Un cygne d’autrefois se souvient

imgp7988

      Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
      Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
      Ce lac dur oublié que hante sous le givre
      Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !

      Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
      Magnifique mais qui sans espoir se délivre
      Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
      Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.

      imgp7987

      Tout son col secouera cette blanche agonie
      Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,
      Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.

      Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,
      Il s'immobilise au songe froid de mépris
      Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.

      Stéphane Mallarmé

Ce n’est pas un lac d’eau douce et glacée sur la photo, c’est un bras de mer que je contemplais dans la grisaille de décembre, un peu avant Noël. Le vent avait soufflé les dernières feuilles des arbres sur l’eau sombre, la constellant de points roux égayant un peu le cygne songeur.
Mes photos m’ont paru si banales que je voulais les supprimer, mais Noël est arrivé …

ingresmoitngl

Mon cher mari m’a offert un livre somptueux dont j’ose à peine parler tant il est précieux, extraordinaire, presque inaccessible.
Il mesure quarante centimètres de hauteur et pèse quatre kilos !

imgp8650

imgp8651 Il s’agit d’un fac-similé et de la transcription en clair des premières épreuves corrigées de Un amour de Swann de Marcel Proust, livre publié en 1913.

En ouvrant cet immense ouvrage, que nos genoux seuls ne suffisent pas à soutenir, nous découvrons les belles gardes colorées, décorées d’un motif de tissu qui m’a aussitôt fait penser à la robe de madame Moitessier, que j’avais admirée à l’exposition du musée d’Orsay le 20 décembre.

Ce livre me replonge dans la belle exposition, par un effet de temps muséal retrouvé à travers l’image et le texte.

Motif du Second Empire bien inspiré, car Swann a vécu son amour avec Odette sous le règne de Napoléon III. On suppose que le narrateur de À la recherche du temps perdu est né en 1871 comme Proust, et Un amour de Swann rappelle le moment où Charles rencontre Odette, donc avant la naissance du narrateur. Mais dans la Recherche la chronologie est toujours floue.

Chaque page du livre est double, repliée, d’un coté se trouve le placard d’origine avec ses ratures, ses corrections, ses paperoles écrites de la main de Proust, et en face se trouve transcrit de façon lisible tout ce texte surajouté, annoté, biffé…

imgp8652

Du temps, il va m’en falloir beaucoup pour tout relire d’un Amour de Swann.
Pour l’instant j’ai lu l’introduction de ce bel ouvrage, préface écrite par Charles Méla.
À elle seule elle vaut la peine d’ouvrir ce livre, car elle est merveilleusement élogieuse, poétique et instructive.
Elle rappelle que le nom de Charles Swann veut dire cygne bien sûr, la métaphore est ample et profonde.

imgp8653

Amoureux, Swann se hâte souvent de quitter le dîner des Verdurin pour retrouver Odette dans l’île des Cygnes, sur le grand lac du Bois de Boulogne. Cette île des cygnes est l’un des signes de leur amour.

Le cygne est évoqué chaque fois qu’un être mortel, homme ou femme, a rêvé d’une union féérique.
Le narrateur aime par dessus tout Wagner, Lohengrin, Tannhaüser, et Lohengrin est tiré des vieilles légendes germaniques du Chevalier au Cygne.
Lohengrin, apparaissant dans une nacelle tirée sur le lac par un cygne, doit, à la fin de l’opéra, se séparer de son amour, Elsa.

imgp8654

Le cygne symbolise l’illusion de l’amour, l’amour malheureux.
Dans la Recherche il n’y a pas d’amour heureux, et le cygne revient plusieurs fois, sous forme de nom, de poème, d’image érotique.
Le narrateur avait offert un yacht à son amie Albertine, et celle-ci voulait l’appeler Le cygne. Elle n’aura pas l’occasion de naviguer sur lui, elle meurt accidentellement.
Le narrateur lui avait écrit qu’il allait faire graver sur le bateau les vers du poème de Mallarmé qu’elle aimait tant : un cygne d’autrefois se souvient
Dans Albertine disparue, toute la strophe est reportée.

Ce sonnet de Mallarmé entre en résonance avec tout le roman de Proust.
Souvenirs, regrets d’une vie, travaux inachevés, rêves inaboutis, envols interrompus, tel le cygne pris dans le lac gelé de son ennui.

Ce cher Swann, que j’ai pu voir à l’expo du musée d’Orsay dans le grand tableau de James Tissot
(revoir ici), n’a pas fini d’occuper mes pensées avec ce livre majestueux.

7 réflexions au sujet de « Un cygne d’autrefois se souvient »

  • 07/01/2017 à 19:04
    Permalink

    Quel merveilleux ouvrage, bonne exploration !

  • 08/01/2017 à 10:57
    Permalink

    Magnifique ouvrage !! Tu as été bien gâtée… du coup j’ai relu ton billet sur ce tableau de Tissot sur lequel apparaît ce jeune homme qui a servi de modèle à Swan.

  • 08/01/2017 à 17:49
    Permalink

    Oh heureuse heureuse enviable Doudou ! Quel magnifique cadeau ! Que de belles heures devant vous à le parcourir !

  • 09/01/2017 à 10:25
    Permalink

    Bonne Année chère Grillon !
    Je vais vite voir ce livre… qui plairait à mon mari, parfait pour son anniversaire.
    J’ai vu le Tissot… sublime ! et il me semblait avoir vu ce tableau d’Ingres à Monteauban, mais s’il est à Londres, ça n’est pas possible.
    Je nous souhaite de belles expos pour 2017 !!!

  • 09/01/2017 à 10:27
    Permalink

    Mince ! mon commentaire a disparu. Grillon, suis-je passée dans les indésirables ?
    Je disais que je relevais ce magnifique livre et…
    Une très belle année !!!

  • 10/01/2017 à 17:27
    Permalink

    Je suis très heureuse de vous retrouver et vous souhaite une belle Année 2017.
    Merci de nous faire partager vos petites et grandes joies « culturelles » bien sûr !!!

  • 11/01/2017 à 12:21
    Permalink

    Bonne année, bonne santé à vous, Jacqueline !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.

css.php