Du côté de chez Grillon du foyer

Chez monsieur Onegin

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Il y a longtemps déjà, j’avais partagé dans ces pages ma passion pour le beau film de Martha Fiennes, Onegin, et depuis que Ralph Fiennes et Liv Tyler incarnent les héros de Pouchkine, le rêve blanc de Saint Pétersbourg ne me quitte plus.
Découvrir la ville en hiver, dans l’éclat glacé de ses couleurs, dans la splendeur de sa blancheur.
Mon rêve s’est calé sur le film, j’imagine la ville lumineuse sous le froid soleil de février, je la vois brumeuse et bleutée, cadre luxueux du miroir gelé de la Neva.
C’est un rêve, le quotidien pétersbourgeois est sans doute plus sombre dans les très longues nuits hivernales, plus gris dans des brouillards humides et tenaces, peu romantique dans notre dure époque de crise économique, de corruption, banditisme, d’invasion touristique permanente. Mais mon rêve se réalise !
Mon mari m’offre le voyage, et nous serons bientôt au pays d’Eugène et Tatiana !

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      Galope, Eugène ? On le devine.
      Oui, tel est bien son but final.
      C’est chez Tatiana qu’Onéguine
      Se transporte, l’original.
      Il entre. L’antichambre est vide.
      Le salon de même. Livide,
      Il ouvre une porte, deux, trois,
      Et reste soudain tout pantois.
      Quelle émotion le secoue !
      Seule, blême, en déshabillé,
      Le visage non maquillé,
      Tania, sans bruit, main sur la joue,
      Lit une lettre en répandant
      Des pleurs en un flot abondant.

      Strophe 40, chapitre VIII de Eugène Onéguine, A. Pouchkine, traduction de Charles Weinstein.

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Une bonne préparation du voyage comporte des lectures, il me faudrait avaler encore Anna Karénine, Guerre et Paix, Crime et châtiment, l’Idiot … l’écoute d’une version lue sur CD en faisant le ménage peut-être ??

Je lis en revanche le roman de Pouchkine, et le savoure autant que les magnifiques prises de vue de mon film favori.
Le saviez-vous, Eugène Onéguine est un roman en vers.
Un long délire onirique de cent-soixante-huit pages.
On peut penser que la rime sans fin décourage,
Au contraire on est emporté dans l’insondable mystère
De cet amour impossible au bord de la Neva
Entre le fier Onéguine et la fidèle Tatiana.

Lol, arrêtons de rimer aussi, je recommande tout particulièrement la traduction de Charles Weinstein aux éditions l’Harmattan. Alexandre Pouchkine a commencé son roman en 1823, et l’a terminé en 1830 après 5541 vers. Charles Weinstein a consacré aussi plusieurs années à cette traduction, rimant également, qui représente un travail considérable. Ne connaissant pas la langue russe, je ne peux pas apprécier la beauté de la version originale ni en entendre la mélodie, mais cette version française me paraît remarquable, tout aussi lyrique.

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Pouchkine a reçu une éducation française, a lu les classiques français, au lycée impérial de Tsarkoïé Sélo il fut surnommé « Français », il fut nourri de manière générale d’une solide culture européenne. Dès le lycée se révéla chez lui une vocation de poète, il a étudié Byron, Chénier, Schiller.
Dans Eugène Onéguine on trouve ainsi de nombreuses citations françaises, anglaises, allemandes, italiennes, et Tatiana se régale de romans français.
Eugène est un caractère follement romantique, cependant le roman ne semble pas être une oeuvre d’un genre purement romantique. On y trouve une étude fine du peuple russe, des aristocrates de la ville comme des paysans de la campagne, très Siècle des Lumières, on y découvre de l’humour, de la satire, et je pense à Jane Austen. D’ailleurs les deux héros s’écrivent des lettres comme dans Pride and Prejudice, et aussi tour à tour s’attirent et se repoussent.

Onéguine est un vrai romantique moderne en déséquilibre dans une époque en plein changement, il représente l’élite intellectuelle du pays, pétrie de culture européenne, mais coupée de ses racines nationales, de la vie réelle en Russie. A l’opposé, Tatiana est une jeune fille de la campagne, attachée à sa terre natale et à ses traditions, la littérature étrangère la fait rêver, mais elle garde la nostalgie de la patrie perdue par les réformes de Pierre Le Grand trop tourné vers l’Europe.

Tout cela dans des vers légers, gracieux qui créent le chef-d’oeuvre.

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4 comments

  1. Bon séjour, Grillon, au pays d’Eugène et de Tatiana. Profitez bien et rapportez-nous de belles images et des histoires comme vous savez les raconter.

    comment by Patricia — 22/01/2014 @ 08:39
  2. J’y suis passée, pendant 2 jours, fin juin (dans le cadre d’un voyage en Finlande). Très beau, très chaud. La langue russe est très perturbante. Saint-Pétersbourg était très touristique, c’était assez désagréable. En revanche, à l’Ermitage, on a étonnamment de la place, il y a beaucoup de monde bien sûr mais on peut tout regarder. Cela reste pour moi un aperçu lumineux sur un pays encore à découvrir.

    comment by nathalie — 22/01/2014 @ 09:10
  3. Et quand les sosies du fier Oneguine et de la fidèle Tatiana auront accompli leur promenade romantique aux bords et abords de la « placide » Nevada, dévêtue de son manteau blanc et irrisée des reflets vénitiens des façades riveraines, le rêve blanc se fera nouvelle et souveraine page écrite, pas forcément en vers, mais en mots de toutes couleurs, senteurs, sensations et émotions, conformément à tout ce que l’on peut lire sur ce blog.
    Bon voyage.

    comment by Mi♭ — 22/01/2014 @ 09:21
  4. Je note livre et film. Ca me semble être fait pour moi !

    comment by Syl. — 26/01/2014 @ 11:40

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