La Cheffe, roman d’une cuisinière

    Elias van den Broeck, Nature morte au citron et aux noix, musée des beaux arts Quimper, notice

De très longues phrases se déroulent tout au long du roman, enveloppent le portrait de la cuisinière pour la cerner, la serrer toujours plus près, creuser, vriller son caractère jusqu’au plus profond de son âme, une âme austère, secrète, stricte, authentique, n’acceptant pas le compromis, soumise à un silence résigné.

Une énigme que le narrateur tente de décoder.

Les phrases serpentines qui caractérisent ce roman, spirales envoûtantes, parfois oppressantes, moulinent le personnage pour en extirper tous les sucs, en extraire tous les nerfs et les tourments. Le narrateur tourne lentement la manivelle du hachoir, la Cheffe ne se laisse pas réduire ainsi, sa personnalité résiste, c’est une dure à cuire qui devient dans la longue cuisson des mots un être savoureux.

Marie Ndiaye,
La cheffe, roman d’une cuisinière
éd. Gallimard, octobre 2016

C’est pour la longueur exceptionnelle des phrases que j’ai eu envie de lire ce livre, et c’est probablement pour cette démesure que des lecteurs peuvent se sentir rebutés.

Qui, de nos jours, ose la phrase opulente, roborative, tantôt fluide, crémeuse, tantôt diluvienne, précipitée, astringente, toujours riche de toutes les sensations qu’elle engendre dans l’esprit du lecteur transporté dans la dégustation ?

Il fallait bien ce type de tournure littéraire pour mijoter le caractère complexe de cette femme, issue d’un milieu modeste, devenue à force de travail, de rigueur, d’honnêteté intellectuelle, une cheffe cuisinière de grand talent.

Sa vie est contée par le narrateur qui fut son assistant dans son restaurant, d’une génération plus jeune, secrètement amoureux d’elle.
Cette cheffe d’une discrétion maladive m’a fait parfois penser à Charles Swann, la longueur des phrases invitant à s’y référer, et l’on découvre vers la fin du roman que le restaurant de la Cheffe s’appelait La Bonne Heure.

    Eugène Boudin, Nature morte aux poireaux, musée des beaux arts Quimper, notice

Dans ce roman que j’ai beaucoup aimé et surtout admiré, la chronologie est chamboulée, les repères sont volontairement brouillés, et pour les habitués de La Recherche, ce n’est pas un défaut.

Je suis très tentée de recopier une phrase, préparée par l’écrivain aux petits oignons, je la cite pour la joie de partager une très belle chose. Alors la voici, une parmi tant d’autres, qui accrochera ou fera fuir, mais ne pourra pas laisser indifférent le lecteur patient, curieux, gourmet :

C’est à dix-neuf ans que j’entrai à La Bonne Heure en tant que commis, pourvu d’un BEP sur lequel la Cheffe ne jeta pas même un coup d’oeil lorsque, au milieu d’un après-midi de printemps, elle me reçut dans la salle, me fit asseoir en face d’elle et me posa quelques questions courantes de sa voix posée, claire et basse en même temps, passant régulièrement une main machinale, lente, tranquille sur la surface luisante de ses cheveux tellement aplatis et tirés vers le petit chignon qu’il me semblait qu’elle caressait ainsi son crâne nu et brillant, je n’avais jamais vu un tel visage, un visage qui était à mes yeux, comme je le ressentis sans pouvoir encore me l’exprimer, l’archétype de tout visage humain, sans distinction de sexe ni d’âge ni de beauté, alors ce visage me parut douloureusement parfait et je craignis avançant vers lui ma propre figure toute brouillée de jeunesse timide, de trouble et d’ignorance, de ne pas être à la hauteur des exigences morales que devait avoir tout naturellement la personne à qui sa propre dignité avait donné une telle incarnation – un visage qu’on ne pouvait peser sur aucune balance commune, juger selon aucun des critères habituels.

Marie Ndiaye, extrait de La Cheffe, roman d’une cuisinière.

Tableau ci-dessus :
Jacob Meyer De Haan, Pichet et oignons, vers 1890, musée des beaux arts Quimper, notice.

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