Les pieds sur les chenets

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      Chats au coin du feu, 19ème siècle, château de Compiègne, notice

Devant le feu

Par les hivers anciens, quand nous portions la robe,
Tout petits, frais, rosés, tapageurs et joufflus,
Avec nos grands albums, hélas ! Que l’on n’a plus,
Comme on croyait déjà posséder tout le globe !

Assis en rond, le soir, au coin de feu, par groupes,
Image sur image, ainsi combien joyeux
Nous feuilletions, voyant, la gloire dans les yeux,
Passer de beaux dragons qui chevauchaient en troupes !

Je fus de ces heureux d’alors, mais aujourd’hui,
Les pieds sur les chenets, le front terne d’ennui,
Moi qui me sens toujours l’amertume dans l’âme,

J’aperçois défiler, dans un album de flamme,
Ma jeunesse qui va, comme un soldat passant,
Au champ noir de la vie, arme au poing, toute en sang !

Émile Nelligan, recueil Se savoir poète

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      John Edward Soden, Homme fumant dans un salon, 1862, Geffrye museum Londres, notice

Michèle Lalonde, dans son poème Speak white citait son nom, et j’eus envie de connaître mieux ce poète. J’avais déjà rencontré ce nom qui rime avec élégant, mais je n’avais lu aucune de ses oeuvres.
Alors je me les suis procurées complètes, avec le livre que voici :

51lzL16kJmL._SX291_BO1,204,203,200_ Emile Nelligan, Poésies complètes, ed. Biblio-Fides

On y découvre la vie tragique de ce poète né le 24 décembre 1879 à Montréal.
A l’école il est mauvais élève.
Je pense que son esprit ne devait pas correspondre aux attentes des enseignants, j’en sais quelque chose, une fois, dans un devoir de physique à faire en classe, charmant exercice de bac blanc durant quatre heures, je trompai l’ennui et l’ignorance en dessinant des fleurs au bout des lignes des abscisses et des ordonnées de mon graphique, ce fut très très mal pris par le professeur, et je gardai une sainte horreur de cette matière !

Emile ne s’intéressait qu’à la poésie et arrêta définitivement ses études à l’âge de dix-sept ans, au grand désespoir de son père. Il lit Lamartine, Musset, Baudelaire, Verlaine, Rodenbach, Hérédia, Leconte de l’Isle …

Il compose, commence à être publié en 1896 dans des revues, il est élu membre de l’Ecole littéraire de Montréal en 1897.
C’est un créateur fulgurant durant les années 1898-1899, un rêveur solitaire, peu à peu dépressif jusqu’au délire.
En août 1899 il est interné à l’asile pour dégénérescence mentale. Il n’écrit plus que des fragments de poèmes.
Il souffre d’une forme de schizophrénie incurable.
Il reste interné pendant quarante deux ans, jusqu’à sa mort en 1941.

Sa très courte et fulgurante carrière fait penser à celle de Rimbaud, et à un bel arbre brisé.
Il est aujourd’hui un classique, un nom incontournable de la littérature québécoise.

Ma découverte de ses poèmes est un enchantement, j’y reviendrai.

thomsonmbamq

3 réflexions au sujet de « Les pieds sur les chenets »

  • 30/01/2016 à 00:30
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    Bonjour, j’ aime beaucoup l’ anecdote des fleurs abscisses et ordonnées , l’ enseignante à dû tomber raide.
    Il est de ces petits décalages et gros ennuis qui pourraient faire paraître bizarre mais il ne s’ agit que de créativité.

  • 01/02/2016 à 16:06
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    On en rêverait de ce temps passé ! Belle et douce poésie.
    Toi aussi tu dessinais sur tes copies ? Un jour ma prof m’a mis 2 notes. Un 20 pour la déco et un 0 pour les maths.

  • 01/02/2016 à 20:41
    Permalink

    Ha, un 20 en déco, super, ta prof avait quand même de l’humour 😀 !

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