Le sautillant monocle de Robert

    François Kollar, Appartement de Coco Chanel au Ritz : livre ouvert et lunettes, 1937, Médiathèque de Charenton-le-Pont, notice.
      Il est déroutant d’imaginer les nombreux siècles avant l’invention des lunettes, au cours desquels les lecteurs déchiffraient péniblement un texte aux contours nébuleux, et émouvant d’imaginer leur soulagement extraordinaire dès lors qu’ils purent disposer des lunettes et voir, presque sans effort, une page d’écriture. Un sixième de l’humanité est myope ; chez les lecteurs, la proportion est plus forte, près de quatre-vingt-quatre pour cent.

      Alberto Manguel, extrait de Une histoire de la lecture.

À quand remonte l’invention des lunettes ?

La première représentation de lunettes qui nous est connue se trouve dans le portrait du cardinal Hugues de Saint Cher (théologien mort en 1263), peint par Tommaso da Modena en 1352.

Le fou de livres finit par avoir besoin de lunettes. C’est ainsi que Dürer illustra le livre de Sébastien Brandt publié en 1494, La nef des fous :

      Frontispice d’Albrecht Dürer pour la première édition de Nef des Fous de Sébastien Brandt, page wikipedia

Le mot lunettes féminin pluriel est attesté depuis 1398 au sens d’instrument pour améliorer la vue.
L’invention de cet instrument a eu lieu en Italie vers la fin du XIIIème ou le début du XIVème siecle (source : dictionnaire historique de la langue française, éd. Le Robert).
C’est pourquoi, je suppose, l’artiste italien Tommaso da Modena a dessiné, de manière anachronique, le cardinal français avec des lunettes, nouveauté dans son propre pays.

    Antonio Pisannello (vers 1395-vers 1455), Trois têtes d’hommes l’un d’entre eux portant des bésicles, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Autres lunettes italiennes, à la pointe de la modernité !
Rondes bien sûr, comme de petites lunes.

Bésicles, binocle, monocle, pince-nez, verre, carreau, lorgnon, culs de bouteille …

Le mot bésicles, nom féminin pluriel, est intéressant car il renseigne sur la matière de cet instrument. A l’origine, en 1328, on disait en moyen français béricle, nom singulier, qui venait de béryl, la pierre précieuse utilisée pour fabriquer les verres de lunettes et les loupes.
Le nom de cette pierre se retrouve dans le mot allemand Brille = lunettes, et l’espagnol berilles.

Le verbe briller pourrait venir aussi de la pierre brillante béryl, berillus en latin, mais ce n’est qu’une hypothèse.

Les lunettes me font toujours penser à Swann et je pense que Raphaël Enthoven aurait pu rédiger un chapitre « lunettes » ou « monocle » dans son dictionnaire amoureux de Proust :

      (notice de la gravure)

      Comme la vue de Swann était un peu basse, il dut se résigner à se servir de lunettes pour travailler chez lui, et à adopter, pour aller dans le monde, le monocle qui le défigurait moins. La première fois qu’elle [Odette] lui en vit un dans l’oeil, elle ne put contenir sa joie : « Je trouve que pour un homme, il n’y a pas à dire, ça a beaucoup de chic ! Comme tu es bien ainsi ! tu as l’air d’un gentleman. Il ne te manque qu’un titre ! » ajouta-t-elle, avec une nuance de regret.

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Un amour de Swann.

Les lunettes ou le monocle chez Charles Swann sont sages, s’embuent d’émotion, et essuyées avec mélancolie, elles expriment sa délicatesse, sa tristesse naturelle, sa résignation.

Le monocle fait aussi partie du charme de Robert de Saint Loup, le cher ami du narrateur, et ce monocle, indissociable de l’uniforme du sous-off’, saute, tressaille, valse, voltige et précède son propriétaire, se brandit, se cale sous l’arcade cintrée du sourcil, filtre le sourire, tombe comme le regard en vrille.
Il traduit sa gaîté et aussi son inconstance, sa légèreté, comme l’a analysé Philippe Berthier dans son essai sur Saint Loup.

Le narrateur est impressionné par l’apparition de Saint Loup au Grand Hôtel de Balbec, grand jeune homme blond, mince, vif, élégant :
Ses yeux, de l’un desquels tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer.

J’aime bien aussi les lunettes rondes et félines de Foujita !

    Léonard Foujita, Autoportrait, 1926, mba Lyon, notice.

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