en robe de chambre dans sa tour d’ivoire

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Devant un bon petit feu, un chien roulé en boule à ses pieds, un homme en robe de chambre verte est assis dans son fauteuil de lecture, mais il ne lit pas. Son livre gît près de lui, fermé, sur un coffre de bois. Enveloppée, pour la chaleur et le confort d’une écharpe rose, sa tête repose sur un oreiller blanc. Sa main droite tient sa robe fermée, la gauche est glissée dedans, comme pour se tenir au chaud ou sentir les battements de son coeur. Il a les yeux clos et ne voit donc pas (ou préfère ne pas voir) la nonne qui s’approche, un livre de prières et un chapelet dans la main. La nonne est peut-être une allégorie de la foi, rappelant l’homme à ses devoirs spirituels. Sur le côté une grande fenêtre permet d’apercevoir un couple en promenade dans un paysage bucolique appartenant au monde des plaisirs temporels. Le tableau a la forme d’une sorte de trapèze courbe, et prête au décor l’apparence d’une chambre située dans une tour. Peint au pochoir sur le sol en lettres gothiques, on peut lire un seul mot : ACCIDIA.

Alberto Manguel, extrait de Le voyageur & La tour, éd. Actes Sud, octobre 2013.

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Après l’histoire de la lecture, Alberto Manguel s’est attaché à celle des lecteurs.
Il nous fait remarquer un lecteur très particulier dans les Sept péchés capitaux de Bosch :
celui-ci perdu le goût de la lecture.
Son péché est l’acédie, dont j’avais parlé ici.
L’acédie diffère de la paresse par l’action : l’acédie est le total dégoût d’agir, tandis que la paresse pousse à ne faire que ce qui procure du plaisir.

L’homme en robe verte n’a plus aucun goût, pas même celui de lire, et pire encore, ce dégoût le détourne de la religion.

Alberto Manguel explique que le lecteur est un voyageur en chambre, solitaire, et son lieu de lecture devient une tour, ce qu’on appelle une tour d’ivoire.

Tour d’ivoire, l’expression fut inventée par Sainte Beuve en 1830 à propos du poète Vigny qui se réfugiait dans sa retraite haute et pure pour composer.
On trouvera l’explication détaillée sur cette page.

Puisque nous sommes au 15 août, précisons que ces mots « tour d’ivoire » ont pour origine les litanies à la Sainte Vierge, turris eburnea, le cou de Sainte Marie y était comparé à une tour d’ivoire.

      Maurice Denis, Femme lisant dans un transat, 1916, encre, D.A.G. Louvre, notice.

Depuis ce matin je suis en vacances !
Pour une semaine seulement ! La famille est partie, elle va revenir.
Je vais tâcher de bien utiliser ces jours de liberté dans ma tour d’ivoire, avec ou sans robe de chambre, au milieu des livres.

Je viens de passer une dizaine de jours particuliers …
La maison se divisait entre deux générations.

Les anciens, trois messieurs septuagénaires, patataient chaque jour dans le canapé, dès la fin du déjeuner jusqu’à minuit, devant les jeux olympiques. Suspendus aux espoirs de médailles, ils acceptaient de quitter un moment le Brésil pour glisser leurs pieds sous la table, et la gastronomie devait bien valoir ce détour de leur grand écran.

Les plus jeunes ne quittaient pas non plus leurs écrans, ceux-là individuels, qui les rendaient totalement fous, de purs pokémonomanes.
Je tenais à mon fourneau un monologue shakespearien, plantée là comme un lapin.

Je pensais à ma consoeur, la cuisinière de Combray, ma chère Françoise, qui aurait su trouver les mots les plus corsés pour qualifier ses maîtres si elle les avait vus devenir aussi toqués.

    George Jones, titre inconnu, encre sur papier, vers 1888, Tate Londres, notice.

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