Camus et la pluie

      Gaston-Ernest Marché (1864-1932), Alger vu d’Hussein-Dey, château-musée Nemours, notice.

Dans son Imprécis de la pluie, Yvette Rodalec cite Camus :

    Voici du moins l’âpre leçon des étés d’Algérie. Mais déjà, la saison tremble et l’été bascule. Premières pluies de septembre, après tant de violences et de raidissements, elles sont comme les premières larmes de la terre délivrée, comme si pendant quelques jours ce pays se mêlait de tendresse. À la même époque pourtant, les caroubiers mettent une odeur d’amour sur toute l’Algérie. Le soir où après la pluie, la terre entière, son ventre mouillé d’une semence au parfum d’amande amère, repose pour s’être donnée tout l’été au soleil. Et voici qu’à nouveau cette odeur consacre les noces de l’homme et de la terre, et fait lever en nous le seul amour vraiment viril en ce monde : périssable et généreux.

    Albert Camus, extrait de L’été à Alger, Noces.

En lisant ce très beau passage de la pluie revenue sur la terre chaude d’Algérie, j’ai pensé à la pluie de New York que Camus a décrite dans ses carnets après son séjour aux Etats Unis en 1946.
Les carnets furent publiés en 1965 par Gallimard.
La différence entre les deux textes est frappante, les sensations de l’écrivain sous la pluie sont opposées.
En Algérie l’averse délivre la terre, exalte ses parfums, la féconde. À New York elle emprisonne, fait perdre espoir, fait tout vaciller dans la grisaille. Les seules couleurs persistantes sont le rouge ou le vert des feux de signalisation.

La pluie de New York est une pluie d’exil. Abondante, visqueuse et compacte, elle coule inlassablement entre les hauts cubes de ciment, sur les avenues soudain assombries comme des fonds de puits. Réfugié dans un taxi, arrêté aux feux rouges, relancé aux feux verts, on se sent tout à coup pris au piège, derrière les essuie-glaces monotones et rapides, qui balaient une eau sans cesse renaissante. On s’assure qu’on pourrait ainsi rouler pendant des heures, sans jamais se délivrer de ces prisons carrées, de ces citernes où l’on patauge, sans l’espoir d’une colline ou d’un arbre vrai. Dans la brume grise, les gratte-ciel devenus blanchâtres se dressent comme les gigantesques sépulcres d’une ville de morts, et semblent vaciller un peu sur leurs bases. Ce sont alors les heures de l’abandon.

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