Les Dames des Roches Noires

      Claude Monet, Hôtel des Roches Noires Trouville, 1870, musée d’Orsay, commentaire

Ici à l’hôtel des Roches Noires, chaque après-midi, en été, des dames, âgées déjà, se retrouvent sur la terrasse et parlent. On les appelle les Dames des Roches Noires. Tous les jours, tous les après-midi de l’été. On peut parler de sa vie toute sa vie, la vie est considérable.
monetrno Ces femmes parlent sur la terrasse près de la mer, jusqu’à la fraîcheur, jusqu’au crépuscule. Souvent d’autres gens passent et écoutent. Parfois elles les invitent à rester avec elles. Ce sont des femmes qui racontent les événements de leur vie et ceux des autres vies, des autres existences, d’une façon incomparable. Dressées sur les décombres de la guerre, elles parlent depuis 40 ans de l’Europe centrale. Il y a des gens qui se retrouvent là, chaque année, dans ce grand hôtel au bord de la Manche. Pour ça, parler.
15-595963
Elles avaient entre vingt et trente cinq ans en 1940. Elles habitent à Passy en France pour quelques unes. Des dames, ce mot ne veut rien dire si on ne connaît pas celles de la Manche.

L’été, elles rebâtissent l’Europe, à partir de leurs réseaux d’amitiés, de rencontres, de relations mondaines et diplomatiques, des bals de Vienne, de Paris, des morts d’Auschwitz, de l’exil.

Proust venait quelquefois dans cet hôtel. Certaines ont dû le connaître. C’était la chambre 111 sur la mer. Ici. C’est comme si Swann était là dans les couloirs. C’est quand elles sont de très jeunes filles que Swann passe.

Marguerite Duras,
Les Dames des Roches Noires
extrait de : « La vie matérielle »
1987

monettrouvillengl

Avec son style très personnel et séduisant Marguerite Duras revient à Trouville. Rêveries, nostalgie, poésie et petit bavardage, c’est beau.
La vie matérielle est un recueil de courts textes intimistes qui se lit avec plaisir.
Marguerite Duras a vu de ses propres yeux les yeux de vieilles dames qui ont, peut-être dans leur jeune âge, vu Marcel Proust. Des yeux pâlis qui ont croisé autrefois ceux de Marcel et par lui ceux de Swann. Un temps, un roman retrouvés.

Aujourd’hui ce n’est plus possible, ces dames-là ne sont plus de notre monde. On ne peut plus voir que la chambre, la mer, la plage, inchangées, que les yeux de Marcel ont observées, analysées, décrites.

Le tableau dans le texte est :
Renoir, Deux jeunes filles, 1919, MFA Philadelphie, notice.

Une réflexion au sujet de « Les Dames des Roches Noires »

  • 13/11/2016 à 12:19
    Permalink

    J’y suis allée cet été, là et ailleurs sur cette côte. Et j’ai imaginé le temps de Proust et de Monet. Génial…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.

css.php