La part belle de lumière de sourire et d’esprit

Cette salle de musée, qui offre, devant un grand tableau d’inspiration orientale
( Gustave Guillaumet, Campement d’un goum sur les frontières du Maroc, 1869),
de quoi s’asseoir à l’orientale, se trouve à La Rochelle.
J’ai en effet eu le plaisir de visiter le musée des beaux arts de La Rochelle le week end dernier.
Dans cette salle se trouvent aussi des toiles d’un autre artiste voyageur, écrivain également, Eugène Fromentin. Je ne me souvenais plus que l’auteur des Maîtres d’autrefois était natif de La Rochelle.

L’hôtel particulier du XVIIIème siècle qui abrite ce musée est petit, c’est pourquoi un roulement des oeuvres exposées s’impose, chaque année un thème est donné pour l’accrochage, et en 2017 il s’agit de Voir et ne pas voir. Quand on ne voit pas avec les yeux, on voit avec les mains, et une certaine mise en scène plonge dans le noir, permet de toucher … même le catalogue du musée se palpe, se donne à voir avec les doigts ou le nez, car il est en relief et odorant !

Nous pouvons y admirer, entre autres, de très beaux paysages de Marquet.

Dans la belle ville de La Rochelle j’ai eu la joie de découvrir une librairie passionnante, qui s’appelle Les saisons. C’est dans cette boutique au charme vertigineux que j’ai fondu sur le rayon de poésie !

Parmi mes achats jouissifs, voici ce recueil :

Laurent Gaudé
De sang et de lumière
mars 2017, éd. Actes Sud

J’ignorais que Laurent Gaudé faisait de la poésie et j’ai pris ce livre par pure curiosité, sans savoir quel était son sujet.
J’aime me laisser surprendre.
Ce recueil est un cri poignant, plein d’une ardente humanité pour les réfugiés contraints à l’exil, les êtres opprimés réduits au silence par les guerres actuelles ou passées dans l’Histoire.
Des images fortes, des mots simples …
l’amour, la fraternité, l’espérance surmontent malgré tout l’horreur, le sang, la haine.

Un beau recueil de longs poèmes engagés vers la lumière.

Il se trouve que je me suis moi-même engagée dans l’accueil d’une famille irakienne, arrivée dans ma commune il y a un mois. Cette famille catholique de six personnes vient de la région de Karakosh, entièrement détruite parce que chrétienne.
Je leur donne des leçons de français chaque semaine.
J’ai le plaisir d’apprendre des mots de leur langue, l’araméen. Je ne savais pas que la langue de Jésus se parlait encore aujourd’hui.
Chaque fois que je rencontre cette famille très attachante, je reviens heureuse, riche d’un je-ne-sais-quoi qui me dépasse. C’est ressourçant, réconfortant dans notre monde fou et incompréhensible.
Ces personnes persécutées, qui ont beaucoup souffert dans leur pays, nous remercient pour l’accueil dans le nôtre, et je les remercie en retour d’être là, de nous apporter autant de chaleur humaine, d’authenticité, même si nous espérons de tout coeur qu’ils puissent dès que possible regagner leur pays en paix.

Sur le printemps de ma jeunesse folle …


      Sur le printemps de ma jeunesse folle
      Je ressemblais l'hirondelle qui vole
      Puis çà, puis là : l'âge me conduisait,
      Sans peur ni soin, où le coeur me disait.

      Clément Marot, extrait de Eglogue au roi sous les noms de Pan et Robin, 1539

L’hirondelle ne fait pas le printemps mais, vive et gourmande, elle sait profiter des premiers beaux jours, des premiers insectes voltigeant dans le ciel, elle les happe en plein vol.
A tire d’ailes elle avale ses proies, ainsi son nom en anglais, swallow, veut-il dire également avaler.

C’est dans le livre de François Berthier, Cent reflets du paysage, paru en octobre 2016 chez Arléa, que j’ai remarqué cette étonnante liaison anglaise entre l’action et l’oiseau, l’hirondelle gobe, avale, engloutit, gloups, dans le ciel !

Une centaine de haïkus composés en japonais et traduits en français par
François Berthier, accompagnés aussi de leur prononciation, donnent à cet historien des arts du Japon l’occasion de présenter la culture japonaise, toutes ses beautés, et ces cent paysages composent un merveilleux voyage en délicatesse et poésie.

Un haïku sur une page et sur celle qui lui fait face une évocation, un conte, un paysage, des miscellanées instructives et captivantes.

Ce livre vient en complément d’un autre que j’ai lu l’année dernière et que je n’avais pas présenté en raison de sa relative difficulté, livre érudit, touffu, mais utile : Mon éventail japonais de Diane de Margerie, éd. Philippe Rey, mars 2016.

Cet ouvrage déploie un éventail finement dessiné de la littérature japonaise.

A travers les grands poètes et écrivains japonais de tous les temps, Diane de Margerie fait découvrir un Japon secret, tourmenté, intime, poétique, cruel ou séduisant, vraiment mystérieux.

Le dit du Genji, nous avons au moins une fois entendu parler de cet ouvrage, c’est le roman-fleuve de Dame Murasaki écrit au Xème siècle, comptant cinquante-quatre livres, ce chef-d’oeuvre de la littérature universelle a engendré environ dix mille volumes de gloses !
La Recherche fait figure de haïku en comparaison.
Pour avoir une idée assez précise de ce roman, on peut commencer par lire les pages de Diane de Margerie, concises et agréables à lire.

Hier 21 mars, jour du printemps, je reçois un message d’un site commerçant me posant cette question: Avez-vous trouvé vos essentiels du printemps ?

Ha, oui, ai-je dit à voix haute, j’ai fait le plein de mes essentiels printaniers !

Je suis parée pour appréhender les beaux jours, j’ai craqué pour quatre nouveaux recueils de poésie.
D’autres, à n’en point douter, viendront s’ajouter prochainement à ma soif de poèmes.

La forme d’expression qu’est le blogage me permettra de parler à l’inconnu de mes secrètes lectures.
La poésie isole et c’est bien dommage. Je préfère ne rien en dire plutôt que de lire sur les visages de mes interlocuteurs des sentiments d’incompréhension, ironie, désapprobation …

C’est le printemps et mes tulipes essentielles comment à s’ouvrir !

La fleur du feu

      Hubert Robert, Une cheminée, dessin, Palais des beaux arts Lille, notice
      La cendre, dans le plus frais de mon souvenir, c’est … comment écrire ? C’est la fleur du feu, sa blanche écume, son inséparable, son impondérable duvet – c’est la cendre de bois. Le feu de bois, le seul vrai feu, le feu sentimental, romanesque, primitif, m’a tenue l’hiver au seuil de sa grotte, autrefois, tels les poussins tardifs qu’on élevait sous le manteau de la cheminée. Grand feu de bois, échevelé entre ses coussins de cendre légère, blanche et bleue et voletante comme le chinchilla !

      Colette, extrait de Prisons et Paradis

« Ne mange pas la bouche ouverte, et ne jette jamais dans la cendre une épluchure de châtaigne ! » C’est que la cendre, fine mouture, était promise à la lessive. Où vous a-t-on élevés pour que vous ignoriez qu’une pelure de châtaigne, un brandon de chêne mal carbonisé, peuvent tacher toute une lessive ? J’oublie que vous êtes, lecteurs, jeunes et citadins, et que vous lessivez au savon …

Colette, extrait de « Le feu sous la cendre », Prisons et Paradis.

      Louis Anquetin, Portrait d’enfant et étude de nature morte, musée d’Orsay, notice.

Ce petit livre rassemble des textes de Colette écrits en 1932. Ils s’articulent autour des bêtes libres et sauvages ou enfermées dans la maison, de la région du Midi de la France découverte tardivement, de l’Afrique du Nord également, de quelques portraits de personnages célèbres, et il est aussi beaucoup question de cuisine.
Sensuelle, gourmande et contemplative Colette !

Ainsi, sous la cendre, on cuisait des aliments de manière tout à fait gourmette et gastronomique.

      Gabriel Thurner, Les crêpes en Bretagne, musée d’Orsay, notice.

      Dans ce temps lointain où j’apprenais à respecter la cendre, couvrir le feu pour la nuit, réveiller le lendemain matin son ardeur capitonnée de cendres, j’apprenais que la cendre de bois cuit, savoureusement, ce qu’on lui confie. La pomme, la poire, logées dans un nid de cendre chaude, en sortent ridées, boucanées, mais molles sous leur peau comme un ventre de taupe, et si « bonne femme » que se fasse la pomme sur le fourneau de cuisine, elle reste loin de cette confiture enfermée sous sa robe originelle, congestionnée de saveur, et qui n’a exsudé – si vous savez vous y prendre – qu’un seul pleur de miel.

      Colette, extrait de Prisons et paradis.

      Henri de Toulouse Lautrec, Le secret, dessin, BnF Paris, notice.

Châtaignes, pommes, poires, pommes de terre, betteraves, poulets … et truffes cuisent à merveille dans la cendre.

Colette déplorait déjà en son temps que l’âtre était désormais bien trop vite nettoyé par une manie agaçante de froide propreté. Autrefois on conservait précieusement le talus, l’amphithéâtre de cendre qui fait majestueux le bûcher et chaude la cheminée.

Il est vrai que la cendre prend des libertés au moindre courant d’air et devient poussière disgracieuse sur les meubles. On a hâte de l’éliminer, et bientôt on ne la verra plus du tout, bien cachée, muchée derrière l’insert ou la porte vitrée du poêle, puisque le foyer ouvert dans la cheminée sera très prochainement interdit.

Assis au coin du feu, nous contemplerons l’écran animé de flammes, la rêverie s’en trouvera peut-être limitée.
Un grand feu propre sans son rempart de cendre n’inspire pas le même sentiment, trop neuf, trop vide, trop froid ; la chaleur profonde, pénétrante, ronronnante nous vient quand le feu s’est confortablement installé au creux de son édredon gris, la cendre chaque jour accumulée, pelletée, rassemblée, vannée … alors on peut dans notre intimité descendre …

… et voici une lecture tentante, j’aime bien Dominique Bona !

Une p(l)age de poésie ♥

Aujourd’hui grasse matinée avec Lucien Suel.
Oui, avec Suel un grand moment sensuel !
Un nouveau recueil de ce poète, romancier, dessinateur, traducteur, vient de paraître.
Né à Guarbecque dans les Flandres artésiennes, il nous entraîne sur les plages et dans les villages nordiques, de France et de Belgique.

      Lucien Suel, Ni bruit ni fureur, éd. La table ronde, mars 2017.

Pour marquer le grand coup de coeur que j’éprouve à la lecture de ce livre, j’ai posé un galet en forme de coeur, que j’ai trouvé dernièrement sur la plage en photo ci-dessus et ci-dessous.
Lors de chaque promenade sur le rivage, je cherche de coeurs de pierre, et j’en trouve assez souvent.

Lucien Suel façonne avec les mots, qu’il aime approfondir, triturer, recréer et faire résonner, une poésie variée très personnelle, en prose, en vers, en chants, en images impressionnistes, impressionnantes, fortement empreintes de l’amour de sa région natale.

Un petit extrait :

    Dans le bleu adorable, glacial et immaculé, la bise souffle en rafales. Elle mord les visages et fait monter les larmes aux yeux.

    La plage abandonnée s'allonge à perte de vue. Des petits nuages de sable jaune filent parallèlement aux rouleaux d'écume blanche.

On remarque le clin d’oeil à Hölderlin ( revoir ici).
Ma plage d’un bleu adorable n’est pas celle de Leffrinckoucke ou de La Panne, mais de Fouesnant, et j’aime y laisser s’épanouir mon désir de septentrion, ma gourmandise du Nord.

En bleu adorable s’écrit aussi la poésie de Jean-Pierre Boulic.

J’ai présenté plusieurs fois ce poète que j’aime beaucoup : revoir ici.

Avec son nouveau recueil illustré de splendides photos, il nous emmène sur l’île d’Ouessant.
Est-ce la magie unique de cette île qui ensorcelle les mots du poète ?
Ses strophes sont plus belles que jamais, je suis transportée par cette poésie ruisselante de lumière.

    Jean-Pierre Boulic, Ouessant sans fin, éd. Minihi-Levenez, 4ème trimestre 2016, bilingue breton.

    Ce très bel album mérite aussi un petit caillou cordial !

    un petit extrait :

      C'est un rien surgi à la frange
      Des ciels et courants fous
      Roche d'oiseaux et de couleurs
      Une île sans âge sans arme
      Comme le perce-neige
      Sous la longue étoffe du vent.

Confidence, je ne suis jamais allée sur l’île d’Ouessant, mais après cette lecture, j’ai hâte de m’y rendre !

La poésie de Jean-Pierre Boulic chante le bonheur simple et à la fois infini d’être là, devant la beauté du monde, sa réalité âpre, sa création de chaque instant.
Poésie veut dire création, le regard du poète recrée le nôtre, qui se fait plus ouvert, émerveillé.

Aux Champs-Elysées

Au soleil, sous la pluie,
A midi ou à minuit
Il y a tout ce que vous voulez aux Champs-Elysées.

Les Champs-Elysées !
Depuis Proust, et même depuis Jo Dassin, ils ont bien changé !

      Frères Neurdein, Perspective de l’avenue du Bois de Boulogne, vers 1890, photographie, musée d’Orsay, notice

Ce lieu mythique était autrefois un lieu de promenade et un terrain de jeu pour les petits Parisiens, cependant, dès la fin du XIXème siècle, l’air y fut jugé nocif pour la santé des enfants. Dans À la recherche du temps perdu, on peut lire que des mères de famille considéraient cet espace malsain, responsable de maux de gorge, rougeole et fièvres.

Le jeune narrateur de la Recherche aime aller y jouer avec son amie Gilberte Swann, dont il est amoureux.
Amours enfantines, amours adolescentes, amours plus tardives, on ne sait pas, Proust laisse la chronologie floue, et Odette, la mère de Gilberte, jette aussi le trouble en préférant retenir sa fille dans les apparences de l’enfance …

      Un coin des Champs-Elysées, photo de presse, BnF Paris, notice

Retrouvons donc le jeune Marcel aux Champs avec Gilberte :

Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m’ayant appelé. Il me fallut l’accompagner dans un petit pavillon treillissé de vert, assez semblable aux bureaux d’octroi désaffectés du vieux Paris et dans lequel étaient depuis peu installés ce qu’on appelle en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l’entrée où je restai attendre Françoise dégageaient une fraîche odeur de renfermé, qui […]me pénétra d’un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine.

      Charles Marville, Cabinets inodores, photographie, ENSBA Paris, notice

En sortant du lavabo, le narrateur rejoint Gilberte, assise sur une chaise non loin de là, elle tient une lettre dans la main et ils se livrent à un petit jeu de chat et de souris :

[…]
– Voyons, empêchez-moi de l’attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.

Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de ses cheveux qu’elle portait sur les épaules, soit que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même ; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais de l’attirer, elle résistait ; ses pommettes enflammées par l’effort étaient rouges et rondes comme des cerises ; elle riait comme si je l’eusse chatouillée ; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j’aurais voulu grimper ; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu’en fût à peine augmenté l’essoufflement que me donnaient l’exercice musculaire et l’ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l’effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m’attarder le temps d’en connaître le goût ; aussitôt je pris la lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté :

– Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.

      Marcel Bovis, Champs Elysées Paris, 1930, photo, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine Charenton-le-Pont, notice

Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre objet que celui que j’avais avoué, mais n’avait-elle pas su remarquer que je l’avais atteint. Et moi qui craignais qu’elle s’en fût aperçue (et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée qu’elle eut un instant après, me donna à penser que je n’avais pas eu tort de le craindre), j’acceptai de lutter encore, de peur qu’elle pût croire que je ne m’étais proposé d’autre but que celui après quoi je n’avais plus envie que de rester tranquille auprès d’elle.

      Manège de chevaux de bois aux Champs Elysées, photo, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine Charenton, notice.

En rentrant, j’aperçus, je me rappelai brusquement l’image, cachée jusque-là, dont m’avait approché, sans me la laisser voir ni reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé. Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d’humidité. Mais je ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le rappel d’une image si insignifiante m’avait donné une telle félicité. En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de Norpois ; que j’avais préféré jusqu’ici à tous les écrivains celui qu’il appelait un simple « joueur de flûte » et une véritable exaltation m’avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une odeur de moisi.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs I, Autour de madame Swann.

      Eugène Atget, Café aux Champs-Elysées, photo, BnF, notice.

Ce passage donne encore un exemple de la mémoire involontaire, il est rarement cité, bien moins connu que la madeleine, le pavé de Venise, la serviette de table, ou le livre François le Champi par exemple.
Et pour cause, il est plein de sensualité, légèrement licencieux.
En quoi une banale odeur de moisi peut-elle donc devenir si exaltante ?
Cette odeur retrouvée aux Champs Elysées était celle du cabinet de l’Oncle Adolphe, le vieux tonton lubrique, petite pièce dans laquelle il recevait des cocottes, et le narrateur petit garçon y avait un jour rencontré une dame, charmante, qui sera plus tard madame Swann et qui sera la maman de la petite Gilberte.
Le narrateur adolescent, dans ce souvenir olfactif plus ou moins conscient, se découvre, à l’exemple de son oncle, une joie adulte d’homme en compagnie d’une femme, et il reconnaît après coup qu’il y a de quoi avoir honte car ce n’est qu’un parfum de moisi !

      Champs-Elysées, dame à l’ombrelle en robe jaune, 1875, estampe, BnF, notice .

La Cheffe, roman d’une cuisinière

    Elias van den Broeck, Nature morte au citron et aux noix, musée des beaux arts Quimper, notice

De très longues phrases se déroulent tout au long du roman, enveloppent le portrait de la cuisinière pour la cerner, la serrer toujours plus près, creuser, vriller son caractère jusqu’au plus profond de son âme, une âme austère, secrète, stricte, authentique, n’acceptant pas le compromis, soumise à un silence résigné.

Une énigme que le narrateur tente de décoder.

Les phrases serpentines qui caractérisent ce roman, spirales envoûtantes, parfois oppressantes, moulinent le personnage pour en extirper tous les sucs, en extraire tous les nerfs et les tourments. Le narrateur tourne lentement la manivelle du hachoir, la Cheffe ne se laisse pas réduire ainsi, sa personnalité résiste, c’est une dure à cuire qui devient dans la longue cuisson des mots un être savoureux.

Marie Ndiaye,
La cheffe, roman d’une cuisinière
éd. Gallimard, octobre 2016

C’est pour la longueur exceptionnelle des phrases que j’ai eu envie de lire ce livre, et c’est probablement pour cette démesure que des lecteurs peuvent se sentir rebutés.

Qui, de nos jours, ose la phrase opulente, roborative, tantôt fluide, crémeuse, tantôt diluvienne, précipitée, astringente, toujours riche de toutes les sensations qu’elle engendre dans l’esprit du lecteur transporté dans la dégustation ?

Il fallait bien ce type de tournure littéraire pour mijoter le caractère complexe de cette femme, issue d’un milieu modeste, devenue à force de travail, de rigueur, d’honnêteté intellectuelle, une cheffe cuisinière de grand talent.

Sa vie est contée par le narrateur qui fut son assistant dans son restaurant, d’une génération plus jeune, secrètement amoureux d’elle.
Cette cheffe d’une discrétion maladive m’a fait parfois penser à Charles Swann, la longueur des phrases invitant à s’y référer, et l’on découvre vers la fin du roman que le restaurant de la Cheffe s’appelait La Bonne Heure.

    Eugène Boudin, Nature morte aux poireaux, musée des beaux arts Quimper, notice

Dans ce roman que j’ai beaucoup aimé et surtout admiré, la chronologie est chamboulée, les repères sont volontairement brouillés, et pour les habitués de La Recherche, ce n’est pas un défaut.

Je suis très tentée de recopier une phrase, préparée par l’écrivain aux petits oignons, je la cite pour la joie de partager une très belle chose. Alors la voici, une parmi tant d’autres, qui accrochera ou fera fuir, mais ne pourra pas laisser indifférent le lecteur patient, curieux, gourmet :

C’est à dix-neuf ans que j’entrai à La Bonne Heure en tant que commis, pourvu d’un BEP sur lequel la Cheffe ne jeta pas même un coup d’oeil lorsque, au milieu d’un après-midi de printemps, elle me reçut dans la salle, me fit asseoir en face d’elle et me posa quelques questions courantes de sa voix posée, claire et basse en même temps, passant régulièrement une main machinale, lente, tranquille sur la surface luisante de ses cheveux tellement aplatis et tirés vers le petit chignon qu’il me semblait qu’elle caressait ainsi son crâne nu et brillant, je n’avais jamais vu un tel visage, un visage qui était à mes yeux, comme je le ressentis sans pouvoir encore me l’exprimer, l’archétype de tout visage humain, sans distinction de sexe ni d’âge ni de beauté, alors ce visage me parut douloureusement parfait et je craignis avançant vers lui ma propre figure toute brouillée de jeunesse timide, de trouble et d’ignorance, de ne pas être à la hauteur des exigences morales que devait avoir tout naturellement la personne à qui sa propre dignité avait donné une telle incarnation – un visage qu’on ne pouvait peser sur aucune balance commune, juger selon aucun des critères habituels.

Marie Ndiaye, extrait de La Cheffe, roman d’une cuisinière.

Tableau ci-dessus :
Jacob Meyer De Haan, Pichet et oignons, vers 1890, musée des beaux arts Quimper, notice.

Le Café Anglais

Le moment est mal choisi pour parler cuisine, nous entrons en carême, disons que le sujet est plutôt littéraire …

J’ai revu récemment le beau film danois de Gabriel Axel adaptant le conte de Karen Blixen, Le festin de Babette.

La première fois que j’avais vu ce film, sans avoir lu le conte, mon impression fut mitigée, les couleurs me semblaient trop ternes, grises, mais je ne connaissais pas encore le peintre Hammershoï. Le réalisateur avait voulu s’approcher des tonalités mates, silencieuses, monochromes, du peintre de la fin du XIXème siècle, son compatriote.

Il faut avoir lu le court, sobre et magnifique récit de Karen Blixen, et avoir vu les tableaux de Hammershoï, pour apprécier pleinement l’atmosphère du film, dont les dialogues suivent très fidèlement les pages du livre.
Dans le film, le costume de Babette (Stéphane Audran) a été dessiné par Karl Lagerfeld, artiste nordique lui aussi, et il a su donner à la cuisinière une puissante austérité.

Babette était une Parisienne communarde, réfugiée au Danemark. Avant la Commune, elle avait été la cuisinière en chef du restaurant parisien Le Café Anglais.

Communarde, révolutionnaire, elle devait normalement haïr les riches bourgeois qu’elle nourrissait dans ce café, et cependant elle les respectait, parce qu’ils avaient extirpé d’elle le meilleur de son art, l’avaient conduite à se surpasser, et elle leur en était reconnaissante.

Ce Café Anglais se situait Boulevard des Italiens, et inspira un certain nombre d’écrivains.

      Edouard Manet, Chez le Père lathuille, 1879, musée des beaux arts Tournai

Eugène de Rastignac, sous la plume de Balzac, y dîne avec la fille du Père Goriot, et il y rencontre Lucien de Rubempré dans les Illusions perdues.

Avec Flaubert, on découvre la fameuse carte du Café Anglais.

Frédéric Moreau dans L’Education sentimentale y dîne avec Rosanette, surnommée La Maréchale, et d’autres amis arrivés à l’improviste :

      La Maréchale se mit à parcourir la carte, en s’arrêtant aux noms bizarres.

      – Si nous mangions, je suppose, un turban de lapins à la Richelieu et un pudding à la d’Orleans ?

      – Oh ! pas d’Orléans ! s’écria Cisy, lequel était légitimiste et crut faire un mot.

      – Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord ? reprit-elle.

      Cette politesse choqua Frédéric.
      La Maréchale se décida pour un simple tournedos, des écrevisses, des truffes, une salade d’ananas, des sorbets à la vanille.

      – Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah ! j’oubliais ! Apportez-moi un saucisson ! pas à l’ail !

      Claude Monet, Le quartier de viande, vers 1864, musée d’Orsay, notice.

Marcel Proust cite aussi plusieurs fois le célèbre café, et la cuisinière Françoise, critique redoutable, reconnaît la qualité des plats qu’on y sert.
Alors qu’on lui demande d’où lui vient ce talent exceptionnel pour le boeuf en gelée, elle tente de répondre que les restaurateurs, eux, ne font pas ce qu’il faut :

    « Ils font cuire trop à la va-vite, répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout ensemble. Il faut que le boeuf, il devienne comme une éponge, alors il boit tout le jus jusqu’au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafés où il me semble qu’on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas que c’était tout à fait ma gelée, mais c’était fait bien doucement et les soufflés ils avaient bien de la crème.

    – Est-ce Henry ? demanda mon père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup le restaurant de la place Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps.

    – Oh non ! dit Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je parlais d’un petit restaurant. Chez cet Henry c’est très bon bien sûr, mais c’est pas un restaurant, c’est plutôt… un bouillon !

    – Weber ?

    – Ah ! non, Monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c’est dans la rue Royale, ce n’est pas un restaurant, c’est une brasserie. Je ne sais pas si ce qu’ils vous donnent est servi. Je crois qu’ils n’ont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va comme je te pousse.

    – Cirro ? »

    Françoise sourit : « Oh ! là je crois qu’en fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse. »

    Nous nous apercevions qu’avec son air de simplicité Françoise était pour les cuisiniers célèbres une plus terrible « camarade » que ne peut l’être l’actrice la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes pourtant qu’elle avait un sentiment juste de son art et le respect des traditions, car elle ajouta :

    « Non, je veux dire un restaurant où c’est qu’il y avait l’air d’avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise. C’est une maison encore assez conséquente. Ça travaillait beaucoup. Ah ! on en ramassait des sous là dedans (Françoise, économe, comptait par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien, là-bas, à droite, sur les grands boulevards, un peu en arrière… »

    Le restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée d’orgueil et de bonhomie, c’était… le Café Anglais.

    M. Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de madame Swann.

Voici le menu du festin de Babette, qui, au Café Anglais, coûtait dix mille francs pour douze couverts.

La mer écrite

      Venise à Fouesnant.

Le mot n’est pas tout à fait de moi, il m’est inspiré par Marguerite Duras.

Marguerite Duras, La mer écrite, éd. Marval, 1996.

Entre l’été 80 (titre d’un autre de ses ouvrages) et l’été 1994, Marguerite Duras s’est promenée au bord de la mer en Normandie avec une amie, Hélène Bamberger, qui prenait des photos.
Photos d’Hélène et phrases de Marguerite écrites la dernière année ont formé ce petit livre original. L’une de ces petites choses que j’aime déposer dans ma bibliothèque comme un joli coquillage.

J’avais pris des photos des piliers brise-lame sur la plage sans avoir lu ce livre, dans lequel une photo de poteaux dans la mer à Honfleur s’accompagne du titre : Venise à Honfleur.

Je contemplais les jeux de l’eau, ses éclats, ses tournures, ses fourrures, ses points d’exclamation … la mer écrite !

En regardant à nouveau mes photos sur l’ordinateur, je me suis dit, comme s’exprimerait peut-être M. Duras, oui, c’est ça, c’est un peu Venise, et puis ce sont des troncs morts, plantés là, pour résister de leur force inerte contre les vagues, comme s’ils étaient vivants.

La mer écrite sur le sable, sur le ciel, sur l’arbre mort qui vit une seconde vie.
Et les troncs ressemblent à des crayons …

Je suis retournée lire la prose des crayons à marée descendante.
Ecriture en miroir.
Venise à l’endroit, à l’envers.
Sens dessus dessous.

Je marchais dans les reflets, dans les gris feutrés, dans les images que je tentais de saisir au hasard, quand tout à coup, à mon pied :

Oh Marguerite, la mer écrite ! La voilà, la mer, qui écrit vraiment sur le sable, d’une main si sûre, si gracieuse !
Le trait élégant, ourlé, graphique, un coeur, naturel et pur, l’émerveillement …
Un art vénitien, très certainement !

La spirale du temps

Le temps s’arrête, le temps s’écoule au musée des beaux arts de Strasbourg, le temps passe, s’enfuit, se suspend et s’allégorise, un banc nous invite à la contemplation et à la réflexion devant un ensemble exceptionnel de natures mortes qui représentent des vanités.

Sur un mur se tiennent des crânes, sur l’autre des citrons.
Ironie, l’un des synonymes du crâne est le citron !

Voici des reproductions plus précises des tableaux.
Le site du musée est hélas très succinct.

On ne sait pas grand chose de Sébastien Bonnecroy, peut-être un protestant d’origine française réfugié aux Pays-Bas. Il aurait vécu à Anvers et à La Haye.
Sa nature morte est fort intéressante, en face du plaisir éphémère du tabac, en face de la richesse, du pouvoir (symbolisé par le parchemin cacheté), que sommes-nous ?
Fragiles comme la flamme de la bougie qui vient de s’éteindre et comme les fétus de paille …
La mort nous attend, comme la résurrection symbolisée par l’épis de blé.

      Simon Renard de Saint André
      Vanité, vers 1665-1670
      page du musée.

Cornelis Gysbrechts, actif à Anvers vers 1660, a certainement influencé Bonnecroy.

      Cornelis Gysbrechts, Vanité, 2ème moitié du XVIIème siècle, notice

A ces trois crânes répondent trois citrons, trois oeuvres magnifiques.
Les voici :

Je laisse la parole à Paul Claudel, qui fut aussi critique d’art et écrivit à propos de la peinture hollandaise :

« La nature morte hollandaise
est un arrangement qui est en train de se désagréger, c’est quelque chose en proie à la durée.
Et si cette montre, que souvent Claesz aime à placer sur le rebord de ses plateaux et dont le disque du citron coupé en deux imite le cadran, ne suffisait pas à nous en avertir, comment ne pas voir dans la pelure suspendue de ce fruit le ressort détendu du temps, que la conque plus haut que l’escargot de nacre nous montre remonté et récupéré, tandis que le vin à côté dans le vidrecome établit comme un sentiment de l’éternité ? »

Paul Claudel, Introduction à la peinture hollandaise, éd. Gallimard 1935

La montre s’appelle parfois un oignon, et avec Claudel elle devient citron !

Ces natures mortes nous donnent une petite leçon de vocabulaire.

Vidrecome est un mot qui vient du verbe allemand wiederkommen = revenir.
Le vidrecome était un grand verre à boire qui se passait de convive en convive, qui revenait donc à son point de départ en ayant fait le tour de la table.

Le nautile monté en pièce d’orfèvrerie se dit parfois hanap, et ce mot vient de l’ancien germanique, hnapf, qui voulait dire écuelle.

L’art de la litote

      Sandro Botticelli, Les épreuves de Moïse, détail, 1481-1882, fresque de la Chapelle Sixtine Vatican, visite virtuelle.

Pour Swann, Odette est l’incarnation de la fille de Jéthro, peinte par Botticelli.
Elle n’est pas son genre, elle ment, elle le trompe, pourtant il l’aime profondément, et son amour redouble car précisément il prend une dimension artistique.
Odette reste à ses yeux une pure beauté florentine, fanée parfois, au visage pâle, au regard fatigué, et c’est justement dans ses moments de lassitude qu’elle prend pour lui les gestes de la Vierge dans le tableau du Magnificat de Botticelli.
Mais bien évidemment Odette veut cacher ses traits fatigués, refuse ce gros défaut, et par conséquent déteste Botticelli !

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    Sandro Botticelli, La Madone du Magnificat, 1481, Galerie des Offices Florence, wikipedia

Swann offre à Odette une robe parsemée de fleurs comme celle du Printemps de Botticelli.

Il est très amoureux et malgré tout lucide, il ne se fait pas d’illusions sur l’intelligence et l’honnêteté de sa bien-aimée.

Chez les Verdurin, Odette tente de se forger une personnalité, de devenir quelqu’un, et elle essaie de dissimuler son manque de confiance en elle. Avec Swann, elle se rend bien compte de ses faiblesses, elle ne paraîtra jamais une lumière, mais dans les salons parisiens, elle se sent pleine d’ambition en prenant une expression énigmatique et victorieuse.

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    James Tissot, L’Ambitieuse ou La réception, 1883-85, Albright-Knox Art Gallery Buffalo New York, notice et commentaire.

Il me semble que le titre de ce tableau correspond parfaitement à la « dame en rose ».
Odette est Boticelli chez Swann et Tissot chez Verdurin.

Dans cette société mondaine où règnent la fausseté et la médisance, Odette en prend pour son grade comme tout un chacun dès qu’il a le dos tourné.
Madame Verdurin dit d’Odette qu’elle n’est qu’une fameuse cruche.

En l’absence de Swann et Odette un certain soir, monsieur Verdurin les débine sans vergogne, et pour remettre un peu de bienveillance feinte dans la conversation, madame Verdurin le reprend sur un ton ironique :

      - Voyons, ne dites pas du mal d'Odette, dit Mme Verdurin en faisant l'enfant. Elle est charmante.
      - Mais cela ne l'empêche pas d'être charmante ; nous ne disons pas du mal d'elle, nous disons que ce n'est pas une vertu, ni une intelligence.

    (Marcel Proust, extrait de Du côté de chez Swann II, Un amour de Swann)

Ce genre de dialogue, on l’a entendu au théâtre et au cinéma. Il est même devenu une phrase culte.
Dans Le Père Noël est une ordure, Pierre Mortez dit (écouter ici) :

      Je n'aime pas dire du mal des gens, mais effectivement elle est gentille.

      Figurez-vous que Thérèse n'est pas moche, elle n'a pas un physique facile. C'est différent !

Ah, les phrases de Proust sont splendides !

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