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La pipe au poète
Je suis la Pipe d’un poète,
Sa nourrice, et : j’endors sa Bête.
Quand ses chimères éborgnées
Viennent se heurter à son front,
Je fume… Et lui, dans son plafond,
Ne peut plus voir les araignées.
… Je lui fais un ciel, des nuages,
La mer, le désert, des mirages ;
– Il laisse errer là son œil mort…
Et, quand lourde devient la nue,
Il croit voir une ombre connue,
– Et je sens mon tuyau qu’il mord…
– Un autre tourbillon délie
Son âme, son carcan, sa vie !
… Et je me sens m’éteindre. – Il dort –
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
– Dors encor : la Bête est calmée,
File ton rêve jusqu’au bout…
Mon Pauvre !… la fumée est tout.
– S’il est vrai que tout est fumée…
Paris. – Janvier.
Tristan Corbière, recueil Les amours jaunes

Gustave Courbet, Portrait de Baudelaire, musée Fabre Montpellier, page du musée (taper « Courbet » pour entendre un commentaire audio)
Tristan Corbière est tant connu aujourd’hui, qu’on l’imagine en vieux poète glorifié par une longue carrière. Il est en réalité mort à l’âge de trente ans.
Le poète breton est né en 1845 près de Morlaix, il s’installe à Roscoff où il fréquente activement les marins en leur consacrant de poignants poèmes, il voyage en Italie en 1870, son recueil de poésies « Les amours jaunes » publié en 1873 passe inaperçu, il tombe malade et meurt en 1875.

La pipe au poète n’est pas un poème de la mer, bien que celle-ci soit évoquée, mais le sommeil est là, l’endormissement revient souvent dans les vers de Corbière que l’on peut consommer sans modération !
Très beau portrait d’une pipe qui soulage le mal-être du pauvre poète.
Vincent van Gogh, La chaise de Van Gogh, 1888, NG Londres, notice

encore une belle journée, avec la découverte d’un Courbet, d’une pipe doucement fumante sous la neige… et le régal toujours assuré du jeu des mots du Grillon ! Merci !
Tristan Corbière a écrit : « Et là je me sens comme un rayon » (se frappant le front). Cette jolie phrase introduit un livre de Louis Nucéra, Mes rayons de soleil. Je connais peu l’oeuvre de Corbière. Sauriez-vous retrouver, Grillon, le texte ou le poème d’appartenance ? D’avance, merci. Bonne journée.
Ce vers se trouve dans le très très long poème « Un jeune qui s’en va » (du recueil Les Amours Jaunes) , voici le début du poème :
UN JEUNE QUI S’EN VA
Morire.
Oh le printemps!—Je voudrais paître!…
C’est drôle, est-ce pas: Les mourants
Font toujours ouvrir leur fenêtre,
Jaloux de leur part de printemps!
Oh le printemps! Je veux écrire!
Donne-moi mon bout de crayon
—Mon bout de crayon, c’est ma lyre—
Et—là—je me sens un rayon.
Vite!… j’ai vu, dans mon délire,
Venir me manger dans la main
La Gloire qui voulait me lire!
—La gloire n’attend pas demain.—
Sur ton bras, soutiens ton poète,
Toi, sa Muse, quand il chantait,
Son Sourire quand il mourait,
Et sa Fête … quand c’était fête!
[...]
Corbière se sentait un poète raté, désespéré, un poète maudit, incompris, il faut dire qu’il avait innové, refusant la rime harmonieuse, il préférait les rythmes rompus, les images saugrenues, les rimes bancales, aujourd’hui nous les apprécions, mais son époque n’y était pas préparée.
Merci infiniment, Grillon. Vous êtes une fée.