Le mazulipatan

      J.B.S. Chardin, Autoportrait aux bésicles, 1773, pastel, mba Orléans, notice.

Dans ce pastel que Chardin a laissé de lui, le peintre atteint l’étrangeté cocasse d’un vieux touriste anglais.
La comparaison est de Marcel Proust. Il avait écrit un article à propos de Chardin en 1895. Cet écrit de jeunesse était resté inachevé. Mais admirable !

Je me suis replongée avec délice dans cet article après avoir lu, cet hiver, le livre de Marc Pautrel qui retrace la longue vie de Jean-Siméon Chardin.

J’avais beaucoup aimé Une jeunesse de Blaise Pascal de Marc Pautrel.

Cette présente biographie aurait pu se centrer sur une vieillesse de Chardin, la période des pastels, c’est la partie la plus intéressante du livre à mon avis.

À vrai dire, il est très difficile d’écrire sur Chardin après Proust ou Pierre Rosenberg dont les descriptions et réflexions restent inégalables .

Dans le commentaire de cet autoportrait sur le site du Louvre, un passage de l’article de Proust est cité, c’est un beau cadeau qui nous est là offert.

Proust décrit assez longuement ces autoportraits de Chardin, et il s’attarde sur la couleur rose, ce qui ne nous étonne pas, il aime toujours cette couleur associée à la douceur, au bonheur.
Voici un autre passage, qui nous apprend un mot étrange :

      Depuis l’abat-jour vigoureusement enfoncé sur le front jusqu’au mazulipatan noué autour du cou, tout donne envie de sourire, sans qu’on songe à s’en cacher, devant ce vieil original qui doit être si intelligent, si fou, si doucement docile à accepter une raillerie. Si artiste surtout. Car chaque détail de cette toilette formidable et négligée, tout armée pour la nuit, semble autant un défi à la correction un indice de goût. Si ce mazulipatan rose est si vieux, c’est que le vieux rose est plus doux. En voyant ces noeuds roses et jaunes dont la peau jaunie semble garder les reflets, en reconnaissant dans le rebord bleu de l’abat-jour le sombre éclat des bésicles d’acier, l’étonnement, que la mise surprenante du vieillard excite d’abord, se fond en un charme doux, dans le plaisir aristocratique aussi de retrouver jusque dans le désordre apparent du déshabillé d’un vieux bourgeois la noble hiérarchie des couleurs précieuses, l’ordre des lois de la beauté.

      Marcel Proust, extrait de Chardin et Rembrandt.

      J.B.S. Chardin, Autoportrait à l’abat-jour et aux lunettes, 1775, pastel, D.A.G. Louvre, notice.

Le foulard de Chardin se nomme ainsi un mazulipatan. Ce mot étrange, qui fait penser à une langue indienne ou javanaise, que sais-je, car je ne l’ai pas trouvé dans le dictionnaire, avait été employé au XVIIIème siècle par Diderot par exemple. L’étoffe rose était peut-être de Madras.

En nous ouvrant le monde réel c’est sur la mer de beauté qu’il nous entraîne écrit le jeune Proust du grand Chardin.

4 réflexions au sujet de « Le mazulipatan »

  • 29/04/2017 à 17:19
    Permalink

    j’avais oublié ce détail. Le mot me fait penser à mazapan la pâte d’amande en espagnol. C’est une évocation bien douce !

  • 30/04/2017 à 14:54
    Permalink

    Quel joli nom donné à un foulard ! Il va falloir que je m’en rappelle… L’autoportrait de Chardin peut faire sourire, mais avec amabilité.
    Bon week-end !

  • 30/04/2017 à 16:11
    Permalink

    D’après le « Littré » le masulipatan ( il y aurait deux orthographes) serait une très fine toile de coton des Indes, ainsi dite de la ville de Masulipatnam ( anct Masulipatam )sur le delta de la Kistna à proximité du Golfe du Bengale. C’est une découverte pour moi je ne connaissais pas le nom de ce foulard ,j’aime beaucoup ces nuances très douces. Bonne soirée

  • 30/04/2017 à 22:17
    Permalink

    Oh, merci beaucoup pour l’origine de ce mot ! C’est donc comme Madras, nom de ville et nom d’étoffe.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.

css.php