Le poète qui éprouve avec allégresse la beauté de toute chose

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    George Inness, Floraison au printemps, Montclair New Jersey, vers 1891, Met New York, notice et commentaire.

L’espion est debout immobile pour relever des plans, un débauché pour guetter une femme, des hommes bien posés s’arrêtent pour voir le progrès d’une nouvelle construction ou d’une démolition importante.
Mais le poète reste arrêté devant toute chose qui ne mérite pas l’attention de l’homme bien posé, de sorte qu’on se demande si c’est un amoureux ou un espion, et, depuis longtemps qu’il semble regarder cet arbre, ce qu’il regarde en réalité.

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Il reste devant cet arbre et tâche de fermer son oreille aux bruits du dehors et de ressentir encore ce qu’il a tout à l’heure senti, quand au milieu de ce jardin public, seul sur la pelouse, cet arbre est apparu devant lui, semblant garder encore comme après un dégel d’innombrables petites boulettes de neige à la pointe de ses rameaux, tant il porte de fleurs blanches.

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Il reste devant cet arbre, mais ce qu’il cherche est sans doute au delà de l’arbre, car il ne sent plus ce qu’il a senti, puis tout d’un coup il le ressent de nouveau, mais ne peut l’approfondir, aller plus loin.
Il semble naturel qu’un voyageur dans une cathédrale reste en admiration devant les ogives de verre sanglant, que l’artiste a déployées par milliers entre les embranchements de bois du vitrail, ou les petites meurtrières dont il a percé le mur en un nombre infini et selon une symétrie mystérieuse.
Mais il ne semble pas naturel qu’un poète reste une heure devant cet arbre à regarder comment l’inconsciente et sûre pensée architecturale, qui s’appelle l’espèce cerisier double, a disposé, le printemps venant, ces innombrables petites fleurs blanches gaufrées et répandant, tant qu’elles ne sont pas flétries, un léger parfum dans le noir et multiple embranchement de cet arbre.

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[…]
Pendant qu’il regarde un arbre, le passant s’arrête pour regarder un équipage ou pour regarder une devanture de bijoutier. Mais le poète qui éprouve avec allégresse la beauté de toute chose, dès qu’il l’a sentie dans les lois mystérieuses qu’il porte en lui, le petit bout qui aboutit à elles, le petit bout qu’il peindra aussi en les peignant, touchant à leurs pieds ou partant de leur front, le poète éprouve et fait connaître avec allégresse la beauté de toutes choses, d’un verre d’eau aussi bien que des diamants, mais de diamants aussi bien que du verre d’eau, d’un champ aussi bien que d’une statue, mais d’une statue aussi bien que d’un champ.

Marcel Proust, extrait de La contemplation artistique, 1909.

    Les tableaux insérés dans le texte, sont, dans l’ordre :

    Antoine Chintreuil, Pommiers et genêts en fleurs, musée d’Orsay, notice.

    Antoine Chintreuil, Pommier, musée d’Orsay, notice.

    Gustave Caillebotte, Pommier en fleurs, vers 1885, musée de Brooklyn, notice.

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    Vincent van Gogh, Vue sur les Alpilles, 1890, musée van Gogh Amsterdam, notice.

J’ai choisi ce texte de Marcel Proust parce que bien sûr c’est Marcel, mais j’aurais pu choisir un autre écrivain parmi la bonne centaine qui est rassemblée dans l’anthologie que voici, et qui représente un manifeste démontrant que le poète habite le monde.

Qu’est-ce que la poésie, pourquoi existe-t-elle, à quoi sert-elle, comment vit-elle ?
Comment les poètes perçoivent-ils le monde ?
Toutes ces questions me font penser à celles que pose le Petit Prince à l’aviateur …

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Habiter poétiquement le monde
éditions POESIS, février 2016.

Ce livre épais de 370 pages ne fait pas lire de la poésie, mais fait découvrir son essence à travers tous ceux qui ont écrit sur elle.

Une centaine de poètes, écrivains, philosophes, ont tenté de définir ce qu’est la poésie, et surtout de préciser les relations entre le poète et la poésie, d’étudier sa manière de voir les choses, donc d’habiter notre monde.

Habiter poétiquement le monde , cette expression est empruntée au poète Hölderlin qui l’a créée dans son poème En bleu adorable.
« En bleu adorable » sont les premiers mots de son long poème et déjà cette formule est très belle et poétique.
Je tenterai d’y revenir dans un autre article.

Ce livre au contenu très riche est passionnant, quand on se laisse un peu habiter par la poésie !

Je dois dire que je me débrouille mal avec mes illustrations. Quand j’ai cité le passage de Sodome et Gomorrhe de Proust, où il est question de pommiers (revoir ici), j’ai montré des estampes de cerisiers, et quand je cite Proust parlant de cerisiers, je montre des tableaux de pommiers. Pardon !

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    Kees van Dongen, Printemps, 1908, musée de l’Ermitage Saint Pétersbourg, notice

5 réflexions au sujet de « Le poète qui éprouve avec allégresse la beauté de toute chose »

  • 12/05/2016 à 13:53
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    Bonjour, Grillon.
    Selon Proust, est-ce que les fleurs de cerisier sentent en France ? Au Japon, on regrette qu’ il n’ y a leur parfum. Ce n’ est pas leurs fleurs mais leurs feuilles qui sentent. On goûte leur parfum quand on mange sakura-mochi couvert d’une feuille.
    http://ramages3.exblog.jp/22763207/

  • 15/05/2016 à 08:39
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    Un printemps bizarre… encore cette année.
    Mes arbres-fleurs sont chargés d’eau et avant même leur épanouissement, ils sont déjà flétris. Alors tes tableaux me font du bien ! Et Proust…
    Bon dimanche Grillon !

  • 18/05/2016 à 09:18
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    Dans mon jardin aussi le printemps n’est pas radieux, les fleurs ont souffert du froid tardif.
    Merci pour ta fidélité, chère Syl !
    Je réponds avec du retard, le week end de Pentecôte fut très chargé pour moi, rempli d’heureuses expériences avec ma famille nombreuse, j’ai du mal à retomber sur le sol des réalités !

  • 18/05/2016 à 09:28
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    Comme toujours, Snowdrop, les images, estampes et photos, de ton blogue sont ravissantes !
    Je crois que Proust, comme tout écrivain, s’emporte dans un certain lyrisme, car les fleurs de cerisier ne sentent rien !

  • 07/06/2016 à 17:46
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    Merci pour ces extraits et les belles illustrations : la toile de George Inness, Floraison au printemps, me plaît particulièrement.

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