Du côté de chez Grillon du foyer

Une chambre pleine de choses qui ne servaient à rien et qui dissimulaient pudiquement, jusqu’à en rendre l’usage extrêmement difficile, celles qui servaient à quelque chose.

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Mais c’est justement de ces choses qui n’étaient pas là pour ma commodité, mais semblaient être venues pour leur plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté.

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Ces hautes courtines blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d’un sanctuaire ; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d’oreillers en batiste, sous laquelle disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous les festons et les fleurs,

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et que le soir, pour pouvoir me coucher, j’allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à passer la nuit ;

lit5 à côté du lit la trinité du verre à dessins bleus, du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de mon arrivée sur l’ordre de ma tante qui craignait de me la voir « répandre »), sorte d’instruments du culte – presque aussi saints que la précieuse liqueur de fleur d’oranger placée près d’eux dans une ampoule de verre –

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que je n’aurais plus cru de profaner ni même possible d’utiliser pour mon usage personnel que si ç’avaient été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement ;

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ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans épines puisque, chaque fois que j’avais fini de lire et que je voulais me lever, je m’apercevais que j’y étais resté accroché ; cette cloche de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule bavardait dans l’intimité pour des coquillages venus de loin et pour une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever que,

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quand la pendule s’arrêtait, personne, excepté l’horloger, n’aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter ; cette blanche nappe en guipure qui, jetée comme revêtement d’autel sur la commode ornée de deux vases, d’une image du Sauveur et d’un buis bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, rangé là tous les jours quand on avait « fini la chambre » achevait d’évoquer l’idée)
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mais dont les effilochements toujours engagés dans la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d’un seul coup image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher moi-même en me rattrapant au prie-Dieu ;

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cette triple superposition enfin de petits rideaux d’étamine, de grands rideaux de mousseline et de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur d’aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la fenêtre dès que je voulais l’ouvrir ou la fermer, un second étant toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement bouchées par eux qu’elles l’eussent été par un buisson d’aubépines réelles ou par des nids d’hirondelles qui auraient eu la fantaisie de s’installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple, d’ouvrir ou fermer ma croisée, je n’en venais à bout sans le secours de quelqu’un de la maison ;

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toutes ces choses, qui non seulement ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même une entrave, d’ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment n’avaient jamais été mises là pour l’utilité de quelqu’un, peuplaient une chambre de pensées en quelque sorte personnelles,

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avec cet air de prédilection d’avoir choisi de vivre là et de s’y plaire, qu’ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins ou sur les vieux murs, les fleurs.

Marcel Proust, extrait de Journées de lecture, recueil Pastiches et mélanges, éd. L’IMAGINAIRE / Gallimard

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Une phrase, une seule, serpentine, fanfreluchée, truffée de tiroirs, de plis et replis, toute brodée de mots, grouillante d’images comme un store bouillonné, gonflée comme un oreiller, une phrase pleine d’humour qui fait rire, et puis sourire à un passé enfui, retrouvé, une phrase à l’image d’une chambre d’antan, de grand’tante, une chambre où passait délicatement le plumeau, et où revient le stylo …

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On peut relire ces merveilleuses journées de lecture de Proust dans cette réédition de Gallimard qui date de septembre 2013, L’imaginaire, une collection de petits livres blancs que j’aime beaucoup.

Un jeu, cette très longue phrase m’a donné envie de jouer, de piocher dans Pinterest les chambres les plus froufrous que j’ai pu trouver !

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2 comments

  1. « P i n t e r e s t » : un réseau social de plus, inconnu pour moi, jusqu’à ce jour. Grillon, l’un des 25 milliards d’épinglés du site, en a extrait les incroyables illustrations « frou frou » de ce post. Elle/Il élargit ainsi, encore plus, notre horizon « culturel » voire cultuel !

    Grillon y a trouvé ces magnifiques voilages qui donnent couleurs et volumes, avec un parfum et un charme d’antan, au très beau texte de Proust : un rêve fait mots (et photos) ou prose en vers ( « aubépines réelles/ nid d’hirondelles/ pensées personnelles », qu’elles sont belles ces « images ») !

    J’aime tout particulièrement cette pendule qui murmure avec le décor muet de la chambre, encore que les meubles en bois, sous l’effet de la dilatation, doivent bien quelques fois laisser échapper un cri de douleur : « crac » !
    Ah ! ces tic tac déjà entendus à d’autres occasion, avec Grillon ou Haydn.

    comment by Mi♭ — 27/06/2014 @ 10:02
  2. Je suis heureuse que vous ayez apprécié la poésie de cette phrase, Mi♭ , en ayant su traverser sa longueur sans noyade et goûter toutes ses saveurs ! Les phrases de Proust sont difficiles à pénétrer, mais quand on y est immergé, on se dit comme de la mer, qu’est-ce qu’elle est bonne !

    (PS: je viens de corriger mes fautes d’orthographe, oh lala !!)

    comment by Grillon — 27/06/2014 @ 10:52

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