Du côté de chez Grillon du foyer

Jean-Marie, Maurice, Benoît-Joseph, Anne-Geneviève ……

Notre-Dame plonge l’entre-lac de ses arcs boutants dans la baie immense, pique sa flèche noire dans un ciel de traîne, vaisseau de pierre amarré là depuis huit siècles et demi. En plissant les yeux, on verrait presque se dresser le mont Saint Michel ; les mouettes innombrables fouettent un léger vent marin. C’est marée haute, me suis-je dit. Mais l’heure du jusant ne vient pas, la Seine n’est pas l’Odet.

Le fleuve s’évade et pourtant, ce ne sont pas les cadenas qui manquent pour la retenir !
Etrange, cette mode de la serrure qui ceinture tous les ponts munis de rambardes grillagées ! Cette quincaillerie disgracieuse amuse, distrait, intrigue, fait presque oublier la beauté du lieu et la crue hivernale.

Du musée Carnavalet au musée Eugène Delacroix, mon chemin m’a conduite au chevet de Notre-Dame. Pour ses huit-cent-cinquante ans, elle retrouve toutes ses cloches. Elles avaient été descendues à la Révolution, la plupart fondues pour la fabrication des canons, Napoléon 1er fit heureusement remonter dans sa tour le seul rescapé du massacre, le gros bourdon Emmanuel.

Les Parisiens ont eu cette chance extraordinaire de voir arriver les nouvelles cloches en janvier, elles sont exposées dans la nef de Notre-Dame jusqu’au 25 février. Je craignais que l’affluence soit trop forte pour une visite sereine, du moins possible, mais la foule fut modérée cette semaine, et j’ai pu admirer les demoiselles de bronze poli et d’airain.

Il y avait Jean-Marie, Maurice, Benoît-Joseph, Etienne, Marcel, Denis, Anne-Geneviève, Gabriel et puis Paulette Marie.

Les huit cloches de bronze rutilant comme de l’or ont été fondues à Villedieu les Poêles, et le petit bourdon Marie, en airain, a été fabriqué aux Pays-bas dans la maison Eijsbouts à Asten.
On peut entendre le son de Marie dans ce petit film :

La bénédiction des cloches de Notre-Dame de Paris from Pèlerin Vidéo on Vimeo.

Les cloches portent le nom de saints qui ont marqué la vie du diocèse de Paris et de l’Eglise.

Dans quelques jours, ces jeunes filles fringantes, chacune d’un poids de deux tonnes environ, vont prendre leur place pour plusieurs siècles dans les tours de la cathédrale.

En tête de file, au plus près du choeur, se trouve le petit bourdon néerlandais, Marie, six tonnes d’airain, dont la marraine est la grande-duchesse de Luxembourg.

C’est impressionnant de penser qu’une cloche aussi lourde va s’élever parmi ces hautes pierres et s’envoler dans un son cristallin lors des grandes occasions.

Une cloche a retenu particulièrement mon attention …

Saint Marcel, neuvième évêque de Paris au Vème siècle. Il était particulièrement vénéré par les Parisiens pour sa charité envers les pauvres et les malades.

Cette cloche me lance dans l’irrésistible tentation de recopier un passage de A la recherche du temps perdu. C’est au début du roman, le narrateur se souvient de l’église de Combray, qui n’avait rien d’extraordinaire, qui n’était même pas belle, mais qui était si chère au coeur de sa grand-mère. Les cloches couronnaient, consacraient toutes les heures de Combray, de son enfance, de ses vacances chez tante Léonie. Devenu adulte, il s’émeut toujours devant un simple clocher, une vue qui lui fait écrire ces mots vibrant d’émotion :

Et aujourd’hui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m’a « mis dans mon chemin » me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d’hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d’une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue, le passant, s’il se retourne pour s’assurer que je ne m’égare pas, peut, à son étonnement, m’apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l’oubli qui s’assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l’heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue… mais… c’est dans mon coeur…

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

Marcel Proust,Tourisme @ 10:31 , février 18, 2013

5 comments

  1. Votre article me replonge dans cette très belle émission « Des Racines et des Ailes » consacrée à ce merveilleux anniversaire de Notre Dame de Paris, regardée avec émotion et grand intérêt la semaine dernière à la télévision.
    Mais pourquoi, Grillon, avez-vous barré « Paulette » dans votre article?? Cela ne m’aurait pas dérangée d’avoir « l’air cloche » et de produire une si belle musique!!
    PS: le mémorail aux victimes de la Shoa se trouve-t-il toujours dans la pointe de l’île de la Cité??

    comment by Paulette — 19/02/2013 @ 10:41
  2. Changeant de gamme et de registre, par une incursion dans l’espace et le temps, avec des mots, des sons, des photos, Grillon, au delà de la littérature, nous donne envie de parfaire nos connaissances au pays de la campanologie.

    Continuons donc cette exploration en sons, lumières et prières, avec la lecture et l’écoute offerte par le site :

    http://www.notredamedeparis2013.com/projets/nouvelle-sonnerie-de-cloches/

    3,5 minutes de sonnerie, nous y sont offertes avant que ces cloches ne se fassent entendre aux franciliens le jour des Rameaux, 23/3/13.

    N’oublions pas que, en ce lieu sacré, quelques Femen réchauffées, ont voulu se distinguer, en faisant entendre leur son qui cloche, en dévoilant, comme d’habitude, leur corps et en manifestant en sus leur crise de Foi et leur hostilité au pape Benoît XVI.
    L’acte de ces pauvrettes, a été immortalisé par des photos qui se trouvent sur internet, mais je ne dévoilerai point de sites, autrement que par ces mots.

    Merci à Grillon pour son tourisme aux échos proustiens et aux sons parisiens.

    comment by Mi♭ — 19/02/2013 @ 11:55
  3. Youpiiiiii ! Le Grillon est de retour, annoncé par les cloches !

    comment by l'apprentie papetière — 19/02/2013 @ 14:57
  4. Merci beaucoup, Mi♭ , pour ce lien vers le site de Notre-Dame qui indique aussi le détail des neuf prénoms, je ne pouvais pas tout inscrire, mon article était déjà fort long !

    Paulette, je n’ai pas regardé si le mémorial était toujours là, alors je ne saurai vous répondre. Je gardais surtout la tête en l’air, à observer les toits de la cathédrale !

    Eh oui, l’apprentie, les cloches m’annoncent, hum, ce n’est pas très discret ! Je suis revenue de Paris avec ma petite fille que je garde cette semaine, alors le blogage m’est limité, je vais faire mon possible !

    comment by Grillon — 19/02/2013 @ 15:15
  5. http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9morial_des_Martyrs_de_la_D%C3%A9portation

    comment by Mi? — 19/02/2013 @ 18:00

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