Une bête bien affable

Sir Edwin Henry Landseer, On n’est jamais mieux que chez soi, vers 1842, V&A Londres, notice et commentaire.

      On connaissait tellement bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien « qu’elle ne connaissait point », elle ne cessait d’y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d’induction et ses heures de liberté.

      – Ce sera le chien de Mme Sazerat, disait Françoise, sans grande conviction, mais dans un but d’apaisement et pour que ma tante ne se « fende pas la tête ».

      – Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat ! répondait ma tante dont l’esprit critique n’admettait pas si facilement un fait.

      – Ah ! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux.

      – Ah ! à moins de ça.

      – Il paraît que c’est une bête bien affable, ajoutait Françoise qui tenait le renseignement de Théodore, spirituelle comme une personne, toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de gracieux. C’est rare qu’une bête qui n’a que cet âge-là soit déjà si galante. Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas le temps de m’amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est seulement pas éclairé, et j’ai encore à plumer mes asperges.

      – Comment, Françoise, encore des asperges ! mais c’est une vraie maladie d’asperges que vous avez cette année, vous allez en fatiguer nos Parisiens !

      – Mais non, madame Octave, ils aiment bien ça. Ils rentreront de l’église avec de l’appétit et vous verrez qu’ils ne les mangeront pas avec le dos de la cuiller.

      – Mais à l’église, ils doivent y être déjà ; vous ferez bien de ne pas perdre de temps. Allez surveiller votre déjeuner.

    Marcel Proust, extrait de Du côté de chez Swann, Combray

Tableau au milieu du texte :
Sir Edwin Henry Landseer, Dignité et audace, 1839, Tate Gallery, notice et commentaire.

La tendre et désuète conversation entre la tante Léonie (veuve de son mari Octave donc appelée madame Octave) et Françoise sa cuisinière à Combray nous rappelle qu’il n’y a pas si longtemps encore, les chiens flânaient librement dans les villages. Certains étaient bien connus, appelés par leur nom, considérés comme des êtres à part entière, respectés, c’étaient des figures dans le village, ils faisaient partie du décor, participaient de l’âme du lieu, de son atmosphère.
Ces bonnes bêtes, couchées nonchalamment au milieu de la chaussée, ne se bougeaient qu’au troisième coup de klaxon, ne craignaient pas de se faire écraser. C’était à l’automobiliste d’attendre que l’animal, seul ou avec un compère, se lève pour élire un coin de trottoir. Ils avaient le tort de fouiller les poubelles qui n’avaient pas la hauteur des bennes actuelles, chapardaient, jappaient, animaient la rue.
C’était une autre vie, moins trépidante, encore moins sécuritaire et hygiénique.

Sir Edwin Henry Landseer, Miettes douteuses, 1858-1859, Wallace Collection Londres, notice.

4 réflexions au sujet de « Une bête bien affable »

  • 22/01/2017 à 10:07
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    Oui, des bouilles irrésistibles !
    Plumer des asperges…
    Bon dimanche Grillon

  • 22/01/2017 à 13:47
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    Oui, le verbe plumer, dans le sens de oter la peau, peler, existe depuis le moyen-âge dans de nombreuses régions de France. On ne le dit plus aujourd’hui. La cuisinière Françoise représente, par excellence, la vieille tradition française.
    Bon dimanche à toi, Syl !

  • 24/01/2017 à 19:56
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    Coucou, Grillon,

    Ça me fait penser à un petit village reculé chez nous, où j’ai entamé la conversation avec une dame qui avait un chien voleur, elle me disait qu’il allait piquer des trucs dans les maisons des gens (beaucoup de gens laissent leur porte ouverte dans ce petit village), et que tous les soirs elle passait chez les gens leur demander ce qui leur appartenait, et leur remettait baskets, pantoufles, et plein d’autres choses que son clebs lui avait ramenées…

    Biz,
    lulu

  • 24/01/2017 à 23:14
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    Coucou Lulu, elle est chouette cette histoire canine 😀 !

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