Se douloir

null

Il me revient quelquefois

Il me revient quelquefois
Ce refrain moqueur
Si ton coeur cherche un coeur
Ton coeur seul est ce coeur
Et je me deux
D’être tout seul
J’aurais voulu venir dans une ville et vivre
Et cela peut-être l’ai-je lu dans un livre
Que toujours il fit nuit dans la ville
Mais cela se songe seulement
Et je me voudrais fuir
Je voudrais l’inconnu de ce pays du soir
Je serais comme un aigle puisqu’il n’y aurait pas
De soleil à fixer
Que seuls fixent les aigles
Mais la nuit noire peut-être la lune maladive
Mais les hiboux des soirs
Ululant dans le noir
Mais cela se songe seulement
C’est pourquoi je me deux
Qui sait ce qui sera
Le grand sera toujours
Le vil sera toujours

Guillaume Apollinaire Le guetteur mélancolique

null

Ce poème d’Apollinaire sans ponctuation est un cri de douleur dans le noir. Et dans ce noir il fait de l’humour avec le verbe réfléchi  » se douloir « .
Et je me deux d’être tout seul
Il fallait l’inventer cette phrase ! Douloir sous-entend douleur, on comprend bien le verbe à l’infinitif. Mais la première personne au présent de l’indicatif est :  » je me deux  »

Pour imiter Apollinaire, je me dis que même quand on est deux, pour faire nuit on éteint . lol !

Sans ce recueil , null je n’aurais pas découvert ce verbe ancien, complètement inusité, introuvable dans le Bescherelle de la conjugaison, un mot inutile et seulement beau comme je les aime, qui n’existe plus que par la magie de la poésie .

Vincent van Gogh a écrit :  » on ne saurait toujours dire ce que c’est qui enferme, ce qui mure, ce qui semble enterrer, mais on sent pourtant je ne sais quelles barres, quelles grilles, des murs. Sais-tu ce qui fait disparaître la prison, c’est toute affection profonde, sérieuse. Être amis, être frères, aimer, cela ouvre la prison par puissance souveraine, par charme très puissant. Mais celui qui n’a pas cela demeure dans la mort. »

– Van Gogh, Portrait d’Eugène Boch, peintre belge, Septembre 1888, musée d’Orsay
– Van Gogh, La nuit étoilée à Arles, 1888, musée d’Orsay

7 réflexions au sujet de « Se douloir »

  • 18/04/2009 à 17:48
    Permalink

    2 magnifiques tableaux! Je n’aime pas la poésie, mais quand vous mettez un poème, je le lis chaque fois!

    Bonne soirée, chère Grillon!
    Lulu

  • 18/04/2009 à 18:05
    Permalink

    Dois-je me sentir honorée par votre lecture de la poésie que vous n’aimez pas, Lulu ? Si oui, je suis touchée et j’espère que celle-ci vous touchera un jour un peu plus. Je l’aime de plus en plus car elle me donne l’impression de descendre au plus profond des sentiments jusqu’à l’indicible. Quand le roman ne trouve plus les mots pour formuler ce qu’on a au fond du coeur, la poésie les trouve encore et leur donne un pouvoir supplémentaire. Et en plus, la poésie m’a appris beaucoup de mots, des mots que je n’aurais pas retenus en dehors de cette forme particulière et gracieuse qu’est la poésie. Je pense que la poésie est un état de grâce et on y entre ou pas, c’est là aussi son mystère !
    Bon week-end !

  • 18/04/2009 à 23:59
    Permalink

    Douloir ! Encore un de ces délicieux bonbons que l’on déguste de temps en temps ici. J’ai découvert ce blog, un jour en cherchant une illustration de fontaine ubérale. je venais de découvrir ce mot, merveilleuse langue inépuisable…

  • 26/04/2009 à 13:23
    Permalink

    C’est aujourd’hui seulement que j’ai découvert votre blog et ce, grâce à…Blanche Odin. Ce que vous faites est tout simplement beau. Et donc infiniment utile. Poésie, peinture, musique! Autant de « choses » que j’apprécie. J’ai constaté avec amusement que je partageais beaucoup de vos goûts, mais surtout, et c’est l’intérêt de votre blog, je fais des découvertes. Merci pour ce supplément d’âme dont on a tant besoin! Je vous rendrai de fréquentes visites. A bientôt donc

  • 26/04/2009 à 13:54
    Permalink

    Comme je remercie cette merveilleuse artiste, Blanche Odin, de m’avoir amenée à vous et votre gentillesse ! 🙂 je suis émue !

  • 11/12/2013 à 16:24
    Permalink

    chère Grigri, merci pour ce Douloir illustré. Je le pistais à partir du texte de Lacan , « Hommage fait à Marguerite Duras du ravissement de Lol V Stein ». (éd du seuil, Autres Ecrits ). en fait je cherchais le poeme d’Apollinaire .
    Sus au guetteur mélancolique

    Je reviendrai vous voir

  • 16/05/2017 à 03:22
    Permalink

    Cher Grillon, moi aussi je suis venu à Apollinaire à cause de Lacan et le « douloir » de Lol V. Stein. J’étudie l’oeuvre de Duras et naturellement LOL est l’une des ses oeuvres les plus aimées! Maintenant j’étudie Emily L. qui « deut » aussi d’être toute seule, comme toutes les heroïnes de Duras!
    Merci pour votre article si éclairant!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.

css.php