Après la pluie

      Alfred Stieglitz, Berlin vu de ma fenêtre, 1907, photogravure, musée d’Orsay, notice.

      Après la pluie

      Comme un tableau plongé dans l’eau
      la ville prise dans les buées de la vitre
      murs et ciel où roulent les goutelettes
      – impression de la main courant sur l’herbe
      les pailles d’un champ hivernal, main mouillée
      et chaque ombre est épaisse et distante
      le ciel a des lambeaux violacés, une feuille encore
      tremble, racornie, en haut du pommier
      la terre est lourde et muette, enceinte
      d’un imprévisible printemps – la ville
      ici se rassemble comme une botte de paille rose
      couleurs mouillées dans la vitre.

      Paul de Roux, recueil Le front contre la vitre.

Le ciel a voulu honorer L’imprécis de la pluie de Yvette Rodalec, il a plu toute la semaine, et moi-même me laisse transpercer par ce livre ruisselant de beaux textes fluides, en continuant de bloguer sous les gouttes.

Après Camus, je me suis plongée dans les poèmes éclairants de Paul de Roux, que j’aime beaucoup.

      Clarence Hudson White, Gouttes de pluie, 1908, héliogravure, musée d’Orsay, notice.

Au coeur de l’hiver, j’aime vivre un moment particulier, un heure exactement, lumineuse, solitaire, mensuelle, dans la nuit du premier vendredi du mois, à l’église. C’est moi qui choisis ce temps nocturne, parmi ces vingt-quatre heures (de 9h le vendredi à 9h le samedi) de ce qui s’appelle l’adoration du saint sacrement.
Ce titre peut-être grandiloquent ne dira pas grand-chose à certains, j’explique brièvement : L’église est ouverte tout le jour et la nuit, on s’inscrit pour venir prier durant une heure devant l’ostensoir, on est deux au maximum dans l’église afin de ménager l’intimité et le grand silence.

Le choeur est éclairé de cierges et multiples petites lampes, l’orfèvrerie prend un relief merveilleux, surtout dans l’obscurité des heures nocturnes.
Dans la nuit, le silence entre les murs d’époque romane est millénaire, pur, profond, enveloppant.
L’église n’est pas chauffée, le système est en panne depuis presque un an …
Mon heure choisie est 1H-2H dans la longue nuit hivernale.
J’apporte une couverture, et, emmitouflée dans les lainages, je descends au fond de mon coeur et oublie le temps.

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    Nicolas Poussin, L’hiver ou le déluge, entre 1660 et 1664, musée du Louvre, notice

Cette nuit, le silence fut perturbé.
Mais la régularité du bruit qui s’invitait à la méditation permit finalement d’accompagner celle-ci de façon naturelle.
Le fauteur de trouble était la pluie.
Vigoureuse, tapageuse, elle criblait les toits, chutait de la nef sur les bas-côtés en rideaux tumultueux. Elle ne cessait pas.
Ce fond sonore et céleste, sourd et lointain dans les hauteurs de l’architecture, se fondait dans le silence habité du lieu saint. La pluie ne favorise-t-elle pas aussi la fertilité spirituelle ?
Déluge dans le ciel et flaque de lumière sur l’autel, singulière contemplation.
Je bravai à nouveau la pluie en sortant de l’église, puis me glissai en silence dans le lit, au chaud, au sec et l’âme sereine.

6 thoughts on “Après la pluie

  • 05/02/2017 at 09:22
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    La pluie m’aide à paresser. On dirait que tout est en suspens.
    Bon dimanche !

  • 06/02/2017 at 21:42
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    Belle expérience, j’habite trop loin d’une église pour faire la même chose que vous de temps en temps.Dommage.

  • 07/02/2017 at 16:04
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    « Comme le veilleur attend l’aurore.. ». La nuit appelle le jour, la pluie fait place au soleil, le silence ouvre le livre de notre vie, apaise notre nuit, nous rend attentifs au moindre murmur, écarte les murs et nous met au diapason de ceux qui crient, pleurent, prient, contemplent, soignent, ou triment . Temps perdu pour certains, temps suspendu, temps donné pour d’autres, temps de retrouvailles et d’adoration pour ceux et celles qui s’accordent ce moment de retrait ou de retraite ! Temps qui suspend son vol, un court instant pour laisser l’essentiel prendre un peu de place en nos vies et nous transporter au ciel ! « Veillez et priez, vous qui souffrez venez à moi… » temps de dilatation et de dilection, temps d’appréciation, temps de contemplation, temps de propulsion, temps de profusion, temps d’effusion qui nous renvoie à la confusion de ce monde pour y semer quelques graines d’amour, de lumière, de liberté, le temps d’une courte vie….

  • 07/02/2017 at 17:54
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    Oh comme vous le dites bien, Mi♭ , merci beaucoup, et merci aussi à Fa# pour son commentaire. C’est vrai que c’est une heure suspendue dans la nuit qui rend heureux ceux qui se donnent à elle.
    Bonne semaine à vous 😀 !

  • 11/02/2017 at 22:51
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    Je suis très touchée de ce billet très personnel et généreux. Pas croyante au sens propre du terme, je ne vais pas à l’église sans être pour autant athée, mais j’aime me laisser traverser par des moments de recueillement, d’attention au monde… celui-ci en est un, je trouve très beau ce partage intime avec ce qui est divin… L’église est donc si près de chez toi ? C’est bien qu’il soit possible de venir aussi la nuit !

  • 12/02/2017 at 10:52
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    Merci pour tes mots, Sandrion ! J’habite en hiver sur la place de l’Eglise !
    L’église n’est ouverte la nuit qu’une fois par mois, et elle reste sous surveillance puisque nous ne devons la quitter que lorsque le priant de l’heure suivante arrive pour prendre le relais.

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