chic en robe de chambre

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    Louis Michel van Loo, Denis Diderot, 1767, Louvre, commentaire.

Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l’indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.
Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d’un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l’eau. J’étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l’esclave de la nouvelle.

Denis Diderot, extrait de Regrets sur ma vieille robe de chambre, paru en 1769.
Le texte complet peut se lire ici.

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Diderot n’était pas satisfait du portrait que fit de lui son ami Louis Michel van Loo. Il lui reprochait de lui avoir donné des airs apprêtés de vieille coquette.
De même, lorsque la célèbre salonnière madame Geoffrin, à qui il avait rendu service, crut lui faire plaisir en remplaçant à son insu ses vieux meubles par des neufs, il se lamenta et rédigea ses regrets sur sa vieille robe de chambre qui était plus conforme à son image d’écrivain philosophe.
Un philosophe épris de vérité se doit de vivre dans une robe de chambre sobre, authentique, qui a elle-même bien vécu !

La robe de chambre en satin gris du portrait est neuve, trompeuse, similaire à celle que porte le peintre dans son portrait ci-dessous :

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    Louis Michel van Loo, Autoportrait, 1763, Château de Versailles, notice.

Diderot en vieillissant passe de longues journées en robe de chambre.
Un intéressant article de la Revue du Louvre (1 – 2016) commente l’art de vivre en robe de chambre pour les hommes au XVIIIème siècle.

L’expression robe de chambre apparaît en 1569 (-> Le Robert), c’est un vêtement masculin ou féminin, c’est le « déshabillé des hommes ».

Son origine et son influence sont orientales au XVIIème siècle, par sa forme et ses tissus.
Les étoffes sont ramenées par les vaisseaux de la VOC et de la Compagnie française des Indes Orientales. Les officiers des Compagnies en portent eux-mêmes et en offrent en cadeaux diplomatiques.

La robe de chambre fait partie de la mode des turqueries et des chinoiseries, elle s’enfile au XVIIIème siècle pour prendre le thé, le chocolat, le café, tous produits exotiques.
On la porte avec un turban à la mode turque.
On l’appelle aussi indienne, quand elle est confectionnée dans une toile imprimée des Indes ou imitée des Indes et fabriquée en Europe .

Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, elle est faite dans de riches soieries brochées à grands motifs végétaux.

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    Jacques André Aved, Portrait de Marc de Villiers, 1747, The J. Paul Getty Museum Los Angeles, notice et commentaire.

Voltaire et Rousseau se plaisent eux aussi en robe de chambre.
De nombreux artistes, savants, écrivains se montrent dans ce vêtement à la fois chic et « négligé », « sans façon », qui libère le corps en douceur, et qui est loin de toute vulgarité.

C’est dans l’air du temps, une nouvelle manière de se détacher des conventions et d’appartenir à ce siècle éclairé.

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    Jean-Etienne Liotard, Portrait de Jean-Antoine Guainier Gautier, 1765, pastel, MAH Genève, notice.

3 réflexions au sujet de « chic en robe de chambre »

  • 10/08/2016 à 17:24
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    Indienne ou pas cette tenue décontractée, la robe de chambre me convient bien. Elle libère et le corps et l’esprit. Les idées jaillissent voluptueusement d’un esprit moins contraint par les obligations sociales.

  • 10/08/2016 à 19:42
    Permalink

    C’est que vous êtes philosophe, Mi♭ !
    C’est vrai qu’on est bien en robe de chambre !

  • 11/08/2016 à 14:35
    Permalink

    Je connais bien ce tableau ! C’est celui que je montre à mes élèves, sur un document où j’ai mis aussi ses copains Voltaire, D’Alembert et Montesquieu 🙂

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