Sous la lampe de Marcel

.

Longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ;

Les trois premières phrases du roman indiquent d’emblée l’éclairage de toute la Recherche : la lueur intime ou fantastique d’une flamme, d’une lampe de chevet, d’une lanterne magique, d’un lustre, d’un vitrail, des phares d’une voiture, du flash d’un appareil photo, la lumière artificielle, ou bien naturelle mais toujours filtrée, la lumière recomposée, imaginée, rallumée et transformée par la mémoire et l’écriture.

La photographie occupe une grande place dans À la recherche du temps perdu, et, en son sens étymologique, elle est l’écriture de la lumière.
L’oeuvre de Marcel Proust a d’ailleurs été écrite à la lueur de sa lampe de chevet, dans sa chambre.

Alors, dans ce petit chapitre que je consacre aux lampes, il me semble utile de rendre hommage à la lampe de Marcel, qui nous éclaire de si belle façon.

Les premières pages nous montrent comment l’esprit du narrateur insomniaque divague entre rêveries et réalité. Il éteint, rallume sa lumière, dans ce jeu de l’obscurité intermittente, il ne sait plus vraiment où il se trouve. Les souvenirs affluent.

      « Tiens, j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir », j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années ; et mon corps, le côté sur lequel je me reposais, gardiens fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement, et que je reverrais mieux tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.
      Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude ; le mur filait dans une autre direction : j’étais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne. Mon Dieu ! Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner ! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’étaient les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

    vuillardchambrerosedimbourg

    Edouard Vuillard, La chambre rose, 1910-1911, NG Edimbourg, notice.

Le narrateur se souvient de l’église de Combray, dans laquelle il allait chaque dimanche : qu’il l’aimait, qu’il revoit bien son église !
Ses vitraux bleus, myosotis de verre, ses tapisseries de soie lumineuses ou fanées, ses sculptures …
Dans une absidiole, un tombeau :

      et s’enfonçant avec sa crypte dans une nuit mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment nervurée comme la membrane d’une immense chauve-souris de pierre, Théodore et sa soeur nous éclairaient d’une bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde valve – comme la trace d’un fossile – avait été creusée, disait-on, « par une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque, s’était détachée d’elle-même des chaînes d’or où elle était suspendue à la place de l’actuelle abside, et, sans que le cristal se brisât, sans que la flamme s’éteignît, s’était enfoncée dans la pierre et l’avait fait mollement céder sous elle ».

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

    Adolf Menzel, Intérieur avec la soeur de l’artiste, Neue Pinakothek Munich, notice

La lampe révèle, trahit, éclaire de sa chaleur unique un moment précieux, fixe un souvenir.
Quand Albertine disparaît, le narrateur prend conscience qu’il n’apercevra plus de la rue la lampe d’Albertine à l’étage : Je compris combien cette lumière qui me semblait venir d’une prison contenait pour moi de plénitude, de vie et de douceur

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.

css.php