Tuer

Comme la jeune fille qui guette le boeuf écorché d’un oeil curieux et inquiet au coin de la fenêtre dans ce tableau, j’ai eu l’envie et la crainte vague de lire un livre qui a été sélectionné pour le prix Cezam 2018 :

Timothée Demeillers
Jusqu’à la bête
éd. Asphalte, août 2017

La vie d’un homme qui travaille dans un grand abattoir, découpe des bêtes, dans le froid et le sang …

L’abattage, la bidoche, ce n’est pas mon sujet de prédilection !
Mais j’ai pris ce livre à la bibliothèque, le seul qui restait disponible parmi les dix ouvrages du prix Cezam, parce que, en 2016, je fus impressionnée par un excellent reportage radiophonique au sujet des abattoirs.

Le voici :

L’homme interrogé dans l’émission témoigne de son métier, comment il a pu s’adapter au principe de tuer des animaux, comment ce tueur en série parvient à trouver son équilibre, à gagner sa vie en donnant la mort. Ce sujet poignant fut traité de manière pondérée, réfléchie, sans dramatiser à outrance, avec sérieux et humanité.

Alors je pensais que ma lecture du livre viendrait compléter mon écoute de l’émission.
Grande déception.
Le livre m’a semblé affreusement négatif, superficiel et bavard, l’histoire se termine dans un drame auquel on ne croit pas du tout. Je suis navrée de critiquer ainsi, c’est que mon attente était trop grande.

Ce livre m’aura au moins tournée vers ce célèbre tableau de Rembrandt, qui a été maintes fois copié, qui a inspiré de nombreux artistes des siècles ultérieurs, par exemple Delacroix, Bonvin, Daumier, Vollon, Soutine, Bacon …

Pourquoi Rembrandt a-t-il peint cet imposant boeuf équarri, oeuvre d’une originalité surprenante ?
Il serait dommage de ne voir là qu’une étude anecdotique, qu’une simple nature morte, que volonté de modernisme, expressionnisme ou anti-conformisme.
Aux Pays-Bas au XVIIème siècle, l’animal de boucherie écorché s’inscrivait dans la tradition iconographique de la vanité. Ce genre de tableau avait un but moralisateur.
La tradition s’est perdue, la dimension spirituelle n’existe plus dans la représentation qu’ont donnée les artistes des XIX et XXème siècles.

Voici par exemple la carcasse de porc du musée de Haarlem :

      Isaack van Ostade, Le porc abattu, vers 1642, musée Frans Hals Haarlem, notice

Des enfants jouent près de la bête écorchée, ils ont gonflé la vessie du porc avec de l’eau pour en faire un ballon. On retrouve cette vessie gonflée, de porc ou de boeuf, dans d’autres tableaux que je n’ai hélas pas trouvés en photos dans les sites de musées, elle a la même signification que la bulle de savon fréquemment représentée dans des vanités.

Homo bulla.

La vessie de porc au XVIIème siècle était un symbole de la mort.

Certes la vessie est moins jolie que la bulle de savon, mais ces bulles éphémères désignent chacune la fragilité de notre vie ici-bas.

Et je reviens vers Rembrandt … On peut lire le commentaire sur le site de la BnF concernant Le cochon, au dessus de la bête morte, un enfant tient une vessie :

De nos jours l’abattage des animaux de boucherie est devenu si intensif qu’on s’interroge à nouveau sur la question de la mort, on en devient parfois végétarien, on nous trompe parfois sur la viande et on nous fait prendre des vessies pour des lanternes !

Une réflexion au sujet de « Tuer »

  • 13/02/2018 à 09:59
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    « La viande dans ton assiette, il faut bien la tuer. »
    Un sujet inattendu, qui vous porte de la lecture à l’abattoir, du livre au tableau de maître, de l’apparent au symbolique d’hier et de nos jours ! Tout me semble être dit ne serait-ce que par les renvois complémentaires à l’émission de France Culture qui rappellent bien d’autres émissions ou reportages Tv qui nous mèneraient à devenir comme vous dites végétariens !
    Au passage je vois sur le pas de porte de mon habitation d’enfance ces préparatifs pour tuer les cochons et ces mamans qui nous éloignaient de cette terrible scène de la mise à mort, ces longs couteaux justement, qui s’enfonçaient au garrot du porc, ce sceau de sang que l’on se dépêchait à transformer en boudin sur le fourneau de la maison etc. je ne connaissais pas alors l’expression prendre des vessies pour des lanternes et il m’a fallu beaucoup de temps, une fois en France, pour le comprendre !
    Encore une fois grillon, une belle ballade même sur un sujet plutôt macabre, mais sublimé par les talents….

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