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Tristan Corbière
La gaffe sur l’épaule,
la joue gonflée de chique,
sur le môle de Roscoff il s’arrête
pour boire un dernier coup de raide
avant l’embarquement
sur le bateau-fantôme de ses jours,
mais à mesure qu’il boit
sa détresse à plein goulot
de ses poches tombent l’or et le sel
et quand soudain il rit
c’est un enfant démesuré
qui s’envole en fumée.
Gérard Le Gouic, recueil Cafés et autres lieux d’amours
Le tableau ci-dessus est de Charles Cottet et conservé au musée des beaux arts de Quimper, la page du musée pour Cottet est ici.
Il me semble que si un peintre peut illustrer la poésie de Corbière, c’est lui, Charles Cottet (1863-1925), qui a peint le caractère tragique, implacable de la mer, avec la sensibilité d’un poète tel que Corbière.

Gérard Le Gouic est un poète breton contemporain qui a énormément écrit, sa poésie est alerte, imagée, souriante, c’est un réel divertissement de lire son savoureux recueil des cafés et autres lieux d’amour.
Sa biographie est ici
Voici par exemple ce poème souvenir d’enfance :
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En descendant du train
on s’arrêtait à L’Abri de la Tempête.
Tante Louise nous accueillait
avec un sourire de Cornouaille
entre tendresse et commerce.
Elle nous coupait des tranches de pain
blanc comme des chemises,
sortait la motte de beurre de la veille,
glissait dans ma poche
une poignée de caramels.
Je repartais sur le porte-bagages
de mon parrain Job Lias,
je riais dans les descentes et les virages,
respirais dans les montées la bonne odeur
du velours mouillé sous les aisselles
qui me rappelait celle des chevaux.
J’avais six ou sept ans.
Malgré la guerre il n’était pas pays
plus libre et plus éternel.
Gérard Le Gouic, recueil Cafés

Antoine Vollon, La motte de beurre, 1875-1885, NG Washington, notice
La motte de beurre me rappelle ma jeunesse, la culture bretonne coule en partie de la baratte !
Sur toutes les tables de cuisine en Finistère trônait une motte de beurre, que seul le sel conservait, pendant quelques jours au moins, en bon état. Il eût été un crime de placer le beurre au réfrigérateur qui allait lui ôter toute son onctuosité, la motte était donc toujours sortie, offrant son dos rond au couteau. Le dôme, fleurdelisé, « margueritisé » ou « vachisé » en son sommet comme un camée d’ivoire, n’avait pas seulement un rôle culinaire, mais aussi décoratif, bibelot comestible renouvelé chaque semaine. Ses courbes jaune pâle adoucissaient le vichy rouge ou bleu roi de la toile cirée. J’allais chercher cette motte à la ferme, et j’ai appris récemment que le fils de la fermière était poète, le poète que j’ai rencontré la semaine dernière … il dut très tôt baratter les mots dans sa tête, et aujourd’hui je déguste volontiers son délicat petit lait poétique.

Petit lait poétique à ne pas confondre avec blanche neige qui en ce moment sévit sur la voisine Normandie ! Là on baratte, ici on patine et s’agglutine, à la rigueur, pour passer le temps on baratine ; là le sel conserve, ici il fait fondre et accessoirement rouiller. Heureux celui qui dans un gymnase ou station service peut se mettre à « l’abri de la tempête » et de rêver à un lendemain moins prosaïque.
Le ♭ toujours décalé.
Que les mots de Gérard Le Gouic sonnent juste! Ses tranches de vie, aux accents évocateurs de Pierre Jakez Hélias, ont gardé leur authenticité le temps d’une à deux décennies. Puis le train de la modernité s’est mis en marche : la terre battue a disparu sous le carrelage, le réfrigérateur a remplacé le garde-manger aux parois grillagées…Une chose cependant est restée intacte : la grande histoire d’amour entre la Bretagne et le beurre. Nul doute, le plaisir du pain beurre est de longue date inscrit dans les gènes du Breton!
Cette poésie illustrée par de si belles photos du ciel, de tableaux riches de gouache et de beurre, je la reçois avec le bonheur de mieux connaître Loeiz Bertholom, Gérard Le Gouic, et ce Bretagne qui est Univers !
Poétiquement, levenez !