Le Caravage, Les musiciens, 1995, Met New York, page du musée
Bayer aux corneilles : « rêvasser, perdre son temps à regarder en l’air niaisement » dit le dictionnaire. Rêvasser en regardant des choses aussi insignifiantes que l’est la corneille pour le chasseur.
Ce n’est pas le sens de cette expression qui m’étonne , tout le monde sait ce que cela veut dire, mais c’est l’orthographe du verbe bayer.
Honnêtement, j’aurais écrit « bâiller » !
Alors, zou, ouvrons le dictionnaire pour vérifier sans rêvasser !
Le verbe bayer est une autre forme du verbe béer.

Béer, ou bayer, signifie ouvrir, en particulier pour la bouche. Du verbe béer, on n’a retenu couramment que le participe passé au féminin, bée, et le participe présent, béant.
Bée est même une exception à la règle, car le participe passé accordé au féminin des verbes en éer comporte trois e, exemple : créée.
Bouche bée : bouche ouverte d’étonnement, d’admiration.
Le verbe ébahir, qui suscite l’admiration, a d’ailleurs la même racine que bayer.
C’est amusant, on retrouve la bouche bée dans le mot bégueule qui désigne la même chose avec un terme plus vulgaire : gueule ouverte. La bégueule ouvre la bouche de dégoût, c’est une femme particulièrement prude.
Le Caravage, Petit vendeur de fruits, Galerie Borghèse Rome
La baie, ouverture pratiquée dans un mur pour y mettre une fenêtre, vient aussi de bayer. Quant au verbe bâiller, il est de la même racine encore, tous ces mots proviennent du latin bataculare, signifiant « ouvrir la bouche involontairement sous l’effet de la faim, du sommeil, ou de l’ennui ».
Amusant, toutes ces choses qui nous font ouvrir la bouche : faim, sommeil, ennui, admiration, rêvasserie, étonnement, rhume, chant, parole, frayeur, et le dentiste !
J’ai choisi des tableaux du Caravage, parce qu’ils sont nombreux à montrer un personnage ouvrant la bouche, particulièrement dans les oeuvres de jeunesse. Pourquoi cette bouche bée ? Je pense que ce détail servait le caractère instantané que recherchait toujours le Caravage, instantanéité et vérité de la lumière saisie en clair-obscur, des visages, des expressions et des gestes.
Le Caravage, Petit Bacchus malade, vers 1590, Galerie Borghèse Rome

Oh la belle corbeille de fruits, petite soeur presque jumelle de l’éblouissante Canestra di frutta (reposant seule au bas d’une toile mordorée, une rare nature morte du Caravage me semble-t-il), tout récemment longuement admirée à Milan ! Merci Grillon ! (Votre évocation du chasseur me fait aussi penser au joli « Petit livre des expressions familières » de Dominique Foufelle.)
C’est la célèbre corbeille de la galerie Ambrosienne ! C’est en effet la seule nature morte du Caravage, qui était un trompe-l’oeil à la manière antique, tout comme les peintures de Pompéi avaient pour but de tromper les spectateurs. Caravage avait déclaré : » il me coûte autant de faire un bon tableau de fruits qu’un bon tableau de figures. »
Je ne connais pas ce petit livre de Dominique Foufelle, ça m’intéresse
!
et voilà comment on s’instruit … je pensais aussi au verbe bailler ..
Avec un tel article, comme pour les autres, on ne peut pas « bailler » aux corneilles, mais, pleins d’admiration nous restons, bien sur, bouche bée.
Ah ! ces richesses linguistiques, vous rafraichissez le goût mis en tête une lointaine année où, en cinquième, je m’initiais au grec, après le latin et ses « rosa, rosae », que je vous offre dans mon « canestro » de mots.
ah ben :-0 comme on dit en smiley /emoticon !
J’en suis tout ébaubie…
Merci !