-06, musée d’Orsay, notice

Saisir en quelques traits …

      Antoine Watteau, Deux études d’un jeune enfant coiffé d’un bonnet, D.A.G. Louvre, notice.

Quelle légèreté du crayon, quelle vivacité, liberté, quelles charmantes expressions, et quel oeil de l’artiste !
Hop, c’est croqué, c’est enlevé, c’est dans le carnet !

Ce sont les vacances d’hiver, ma petite-fille est à la maison, j’ai tenté de saisir son regard avec mon appareil photo, mais le cliché n’aura pas la grâce du dessin de Watteau !

L’un des premiers biographes de Watteau, Caylus, a lu devant l’Académie royale de peinture et de sculpture, en février 1748, son mémoire intitulé La vie d’Antoine Watteau, où il rapporte le goût de l’artiste pour les croquis pris sur le vif :

du plaisir de dessiner. Cet exercice avait pour lui un attrait infini ; et quoique la plupart du temps la figure qu’il dessinait d’après le naturel n’avait aucune destination déterminée, il avait toute la peine du monde à s’en arracher. Je dis que le plus extraordinairement il dessinait sans objet … Sa coutume était dessiner ses études dans un livre relié, de façon qu’il en avait toujours un grand nombre sous sa main … Il prenait ses modèles dans les attitudes que la nature lui présentait, en préférant volontiers les plus simples aux autres. Quand il lui prenait en gré de faire un tableau il avait recours à son recueil. Il y choisissait les figures qui lui convenaient les mieux pour le moment. Il en formait ses groupes …

(source : article de J.F. Méjanès, revue du Louvre 1991 n°1)

Watteau a en effet utilisé cette étude de jeune enfant dans plusieurs tableaux, dont certains hélas sont aujourd’hui disparus ;
le croquis de la partie droite se retrouve dans le tableau La gamme d’amour conservé à la National Gallery de Londres (ci-dessous),
et dans L’occupation selon l’âge conservé à la National Gallery de Dublin (en n&b sur la page du musée).

Je trouve que la peinture n’a pas toute la grâce de la sanguine.

Les enfants ne tiennent pas en place, comme de petits animaux sauvages, il faut les croquer ou les photographier rapidement, sur le vif, afin de pouvoir les immobiliser dans un tableau ou un album …

Après la pluie

      Alfred Stieglitz, Berlin vu de ma fenêtre, 1907, photogravure, musée d’Orsay, notice.

      Après la pluie

      Comme un tableau plongé dans l’eau
      la ville prise dans les buées de la vitre
      murs et ciel où roulent les goutelettes
      – impression de la main courant sur l’herbe
      les pailles d’un champ hivernal, main mouillée
      et chaque ombre est épaisse et distante
      le ciel a des lambeaux violacés, une feuille encore
      tremble, racornie, en haut du pommier
      la terre est lourde et muette, enceinte
      d’un imprévisible printemps – la ville
      ici se rassemble comme une botte de paille rose
      couleurs mouillées dans la vitre.

      Paul de Roux, recueil Le front contre la vitre.

Le ciel a voulu honorer L’imprécis de la pluie de Yvette Rodalec, il a plu toute la semaine, et moi-même me laisse transpercer par ce livre ruisselant de beaux textes fluides, en continuant de bloguer sous les gouttes.

Après Camus, je me suis plongée dans les poèmes éclairants de Paul de Roux, que j’aime beaucoup.

      Clarence Hudson White, Gouttes de pluie, 1908, héliogravure, musée d’Orsay, notice.

Au coeur de l’hiver, j’aime vivre un moment particulier, un heure exactement, lumineuse, solitaire, mensuelle, dans la nuit du premier vendredi du mois, à l’église. C’est moi qui choisis ce temps nocturne, parmi ces vingt-quatre heures (de 9h le vendredi à 9h le samedi) de ce qui s’appelle l’adoration du saint sacrement.
Ce titre peut-être grandiloquent ne dira pas grand-chose à certains, j’explique brièvement : L’église est ouverte tout le jour et la nuit, on s’inscrit pour venir prier durant une heure devant l’ostensoir, on est deux au maximum dans l’église afin de ménager l’intimité et le grand silence.

Le choeur est éclairé de cierges et multiples petites lampes, l’orfèvrerie prend un relief merveilleux, surtout dans l’obscurité des heures nocturnes.
Dans la nuit, le silence entre les murs d’époque romane est millénaire, pur, profond, enveloppant.
L’église n’est pas chauffée, le système est en panne depuis presque un an …
Mon heure choisie est 1H-2H dans la longue nuit hivernale.
J’apporte une couverture, et, emmitouflée dans les lainages, je descends au fond de mon coeur et oublie le temps.

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    Nicolas Poussin, L’hiver ou le déluge, entre 1660 et 1664, musée du Louvre, notice

Cette nuit, le silence fut perturbé.
Mais la régularité du bruit qui s’invitait à la méditation permit finalement d’accompagner celle-ci de façon naturelle.
Le fauteur de trouble était la pluie.
Vigoureuse, tapageuse, elle criblait les toits, chutait de la nef sur les bas-côtés en rideaux tumultueux. Elle ne cessait pas.
Ce fond sonore et céleste, sourd et lointain dans les hauteurs de l’architecture, se fondait dans le silence habité du lieu saint. La pluie ne favorise-t-elle pas aussi la fertilité spirituelle ?
Déluge dans le ciel et flaque de lumière sur l’autel, singulière contemplation.
Je bravai à nouveau la pluie en sortant de l’église, puis me glissai en silence dans le lit, au chaud, au sec et l’âme sereine.

La fête des crêpes

      La chandeleur : Gosses mangeant des crêpes, image de presse, 1933, BnF Paris, notice.

2 Février : Chandeleur
Une petite anecdote m’a amusée, monsieur le curé a raconté qu’il est client chez Darty et qu’il reçoit par courriel la newsletter de ce commerçant. Cette semaine, Darty l’a prévenu que c’est la fête des crêpes ce jeudi ! Il avait donc le choix pour s’équiper d’une crêpière électrique …

On en voit trente-six chandelles sur internet !
Le mot chandeleur n’a plus l’heur d’être compris ou d’être accepté dans un cadre laïc.

Ne pas oublier de mettre dans la pâte à crêpes la pointe de sel qui relève le goût de notre vie sur terre !

      Jeune fille préparant des crêpes, image de presse, 1932, BnF , notice

Camus et la pluie

      Gaston-Ernest Marché (1864-1932), Alger vu d’Hussein-Dey, château-musée Nemours, notice.

Dans son Imprécis de la pluie, Yvette Rodalec cite Camus :

    Voici du moins l’âpre leçon des étés d’Algérie. Mais déjà, la saison tremble et l’été bascule. Premières pluies de septembre, après tant de violences et de raidissements, elles sont comme les premières larmes de la terre délivrée, comme si pendant quelques jours ce pays se mêlait de tendresse. À la même époque pourtant, les caroubiers mettent une odeur d’amour sur toute l’Algérie. Le soir où après la pluie, la terre entière, son ventre mouillé d’une semence au parfum d’amande amère, repose pour s’être donnée tout l’été au soleil. Et voici qu’à nouveau cette odeur consacre les noces de l’homme et de la terre, et fait lever en nous le seul amour vraiment viril en ce monde : périssable et généreux.

    Albert Camus, extrait de L’été à Alger, Noces.

En lisant ce très beau passage de la pluie revenue sur la terre chaude d’Algérie, j’ai pensé à la pluie de New York que Camus a décrite dans ses carnets après son séjour aux Etats Unis en 1946.
Les carnets furent publiés en 1965 par Gallimard.
La différence entre les deux textes est frappante, les sensations de l’écrivain sous la pluie sont opposées.
En Algérie l’averse délivre la terre, exalte ses parfums, la féconde. À New York elle emprisonne, fait perdre espoir, fait tout vaciller dans la grisaille. Les seules couleurs persistantes sont le rouge ou le vert des feux de signalisation.

La pluie de New York est une pluie d’exil. Abondante, visqueuse et compacte, elle coule inlassablement entre les hauts cubes de ciment, sur les avenues soudain assombries comme des fonds de puits. Réfugié dans un taxi, arrêté aux feux rouges, relancé aux feux verts, on se sent tout à coup pris au piège, derrière les essuie-glaces monotones et rapides, qui balaient une eau sans cesse renaissante. On s’assure qu’on pourrait ainsi rouler pendant des heures, sans jamais se délivrer de ces prisons carrées, de ces citernes où l’on patauge, sans l’espoir d’une colline ou d’un arbre vrai. Dans la brume grise, les gratte-ciel devenus blanchâtres se dressent comme les gigantesques sépulcres d’une ville de morts, et semblent vaciller un peu sur leurs bases. Ce sont alors les heures de l’abandon.

L’eaurigine

Imprécis de la Pluie de Yvette Rodalec, éd. dialogues, décembre 2016.

« Marines »

Mais pleut-il vraiment en Bretagne ?
La légende le dit, mais quoi
Le crachin c’est une rosée
Qui vient de là-haut, qui s’enroule
Autour de nos fronts fatigués
Cela nous fait du bien à l’âme
C’est à peine si la route s’en trouve humectée
Le crachin ne va pas jusqu’à terre
Il est volatil, émulsion, neige d’été
Son bruit est doux, c’est de la ouate
Dieu se fait Breton à ce bruit
Mobile et frais.

Georges Perros, extrait de « Marines », recueil Poèmes bleus.

      Henri Gabriel Ibels (1867-1936), Bretonne au parapluie, musée des beaux arts Brest, notice.

Long, vertical, épais, en camaïeu de gris comme une averse soudaine, lumineux, riche et dru, abondamment illustré, coloré comme une pluie d’été, aux textes graves ou légers, infiniment variés comme sont les gouttes d’eau tombées du ciel, ce livre s’adresse à tous les amoureux des parapluies, des bottes et de la flotte.

Dès le premier coup d’oeil en librairie je l’ai acheté avec précipitation !
C’est une anthologie de la pluie, un recueil de poèmes, de chansons, d’extraits de romans, de contes, d’autobiographies qui disent la pluie.
Les sensations, les sentiments, les souvenirs, les rêves qui barbotent dans la tête de l’écrivain, du créateur, du poète quand il pleut, il trempe, il mouille, il fait un temps de grenouille.

Un très bel ouvrage qui tombe bien, à lire dans la clarté imprécise d’une fenêtre battue par la tempête ou caressée de crachin.

      Photo de René Giton, sur le tournage de « Remorques » de Jean Grémillon, 1939, notice.

La sagesse du maître de thé

Des nouvelles de la confiture de Marguerite ( c’était hier):
Vraiment bonne !
Cette amertume de l’agrume me rappelle la marmelade écossaise.
Pas de doute, il faut prendre de véritables oranges amères pour cette confiture très parfumée.
J’ai suivi la recette de Marguerite Duras, mais à la fin, je n’ai pas gardé toute la pulpe, seulement un peu de zestes, je l’ai passée et pressée pour bien extraire la partie liquide, qui, grâce aux pépins, a bien pris en gelée.

Pour accompagner cette marmelade il faut une tasse de thé, of course !
Cette recette me fait naturellement passer d’un livre à un autre, et me donne l’occasion de présenter un livre adorable, oui, vraiment chérissable, l’un de ces livres qu’on garde précieusement comme une oeuvre d’art.

      La sagesse du maître de thé, Héloïse Combes et Georges Lemoine, éd. Gallimard, novembre 2015.

Je l’ai découvert il y a un an et n’avais pas encore trouvé le bon moment pour en parler.
Un petit livre délicat comme ses illustrations à la plume et à l’encre de Chine.
Une trentaine de pages en beau papier aquarelle à grain moyen, couleur ivoire et jeune biche.
Je dis jeune biche, c’est peut-être jeune taupe, enfin c’est vison clair, reposant et beau.

C’est l’histoire d’un vieux maître de thé, un sage, un ermite mystérieux qui vit dans les montagnes reculées.
Les auteurs de ce livre sont français, Héloïse Combes a été inspirée par une bouilloire en fonte japonaise, magnifiquement décorée, trouvée dans une brocante.
Cet ustensile a des pouvoirs magiques car il a fait naître une prose poétique tout à fait envoûtante. Et les dessins de Georges Lemoine font rêver.

Alors on songe à se procurer une théière en fonte, préparer le thé avec précaution, et relire en le buvant ce livre qui promet un pur moment de calme et de volupté.

La cuisine de Marguerite

Les hasards du marché, des confitures et de la littérature …
J’ai acheté cette semaine des oranges amères, du sucre pour la confiture, de la queue de boeuf, des légumes pour le pot-au-feu, et puis un petit livre de Marguerite Duras.
J’ouvre le livre et trouve avec surprise une recette de confiture aux oranges amères.
Alors je suis la recette de Marguerite !
La bassine est sur le feu en ce moment, je dirai plus tard si la marmelade est bonne, mais pour moi, elle restera associée sur mes tartines à l’écrivain.
Cette idée me plaît bien, mi-durassienne, mi-proustienne.

      Frantisek Kupka, Le chou, 1906, Centre Pompidou, notice.

Nous avons mangé la queue de boeuf ce midi, avec une sauce gribiche, par ce temps froid, je peux dire que c’est fameux !
Mais ce que je n’ai pas précisé, c’est que Marguerite Duras indique une recette de pot-au-feu à la queue de boeuf, et sur la photo du cahier écrit de sa main, on voit que cette recette précède celle de la confiture aux oranges amères sur la même page.
J’avais pourtant acheté mes victuailles avant le livre !

Ce hasard est facilité par le fait que les oranges amères et le pot-au-feu se cuisinent à la même époque, en hiver, en janvier, quand il fait froid et qu’on fait entrer dans la maison la couleur ensoleillée du fruit et la promesse de chaleur de la viande à longue cuisson.

Le livre que voici est donc le recueil de recettes personnelles de Marguerite Duras, qui a été réédité le mois dernier chez Benoit Jacob.
Avec des photos de sa cuisine à Neauphle-le-Château.
Cette pièce est comme elle, je me doute, simple, sans chichi ni recherche esthétique, mais abondamment garnie d’objets hétéroclites et désuets, sentimentaux probablement, inventifs, surprenants, attachants.
Une vraie pièce à vivre et cuisiner, à papoter, déguster, créer …
Marguerite donne ses recettes en les commentant à sa façon, intime, touchante, spontanée.
A travers ses plats, on a l’impression d’apprendre à la connaître, on découvre une femme généreuse, simple, avec ses petites manies et sa fragilité.
Elle dit :

      Vous voulez savoir pourquoi je fais la cuisine ? Parce que j'aime beaucoup ça ... c'est l'endroit le plus antinomique de celui de l'écrit et pourtant on est dans la même solitude, quand on fait la cuisine, la même inventivité ... on est un auteur ...
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    James Ensor, Le chou, 1880, musées royaux des beaux arts de Belgique, notice

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