La théorie du calamar

jemesouviens

Georges Perec avec Je me souviens m’avait laissé un si bon souvenir que j’attendais beaucoup du nouveau livre de Matthieu Lindon, Je ne me souviens pas (paru en mars 2016 chez P.O.L) .
Qu’en attendais-je exactement, je ne me souviens plus, et à vrai dire je ne me souviens plus bien de ce que j’ai lu.
Je fus un peu déçue, mais la forme négative ne contient-elle pas déjà en elle une forme de déception, de désaveu, de dérision, de contradiction ?
L’écrivain raconte de nombreuses anecdotes de sa jeunesse avec tout le flou qui entoure les premières expériences. On se reconnaît parfois avec plaisir dans cette situation. Il ne se souvient pas, par exemple, de comment il a pu se régaler de la cervelle, moi aussi j’ai beaucoup aimé ce plat dans mes jeunes années, bien rissolée avec du persil haché, et aujourd’hui la seule vue de cette chose m’horrifie.
Il décrit à d’autres moments, avec tant de détails précis, des événements dont il ne se souvient pas qu’on se demande comment fonctionne sa mémoire. Dans d’autres chapitres il prend l’expression « je ne me souviens pas d’avoir fait ou dit ou pensé … » pour formuler tout simplement une négation absolue : il n’a jamais fait, dit, pensé …
L’ensemble m’a personnellement paru désordonné, je ne me souviens pas du but qu’il voulait atteindre en écrivant ce livre.


    J. Vermeer
    , La vue de Delft, vers 1660-1661, Mauritshuis La Haye, notice

Je recopie un passage qui m’a bien plu :

      Je ne me souviens pas de comment je comptais m’y prendre lorsque j’ai eu, il y a des années, l’idée de rédiger un volume de pastiches qui ne prenne pas pour points de départ des écrivains mais des peintres et des musiciens. Je rêvais d’un texte à la manière de Bach, un à la façon de Fragonard, de Rubens, de Mahler. Il n’aurait pas fallu que l’artiste en question apparaisse nommément dans ma fiction, son évidence aurait dû s’imposer au lecteur par la seule force du pastiche. À proprement parler, je n’ai pas renoncé à ce projet : je me suis contenté de ne jamais en écrire la première ligne.

      Matthieu Lindon, extrait de Je ne me souviens pas

Je me souviens alors en lisant ces phrases que l’écrivain Bergotte, mourant d’extase devant La vue de Delft, regrettait de n’avoir pas su écrire comme Vermeer, avec toute la préciosité du pinceau hollandais.

Je ne peux pas dire que je ne me souviens pas de comment j’ai décidé de lire tous les volumes d’À la recherche du temps perdu. (je trouve bizarre cette tournure « je ne souviens pas de comment », mais Matthieu Lindon la répète constamment)

Je me souviens bien de mon premier plongeon dans La Recherche, c’était justement grâce à Vermeer. J’avais lu un catalogue d’une exposition qui lui fut consacrée et il y figurait le passage du Petit pan de mur jaune à propos de la mort de l’écrivain Bergotte. Je décidai donc de retrouver ce chapitre dans La Recherche, et j’achetai les sept livres de poche d’un coup. Je commençai par longtemps je me suis couché de bonne heure et, bien avant d’arriver à la mort de Bergotte, je fus conquise.

41e-jZp7ytL._SX338_BO1,204,203,200_ Il est un écrivain qui écrit comme un musicien, c’est Jean-Michel Maulpoix.

Jean-Michel Maulpoix, Le voyageur à son retour, éd. Le Passeur, février 2016

Un nouveau livre de cet écrivain semble nous tomber du ciel avec toute la grâce d’un flocon de neige ou d’un pétale de cerisier. Depuis qu’un certain dimanche après-midi m’est resté dans la tête, je suis une lectrice inconditionnelle de sa prose poétique.
Il écrit aussi comme un peintre, impressionniste, par petites touches colorées, mélancoliques.

Impressions de voyage, carnets de notes, et joie du retour avec les objets-souvenirs, les sensations …
C’est souvent au retour que le voyage refait dans la tête est le plus beau.

J’aime l’expression de J.M. Maulpoix, théorie du calamar, dans laquelle il fait preuve d’humour.

" Théorie du calamar : Je n'aurai pas tout à fait perdu mon temps, puisque de mon oisiveté et de ma solitude j'aurai fait de l'encre.
Il m'est étrange d'observer comment au fil de ce voyage j'aurai peu à peu assisté au retour de ma langue. Une couture de fils noirs dont il se pourrait bien qu'elle ait pour objet de repriser l'absence, aussi bien que de nouer l'étrange au familier. Je me suis tissé dans ces pages un léger costume de voyageur sur le retour ... "

Jean-Michel Maulpoix, extrait de Le voyageur à son retour.

2 réflexions au sujet de « La théorie du calamar »

  • 24/04/2016 à 15:10
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    Bonjour, encore une page riche, sensible et spirituelle.
    La forme négative est à mes yeux informe,
    on s’ embourbe.
    J’ ai eu, comme tant d’ autres, l’ occasion de contempler le tableau de Vermeer et si je n’ avais pas été bousculée par les visiteurs de l’ exposition, je me serais assise sur la banquette en face et je me serais promenée dans le tableau jusqu’ à avoir mal aux pieds -:)))
    Quant aux fils noirs de couture, cela m’ évoque Peter Pan qui recoud son ombre à la plante de ses pieds afin qu’ elle cesse d’ avoir une vie pour son propre compte.
    Pardonnez toute cette encre…

  • 24/04/2016 à 17:23
    Permalink

    J’aime bien votre effet calamar, Dominique ! J’avais oublié que Peter Pan cousait son ombre. Couture et écriture sont des moyens de se trouver, de se connaître, surtout quand ce n’est pas cousu de fil blanc, quoique dans ce cas, l’encre soit sympathique !

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