Aux Champs-Elysées

Au soleil, sous la pluie,
A midi ou à minuit
Il y a tout ce que vous voulez aux Champs-Elysées.

Les Champs-Elysées !
Depuis Proust, et même depuis Jo Dassin, ils ont bien changé !

      Frères Neurdein, Perspective de l’avenue du Bois de Boulogne, vers 1890, photographie, musée d’Orsay, notice

Ce lieu mythique était autrefois un lieu de promenade et un terrain de jeu pour les petits Parisiens, cependant, dès la fin du XIXème siècle, l’air y fut jugé nocif pour la santé des enfants. Dans À la recherche du temps perdu, on peut lire que des mères de famille considéraient cet espace malsain, responsable de maux de gorge, rougeole et fièvres.

Le jeune narrateur de la Recherche aime aller y jouer avec son amie Gilberte Swann, dont il est amoureux.
Amours enfantines, amours adolescentes, amours plus tardives, on ne sait pas, Proust laisse la chronologie floue, et Odette, la mère de Gilberte, jette aussi le trouble en préférant retenir sa fille dans les apparences de l’enfance …

      Un coin des Champs-Elysées, photo de presse, BnF Paris, notice

Retrouvons donc le jeune Marcel aux Champs avec Gilberte :

Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m’ayant appelé. Il me fallut l’accompagner dans un petit pavillon treillissé de vert, assez semblable aux bureaux d’octroi désaffectés du vieux Paris et dans lequel étaient depuis peu installés ce qu’on appelle en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l’entrée où je restai attendre Françoise dégageaient une fraîche odeur de renfermé, qui […]me pénétra d’un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine.

      Charles Marville, Cabinets inodores, photographie, ENSBA Paris, notice

En sortant du lavabo, le narrateur rejoint Gilberte, assise sur une chaise non loin de là, elle tient une lettre dans la main et ils se livrent à un petit jeu de chat et de souris :

[…]
– Voyons, empêchez-moi de l’attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.

Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de ses cheveux qu’elle portait sur les épaules, soit que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même ; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais de l’attirer, elle résistait ; ses pommettes enflammées par l’effort étaient rouges et rondes comme des cerises ; elle riait comme si je l’eusse chatouillée ; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j’aurais voulu grimper ; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu’en fût à peine augmenté l’essoufflement que me donnaient l’exercice musculaire et l’ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l’effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m’attarder le temps d’en connaître le goût ; aussitôt je pris la lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté :

– Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.

      Marcel Bovis, Champs Elysées Paris, 1930, photo, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine Charenton-le-Pont, notice

Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre objet que celui que j’avais avoué, mais n’avait-elle pas su remarquer que je l’avais atteint. Et moi qui craignais qu’elle s’en fût aperçue (et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée qu’elle eut un instant après, me donna à penser que je n’avais pas eu tort de le craindre), j’acceptai de lutter encore, de peur qu’elle pût croire que je ne m’étais proposé d’autre but que celui après quoi je n’avais plus envie que de rester tranquille auprès d’elle.

      Manège de chevaux de bois aux Champs Elysées, photo, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine Charenton, notice.

En rentrant, j’aperçus, je me rappelai brusquement l’image, cachée jusque-là, dont m’avait approché, sans me la laisser voir ni reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé. Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d’humidité. Mais je ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le rappel d’une image si insignifiante m’avait donné une telle félicité. En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de Norpois ; que j’avais préféré jusqu’ici à tous les écrivains celui qu’il appelait un simple « joueur de flûte » et une véritable exaltation m’avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une odeur de moisi.

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs I, Autour de madame Swann.

      Eugène Atget, Café aux Champs-Elysées, photo, BnF, notice.

Ce passage donne encore un exemple de la mémoire involontaire, il est rarement cité, bien moins connu que la madeleine, le pavé de Venise, la serviette de table, ou le livre François le Champi par exemple.
Et pour cause, il est plein de sensualité, légèrement licencieux.
En quoi une banale odeur de moisi peut-elle donc devenir si exaltante ?
Cette odeur retrouvée aux Champs Elysées était celle du cabinet de l’Oncle Adolphe, le vieux tonton lubrique, petite pièce dans laquelle il recevait des cocottes, et le narrateur petit garçon y avait un jour rencontré une dame, charmante, qui sera plus tard madame Swann et qui sera la maman de la petite Gilberte.
Le narrateur adolescent, dans ce souvenir olfactif plus ou moins conscient, se découvre, à l’exemple de son oncle, une joie adulte d’homme en compagnie d’une femme, et il reconnaît après coup qu’il y a de quoi avoir honte car ce n’est qu’un parfum de moisi !

      Champs-Elysées, dame à l’ombrelle en robe jaune, 1875, estampe, BnF, notice .

3 réflexions au sujet de « Aux Champs-Elysées »

  • 10/03/2017 à 20:15
    Permalink

    Hé ben, ils ont bien changé, les Champs-Elysées!

    Vous me donnez envie avec Proust, mais je résiste! 🙂

    Biz,
    lulu

  • 12/03/2017 à 07:46
    Permalink

    Passionnant !

  • 13/03/2017 à 08:53
    Permalink

    Merci pour ces belles photos d’une autre Epoque et ce texte si bien écrit ,si évocateur.

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