La Cuisse-de-nymphe-émue

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    Rose, où se satisfont tes anciens amants ?
    […]
    Nous t’achetions telle que Dieu t’avait faite, un peu mordue ici, un peu rousse là, et c’était à nous de te parer, à moins que nous ne te préférions roussie et mordue, un cétoine d’or caché dans la conque de ton oreille. Tu avais trop de feuilles, des boutons comme des radis, un petit escargot au long de la tige, et autant d’épines qu’une pucelle farouche. Maintenant le fleuriste t’épuce et t’épile à la pince, et t’arrache tes coccinelles et tes fourmis, outre deux ou trois rangs extérieurs de pétales.

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    Belle sans tache ni tare, je t’aime mieux à Bagatelle, ou à L’Haÿ. J’irai te voir un de ces jours de juin, chauds, frais, où par tourbillons le vent te pille, et nous fait croire que tu sais encore te prodiguer. Là je lirai inutilement tes noms, que Dieu merci j’oublie incontinent. Qu’ai-je à faire de ton état civil, émaillé des noms de tels vieux généraux, tels grands industriels et autre Mme Robinet ? Passe pour le Président Herriot, parce qu’il a la dégaine – et la compétence – du bon jardinier. Mais ma religion te baptise mieux, Rose, toi que j’appelle en secret Péché pourpre, Abricotine, Neige, Fée, Beauté noire, toi qui soutiens glorieusement l’hommage d’un nom bien païen : la Cuisse-de-nymphe-émue !

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    […]
    Roses sur tiges, le bouton clos comme un oeuf, puis inopinément ouvertes, roses qu’éveille au centre de Paris l’arc-en-ciel prisonnier du jet d’eau, je cherche à quoi vous comparer, en quel éden cueillir les fleurs qui vous vaillent … Je crois que j’ai trouvé. Vous êtes presque aussi belles que les roses torrentielles qui comblent un tout petit enclos de garde-barrière, couvrent une maisonnette de jardinier, treillagent le mur de la rustique auberge, ici, là, ailleurs, partout où elles montrent ce que peuvent, pour notre émerveillement, la rencontre de juin, du hasard, du beau temps, la solitude d’une jeune fille, la main d’un vieil homme rêveur et son bienveillant sécateur …

    Colette, extrait de Pour un herbier, La rose, éd. Fayard, 1991.

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Pour un herbier, le très charmant livre que voilà, qu’on feuillette avec délicatesse pour ne pas altérer l’ineffable beauté, fragile, surannée, précieuse, des pages de Colette !
Un texte et une gravure ancienne par fleur, tulipe, gardénia, jacinthe, glycine …
Un herbier littéraire que la maison Fayard devrait rééditer pour le plaisir des plus jeunes jardiniers.

La dernière phrase me rappelle vivement les plus belles de Marcel Proust, même rythme, même tendresse, même poésie.
Par ailleurs, l’évocation des noms de roses fait penser déjà à Proust, monsieur de Charlus dit qu’il n’aime pas les roses, mais ce sont surtout leurs noms qu’il n’aime pas, car ces pauvres fleurs, dès qu’elles sont belles, sont affligées de titres ronflants comme Baronne de Rothschild ou Maréchale Niel, ce qui jette un froid.

Pour illustration, j’ai choisi un bouquet de Willem van Aelst, il faut aller sur la page du musée et zoomer sur les détails époustouflants de finesse. Une splendeur de vanités !

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Une réflexion au sujet de « La Cuisse-de-nymphe-émue »

  • 04/09/2016 à 08:52
    Permalink

    J’en ai un dans mon jardin et je l’ai choisi pour son nom. Il est très vivace, les fleurs sont belles, le parfum est doux.
    Bon dimanche !

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