La longue pluie

      Longue comme des fils sans fin, la longue pluie
      Interminablement, à travers le jour gris,
      Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,
      Infiniment, la pluie,
      La longue pluie,
      La pluie.

      Elle s’effile ainsi, depuis hier soir,
      Des haillons mous qui pendent,
      Au ciel maussade et noir.
      Elle s’étire, patiente et lente,
      Sur les chemins, depuis hier soir,
      Sur les chemins et les venelles,
      Continuelle.

      Au long des lieues,
      Qui vont des champs vers les banlieues,
      Par les routes interminablement courbées,
      Passent, peinant, suant, fumant,
      En un profil d’enterrement,
      Les attelages, bâches bombées ;
      Dans les ornières régulières
      Parallèles si longuement
      Qu’elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,
      L’eau dégoutte, pendant des heures ;
      Et les arbres pleurent et les demeures,
      Mouillés qu’ils sont de longue pluie,
      Tenacement, indéfinie.

      Les rivières, à travers leurs digues pourries,
      Se dégonflent sur les prairies,
      Où flotte au loin du foin noyé ;
      Le vent gifle aulnes et noyers ;
      Sinistrement, dans l’eau jusqu’à mi-corps,
      De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors ;

      Le soir approche, avec ses ombres,
      Dont les plaines et les taillis s’encombrent,
      Et c’est toujours la pluie
      La longue pluie
      Fine et dense, comme la suie.

      La longue pluie,
      La pluie – et ses fils identiques
      Et ses ongles systématiques
      Tissent le vêtement,
      Maille à maille, de dénûment,
      Pour les maisons et les enclos
      Des villages gris et vieillots :
      Linges et chapelets de loques
      Qui s’effiloquent,
      Au long de bâtons droits ;
      Bleus colombiers collés au toit ;
      Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,
      Un emplâtre de papier bistre ;
      Logis dont les gouttières régulières
      Forment des croix sur des pignons de pierre ;
      Moulins plantés uniformes et mornes,
      Sur leur butte, comme des cornes

      Clochers et chapelles voisines,
      La pluie,
      La longue pluie,
      Pendant l’hiver, les assassine.

      La pluie,
      La longue pluie, avec ses longs fils gris.
      Avec ses cheveux d’eau, avec ses rides,
      La longue pluie
      Des vieux pays,
      Eternelle et torpide !

      Emile Verhaeren, recueil Les villages illusoires, 1895

    Mikhail F Larionov, La pluie, vers 1904-1905, Centre Pompidou Paris, notice.

La pluie incessante devient dramatique, pour se consoler on peut lire ce réjouissant petit livre d’Alain Corbin, Histoire buissonnière de la pluie.

Comment perçoit-on la pluie au fil des siècles quand on est écrivain, homme politique, paroissien, cultivateur … ? Ce livre donne des passages pittoresques et des extraits variés d’oeuvres littéraires ou d’essais, des poèmes, mais il ne cite pas Proust, et pourtant, il pleut dans La Recherche !

Une réflexion au sujet de « La longue pluie »

  • 25/01/2018 à 18:27
    Permalink

    Alerte orange même pour le blog de Grillon : que d’eau que d’eau…

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