Du côté de chez Grillon du foyer

musique au jardin

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    « Car la musique est douce,
    Fait l’âme harmonieuse et comme un divin choeur
    Eveille mille voix qui chantent dans le coeur. »

    (Victor Hugo, Hernani, V, III)

Pour une famille vraiment vivante où chacun pense, aime et agit, avoir un jardin est une douce chose. Les soirs de printemps, d’été et d’automne, tous, la tâche du jour finie, y sont réunis ; et si petit que soit le jardin, si rapprochées que soient les haies, elles ne sont pas si hautes, qu’elles laissent voir un grand morceau de ciel où chacun lève les yeux, sans parler, en rêvant.

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L’enfant rêve à ses projets d’avenir, à la maison qu’il habitera avec son camarade préféré pour ne le quitter à jamais, à l’inconnu de la terre et de la vie ; le jeune homme rêve au charme mystérieux de celle qu’il aime, la jeune mère à l’avenir de son enfant, la femme autrefois troublée découvre, au fond de ces heures claires, sous les dehors froids de son mari, un regret douloureux qui lui fait pitié.

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Le père en suivant des yeux la fumée qui monte au dessus d’un toit s’attarde aux scènes paisibles de son passé qu’enchante dans le lointain la lumière du soir ; il songe à sa mort prochaine, à la vie de ses enfants après sa mort ; et ainsi l’âme de la famille entière monte religieusement vers le couchant, pendant que le grand tilleul, le marronnier ou le sapin, répand sur elle la bénédiction de son odeur exquise ou de son ombre vénérable.

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Mais pour une famille vraiment vivante , où chacun pense, aime et agit, pour une famille qui a une âme, qu’il est plus doux encore que cette âme puisse, le soir, s’incarner dans une voix, dans la voix claire et intarissable d’une jeune fille ou d’un jeune homme qui a reçu le don de la musique et du chant. L’étranger passant devant la porte du jardin où la famille se tait, craindrait en approchant de rompre en tous comme un rêve religieux ;

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[...] Par moments, comme le vent courbe les herbes et agite longuement les branches, un souffle incline les têtes ou les redresse brusquement. Tous alors, comme si un messager qu’on ne peut voir faisait un récit palpitant, semblent attendre avec anxiété, écouter avec transport ou avec terreur une même nouvelle qui pourtant éveille en chacun des échos divers.

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L’angoisse de la musique est à son comble, ses élans sont brisés par des chutes profondes, suivis d’élans plus désespérés. Son infini lumineux, ses mystérieuses ténèbres, pour le vieillard ce sont les vastes spectacles de la vie et de la mort, pour l’enfant les promesses pressantes de la mer et de la terre, pour l’amoureux, c’est l’infini mystérieux, ce sont les lumineuses ténèbres de l’amour.

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Le penseur voit sa vie morale se dérouler tout entière ; les chutes de la mélodie défaillante sont ses défaillances et ses chutes, et tout son coeur se révèle et s’élance quand la mélodie reprend son vol. Le murmure puissant des harmonies fait tressaillir les profondeurs obscures et riches de son souvenir. L’homme d’action halète dans la mêlée des accords, au galop des vivaces ; il triomphe majestueusement dans les adagios.

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[...] Le musicien qui prétend pourtant ne goûter dans la musique qu’un plaisir technique y éprouve aussi ces émotions significatives, mais enveloppées dans son sentiment de la beauté musicale qui les dérobe à ses propres yeux. Et moi-même enfin, écoutant dans la musique la plus vaste et la plus universelle beauté de la vie et de la mort, de la mer et du ciel, j’y ressens aussi ce que ton charme a de plus particulier et d’unique, ô chère bien-aimée.

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Marcel Proust, Famille écoutant la musique, extraits, recueil Les plaisirs et les Jours, 1893

Proust a introduit cette nouvelle par la citation de Hugo que j’ai recopiée ci-dessus.

Je pensais à ce beau texte du jeune Proust pour la fête toute proche de la musique, quand, cette semaine, j’ai reçu un gros paquet, emballé de mimosa, et illustré ainsi à chaque bout :

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Je pensai qu’il contenait une abondante réserve de madeleines, mais non, c’était une poupée ! La poupée contient dans le regard fébrile de ses yeux riboulants toute l’émotion vibrante et nostalgique d’une sonate de César Franck.

Notre tilleul offre à des centaines d’abeilles sa floraison féconde, et toute sa haute silhouette bourdonne en permanence, devient à lui seul fête de la musique pour l’arrivée de l’été.

Voici en compagnie de Victor une autre poupée, Raynal, que j’ai récemment nettoyée, elle a le visage charnu, le nez court, les yeux noisette en amande des jeunes filles de Renoir :

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Les demoiselles (je cherche des chaussures pour la petite Birgé du milieu) posent sur le piano pour quelques jours en attendant de rejoindre le reste de la fanfare, ma joyeuse collection !

Et je renouvelle vivement mes remerciements à l’amie qui m’a offert Madeleine !

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été,jardin,Marcel Proust,musique @ 10:53 , juin 22, 2014

5 comments

  1. Ma maman fait la collection de vieilles poupées et poupons. J’avoue que ça me fait peur…
    Bonne soirée

    comment by Syl. — 22/06/2014 @ 19:11
  2. Très nombreuses sont les personnes terrifiées par les poupées !
    Une collection naît souvent d’un hasard, d’un souvenir, d’une nostalgie ou d’un manque, de tout cela combiné aussi !

    comment by Grillon — 23/06/2014 @ 11:16
  3. Avec toutes ces délices, nous ne pouvons que nous délecter !
    Ni Proust, ni Franck à votre harmonie j’ajoutes mes modestes harmoniques.
    Je suis cependant comme ce passant qui n’ose franchir le portail de peur de mettre de la pagaille !
    Vous offrez un moment de rêverie pour tous les âges, entre ciel et mer, lumière et obscurité, silences et accords. Votre tilleul bourdonne, parfume, donne le ton, il annonce vos prochains puddings qui fixeront les saveurs pour la joie du palais !
    Ailleurs les accords de sons, de couleurs et coloratures, sur toutes les gammes ou palette, vous ramènent à la vie, du commencement à sa fin : de quoi méditer et contempler éventuellement en portant son œil dans la riche collection de poupées aux regards irrésistibles !

    comment by Mi♭ — 24/06/2014 @ 09:59
  4. « J’ajoute-s, » avec un « s » et « palette » sans « s » , l’équilibre est bon, mais pas grammaticalement, cela me donne le bourdon du désaccord !
    Oh ! Il reste encore 999 voix qui mettent le cœur en harmonie.
    (Curieusement on évoque en ce moment à la TV, le sujet de la notation à l’école : faut-il sanctionner les erreurs ou valider les acquis, ou les « non erreurs » commises ? Nouvel ou nouveaux, accord/s en vue !!!)

    comment by Mi♭ — 24/06/2014 @ 12:29
  5. Cher Mi♭, vos commentaires sont si gentils qu’on ne saurait remarquer les fautes ! ( Et curieusement cet après-midi j’ai entendu sur France-Musique un extrait de la sonate pour piano et violon de César Franck, j’avais passé le même extrait. Alors j’ai dit comme Françoise, la servante de mon narrateur favori : ce sont des copiateurs !! En réalité, c’est que cette sonate vient d’être rééditée chez je ne sais plus quelle maison de disques.)

    comment by Grillon — 24/06/2014 @ 18:02

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