La poésie est une alliance de la parole et du silence

corotliseusecouronneel

      Il s’est écoulé l’or des jours,
      Le brun et le bleu des couleurs du soir :
      Sont mortes les douces flûtes du pasteur
      Le brun et le bleu des couleurs du soir
      Il s’est écoulé l’or des jours.

      Georg Trakl, Rondel, traduction de Jean Portante

Il y a toujours des couleurs dans les vers de Trakl, elles rendent sa poésie très imagée.
Le brun, le bleu, et l’or, sont les couleurs qui reviennent souvent, d’une manière presque obsédante.

J’avais recopié une autre traduction de ce rondeau ici.

Comme l’explique l’écrivain Jean Portante dans le livre Lignes de vie (revoir ici), Trakl peint un tableau, avec sa palette personnelle.

Jean Portante avait étudié ce poème au collège, en cours d’allemand, dans sa version originale, et un élève, qui devait le réciter en classe à haute voix, eut le malheur de remplacer le bleu par le rouge. Le visage du professeur s’est décomposé, comme si on venait de détruire le plus précieux des objets.
Un seul mot avait détruit le rondel.

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    Camille Corot, Une femme lisant, 1869-1870, Met New York, notice.

Dans la littérature allemande, depuis Novalis je suppose, le bleu est la couleur de l’esprit, c’est l’âme sereine. Tandis que le rouge, c’est le corps, l’animal. Un loup rouge traverse plusieurs poèmes de Trakl.

Il y avait donc faute grave dans la confusion entre blau et rot.
Ce genre d’anecdote scolaire suffit à marquer les esprits et à ouvrir les yeux d’un élève indifférent à la poésie.

Quel est le poème qui a pu ainsi nous révéler un jour la poésie ?

Pour moi, c’est Emile Verhaeren, le poème qui dit voici le vent cornant novembre, c’était en classe de sixième, en novembre, le bruit des mots (on dit « allitérations ») dans ce poème avait étonné mon oreille enfantine.

IMGP6137 Georg Trakl, Vingt poèmes, traduits et présentés par Guillevic, Aux éditions Obsidiane, Noël 2015.

Dès que j’ai vu ce petit livre à la librairie, je l’ai pris avec une joie double : parce que c’est Trakl, et parce que c’est Guillevic.
Un poète autrichien traduit par un poète breton.

Guillevic, dont j’admire les poèmes, a vécu en Alsace dans son enfance et a donc appris l’allemand.
Il traduit Trakl avec beaucoup de sensibilité, et ce n’est pas facile.
La traduction de la poésie est une chose bien délicate.

Pourquoi Guillevic aimait-il autant Trakl ? Il ne le savait pas précisément, ce poète du crépuscule le bouleversait.

Guillevic affectionne dans la forme du poème la rupture de la phrase, par opposition à la prose qui la laisse courir en continu. Il aime la rupture par le blanc, des mots viennent buter sur du blanc, et pour lui c’est le silence, puisque la poésie est une alliance de la parole et du silence.

Mais, dit Guillevic, sa contradiction est d’adorer Proust chez qui il n’y a pas de rupture. Il pense que Proust en était conscient et qu’il a volontairement défait la phrase en l’éternisant. Au lieu d’employer le système de rupture par le blanc, cher aux poètes, il allonge la phrase d’une façon telle que le silence se met à l’intérieur même de la phrase.

Il me faut relire certaines des plus longues phrases proustiennes pour m’imprégner de leurs silences.

Et pourquoi suis-je séduite moi aussi par Trakl, un poète pourtant rarement évoqué ?
Pour l’automne, ses couleurs, la fin du jour et le moment où l’on allume la lampe, en silence.

corotbleul

8 réflexions au sujet de « La poésie est une alliance de la parole et du silence »

  • 18/03/2016 à 09:12
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    Curieux, je viens d’éteindre le poste radio. L’émission commentait un écrivain dont le nom m’échappe déjà, mais une idée de ce bel esprit fait écho avec ce billet : « la source pure des mots est le silence » !

  • 18/03/2016 à 10:22
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    Il faudrait retrouver le nom de cet écrivain, c’est intéressant ! Vous souvenez-vous, Mi♭ , la rubrique d’Alain Bladuche Delage nous avait appris que le mot « mot » a même racine que « muet » , c’est un son issu du silence !
    Bon week end à vous, avec le soleil et les sons chantants des oiseaux !

  • 18/03/2016 à 16:31
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    Voilà qui donne à réfléchir, je n’ entends pas le silence dans les phrases de Proust ; elles sont même, à mon oreille, d’ une articulation parfaite et chaque mot est entendu.
    Je pense la poésie comme une construction spatiale qui mêle sculpture, peinture et musique.
    Et vous , chère Grillon ?

  • 18/03/2016 à 18:14
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    Réfléchissons, chère Dominique ! Oui, pour moi la poésie est à la fois peinture et musique, elle génère beaucoup d’images et de sons, et elle sculpte une atmosphère. Le silence me semble présent par tout ce qui n’est pas dit mais qui naît dans la pensée, car les vers ne disent pas tout, ils ébauchent, suggèrent, esquissent, le lecteur écrit le reste dans le silence de son imagination.

    Quant aux phrases de Proust, elles sont bien rythmées, ce sont de beaux châssis où chaque mot est entendu en effet, et j’y ai déjà remarqué l’importance du silence, mais dans les plus courtes ! Je donne un exemple qui m’a toujours plu comme tournure de phrase :
    « La mort de Swann m’avait à l’époque bouleversé. La mort de Swann !  »
    Après « La mort de Swann! » , le lecteur marque une pause, non ?

    Cependant, le souvenir, il est vrai, réclame des temps de silence, il faut bien que la pensée retourne en arrière et alors les lèvres ne s’articulent pas. Je crois que le point-virgule est justement la ponctuation du silence au milieu d’une phrase.
    Attention les yeux, je replace ici une très longue de chez longue phrase de la Recherche (peut-être la plus longue ?), où le point-virgule fleurit à plaisir et laisse reprendre souffle. Il s’agit du nouveau salon des Verdurin, quai Conti, qui se constitue des meubles et bibelots de l’ancien appartement de la rue Montalivet et du château de la Raspelière, tout un mélange d’objets qui laisse rêveur Brichot que l’on sent nostalgique des réceptions passées :

    Canapé surgi du rêve entre les fauteuils nouveaux et bien réels, petites chaises revêtues de soie rose, tapis broché de table à jeu élevé à la dignité de personne depuis que, comme une personne, il avait un passé, une mémoire, gardant dans l’ombre froide du quai Conti le hâle de l’ensoleillement par les fenêtres de la rue Montalivet (dont il connaissait l’heure aussi bien que Mme Verdurin elle-même) et par les baies des portes vitrées de Doville, où on l’avait emmené et où il regardait tout le jour, au delà du jardin fleuri, la profonde vallée, en attendant l’heure où Cottard et le flûtiste feraient ensemble leur partie ; bouquet de violettes et de pensées au pastel, présent d’un grand artiste ami, mort depuis, seul fragment survivant d’une vie disparue sans laisser de traces, résumant un grand talent et une longue amitié, rappelant son regard attentif et doux, sa belle main grasse et triste pendant qu’il peignait ; incohérent et joli désordre des cadeaux de fidèles, qui ont suivi partout la maîtresse de la maison et ont fini par prendre l’empreinte et la fixité d’un trait de caractère, d’une ligne de la destinée ; profusion des bouquets de fleurs, des boîtes de chocolat, qui systématisait, ici comme là-bas, son épanouissement suivant un mode de floraison identique ; interpolation curieuse des objets singuliers et superflus qui ont encore l’air de sortir de la boîte où ils ont été offerts et qui restent toute la vie ce qu’ils ont été d’abord, des cadeaux du Premier Janvier ; tous ces objets enfin qu’on ne saurait isoler des autres, mais qui pour Brichot, vieil habitué des fêtes des Verdurin, avaient cette patine, ce velouté des choses auxquelles, leur donnant une sorte de profondeur, vient s’ajouter leur double spirituel ; tout cela éparpillait, faisait chanter devant lui comme autant de touches sonores qui éveillaient dans son coeur des ressemblances aimées, des réminiscences confuses et qui, à même le salon tout actuel, qu’elles marquetaient çà et là, découpaient, délimitaient, comme fait par un beau jour un cadre de soleil sectionnant l’atmosphère, les meubles et les tapis, et la poursuivant d’un coussin à un porte-bouquets, d’un tabouret au relent d’un parfum, d’un mode d’éclairage à une prédominance de couleurs, sculptaient, évoquaient, spiritualisaient, faisaient vivre une forme qui était comme la figure idéale, immanente à leurs logis successifs, du salon des Verdurin.

  • 19/03/2016 à 15:58
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    J’aime le point-virgule, il structure la phrase, il rend l’argumentation compréhensible. Et il porte bien son nom : il n’est plus la virgule, mais pas encore le point. Le point-virgule est dans la continuité, la transition en douceur, alors que le point annonce une rupture.
    J’ai l’impression qu’on le rencontre moins dans les écrits d’aujourd’hui. Il faut dire qu’il a surtout son utilité dans les longues phrases…

  • 19/03/2016 à 16:55
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    Eh oui, le point-virgule est une élégance en voie de disparition ! Dommage ! La subtilité de son emploi s’oublie, on pourrait dire vulgairement qu’il a le cul entre deux chaises, or aujourd’hui, on est bipolaire, blanc ou noir, le presque, le pas encore ou le plus tout à fait n’ont pas leur place les récits actuels, me semble-t-il. Une mode à relancer ! Comme Nathalie Sarraute qui avait remis au goût du jour le point de suspension …

  • 29/03/2016 à 22:25
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    …. et pour tant d’autres raisons encore ! pour les couleurs et les saisons, pour la douceur et la douleur, pour la lumière et l’ombre , pour tant de beauté invoquée ….

    « Er wahrlich liebte die Sonne,
    (……..)
    Nachts blieb er mit seinem Stern allein . »

    Kaspar Hauser Lied

    De la nostalgie de Trakl on ne saurait se lasser …
    Merci Grillon .

  • 30/03/2016 à 09:39
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    Ah, vous aussi aimez Trakl, Summertime, vous l’évoquez si bien, j’en suis enchantée ! Grand merci à vous !

    « Il aimait vraiment le soleil, qui pourpre descendait la colline,
    Les chemins de la forêt, l’oiseau noir qui chantait
    Et la joie de la verdure.
    […]
    Printemps, été et beau l’automne
    Du juste, son pas léger
    Longeant les sombres chambres des rêveurs ;
    La nuit il restait seul avec son étoile ;
    […]
    Chanson de Kaspar Hauser

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