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Donne-moi des livres
qui finissent bien
à défaut de romans
peut-être des poèmes
à défaut de poèmes
peut-être des quatrains
à défaut de quatrains
peut-être un seul vers.
Donne-moi un amour
qui finisse bien
le vôtre s’est échappé
le vôtre a laissé la porte ouverte
à ses fantômes
Tristan et Iseult
Roméo et Juliette
Henri et Yvonne
papa et maman
à jamais réunis
à jamais séparés.

Depuis quarante ans
j’essaie d’écrire une vie
qui finisse bien
depuis quarante ans
je suis mort quarante fois
je suis né quarante et une fois
depuis quarante ans
je suis couturé de séparations
je me réveille la nuit
au milieu d’une plaie
qui laisse chacun
de l’autre côté du sang.
Donne-moi des livres
qui finissent bien
[...]
Laisse la page à sa blancheur
traverse-la
sans l’écrire
Ne t’engage pas dans un vers
que tu regretterais
qui tuerait sur pied
les autres vers

Laisse cette femme à son regard
n’ouvre pas
une histoire qui finira mal
un jour
elle mourra
te quittera
te laissera seul
devant l’immense nostalgie
de la seconde
d’avant la rencontre
quand il était possible
de vivre une histoire
qui finirait bien
ne finirait pas
comme ce vers de Gérald Neveu
la baigneuse file parallèle au désir
comme cet autre de Mallarmé
le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui.
Je ne sais pas nager
mais je la suis
je ne comprends pas le vers de Mallarmé
mais je l’entends
comme j’ai entendu
le bruit court qu’on peut être heureux
et l’ai suivi.
Donne-moi un poème
qui ne commence
ni ne finit
donne-moi un poème.
Yvon Le Men, Besoin de poème, 2006

La poésie française de nos jours n’est pas « subclaquante » comme on pourrait le penser, elle manque peut-être de lecteurs et a surtout besoin qu’on parle d’elle.
La poésie en Bretagne est actuellement riche et abondante, ses poètes sont nombreux et je tente d’en présenter quelques uns parmi tant d’autres. J’ai évoqué rapidement un ancien, Tristan Corbière, j’ai parlé souvent dans le passé de Max Jacob, et aussi de Chateaubriand, il faudrait citer encore les vers de Eugène Guillevic, Pierre Jakez Hélias, René Guy Cadou …
Pourquoi tant de poèmes en Bretagne ? Est-ce ce pays contrasté qui veut ça , à la fois âpre et pourtant si doux ?

On peut découvrir Yvon Le Men sur cette page.
Il a tenu bon, s’est accroché à la poésie comme une bernique à son rocher en menant une rude vie de Bohême. Son livre « Besoin de poème » est son autobiographie douloureuse, bercée de poésie.
Ce recueil est paru en janvier dernier. Pas lu encore !
Ce que j’aime dans la poésie, c’est la surprise. Il faut se laisser emporter et surprendre par des cascades de mots, des lignes stylisées qui donnent au récit un véritable dessin, des inattendus qui donnent une profondeur, une chair au poème. Si le poète met les poings dans ses poches crevées, le lecteur sort du recueil les mains pleines de sable, de vent et de couleurs.
A bientôt pour d’autres poètes …
Les oeuvres ci-dessus sont de :
Georges Mathey, Nature morte aux livres, aquarelle, musée des Ursulines Mâcon
Roger de La Fresnaye, Nature morte aux livres et cartons, 1913, Centre Pompidou Paris, notice
Henri Manguin, Baigneuse, 1905, musée de l’Annonciade Saint Tropez, notice

Mais si Grillon ‘laisse la page à sa blancheur » que pourrions-nous découvrir de cet Yvon Le Men et de ses étranges affirmations en crescendo et decrescendo, que l’on ne regrette absolument pas de découvrir ?
Beau poème de Le Men. Grillon a bien fait de ne pas laisser cette page de blog à sa blancheur (grise toutefois) pour nous faire découvrir, avec son habituel talent, un poète écorché vif, comme tous les poètes.