
Edgar Degas, Bouderie, vers 1870, Met New York, notice.
Dimanche de grisaille, gggrrr, le temps gris n’en finit pas, la bouderie du soleil s’éternise …
En regardant hier ce tableau de robes jumelles d’un gris lumineux, j’eus envie de rassembler toutes les robes grises rencontrées au hasard de mes visites de musées, souvent griseries virtuelles, et comme ces jeunes filles lisent dans un train, j’ai repensé au train de Balbec, dans lequel discutent longuement les amis se rendant chez madame Verdurin ou revenant de ses « mercredis ».
Il est justement question de robes grises entre monsieur de Charlus et Albertine.
Augustus Leopold Egg, Compagnons de voyage, 1862, musée de Birmingham, notice
« De quoi parliez-vous donc ? dit Albertine étonnée du ton solennel de père de famille que venait d’usurper M. de Charlus. – De Balzac, se hâta de répondre le baron, et vous avez justement ce soir la toilette de la princesse de Cadignan, pas la première, celle du dîner, mais la seconde. »

Alexandre Cabanel, Portrait de la comtesse Vorontsova-Dashkova, 1873, Ermitage Saint Pétersbourg, notice.
Cette rencontre tenait à ce que, pour choisir des toilettes à Albertine, je m’inspirais du goût qu’elle s’était formé grâce à Elstir, lequel appréciait beaucoup une sobriété qu’on eût pu appeler britannique s’il ne s’y était allié plus de douceur, de mollesse française. Le plus souvent, les robes qu’il préférait offraient aux regards une harmonieuse combinaison de couleurs grises, comme celle de Diane de Cadignan.
Charles-François Marchal, Pénélope, Met New York, notice
Il n’y avait guère que M. de Charlus pour savoir apprécier à leur véritable valeur les toilettes d’Albertine ; tout de suite ses yeux découvraient ce qui en faisait la rareté, le prix ; il n’aurait jamais dit le nom d’une étoffe pour une autre et reconnaissait le faiseur.
Ary Scheffer, Portrait de la princesse Marie d’Orléans, musée Condé Chantilly, notice
Seulement il aimait mieux – pour les femmes – un peu plus d’éclat et de couleur que n’en tolérait Elstir. Aussi, ce soir-là, me lança-t-elle un regard moitié souriant, moitié inquiet, en courbant son petit nez rose de chatte. En effet, croisant sur sa jupe de crêpe de chine gris, sa jaquette de cheviote grise laissait croire qu’Albertine était tout en gris.
John White Alexander, Portrait gris, vers 1893, musée d’Orsay, page du musée.
Mais me faisant signe de l’aider, parce que ses manches bouffantes avaient besoin d’être aplaties ou relevées pour entrer ou retirer sa jaquette, elle ôta celle-ci, et comme ces manches étaient d’un écossais très doux, rose, bleu pâle, verdâtre, gorge-de-pigeon, ce fut comme si dans un ciel gris s’était formé un arc-en-ciel.
Whistler, Portrait de Lady Meux, 1881-82, Frick collection New York, commentaire
Et elle se demandait si cela allait plaire à M. de Charlus. « Ah ! s’écria celui-ci ravi, voilà un rayon, un prisme de couleur. Je vous fais tous mes compliments. – Mais Monsieur seul en a mérité, répondit gentiment Albertine en me désignant, car elle aimait montrer ce qui lui venait de moi. –
Edouard Manet, Dans la serre, 1879, Nationalgalerie Berlin
Il n’y a que les femmes qui ne savent pas s’habiller qui craignent la couleur, reprit M. de Charlus. On peut être éclatante sans vulgarité et douce sans fadeur.
Horace Vernet, Portrait de Louise Vernet fille de l’artiste, musée du Louvre, page du musée.
D’ailleurs vous n’avez pas les mêmes raisons que Mme de Cadignan de vouloir paraître détachée de la vie, car c’était l’idée qu’elle voulait inculquer à d’Arthez par cette toilette grise. »
Adélaïde Labille-Guiard, Femme écrivant une lettre à ses enfants, mba Quimper, notice.
Albertine, qu’intéressait ce muet langage des robes, questionna M. de Charlus sur la princesse de Cadignan. « Oh ! c’est une nouvelle exquise, dit le baron d’un ton rêveur.
Marcel Proust, extrait de Sodome et Gomorrhe, chapitre III

Adélaïde Labille-Guiard ( 1749-1803 ), Autoportrait avec deux élèves, 1785, Met New York commentaire du musée
L’étoffe écossaise des manches, d’une harmonie subtile de tons pastels, lance un arc-en-ciel dans le ciel gris. La métaphore atmosphérique et merveilleuse !
J’aime Proust follement quand il parle de toilettes.
Fernand Khnopff, Portrait de Marie Monnom, 1887, musée d’Orsay, commentaire du musée
C’était un jeu du dimanche, retrouver ces robes grises autour desquelles j’ai blogué dans le passé.
Elles sont nombreuses, ces toilettes grises des toiles peintes, et les artistes déploient un talent extraordinaire pour travailler cette couleur qui n’en est pas une, qui contient en elle toutes les couleurs de l’arc en ciel triturées ensemble sur la palette grise.
J.E. Millais, Portrait de Mary Endicott, 1890-1891, musée de Birmingham, notice.
J’espère malgré tout que le soleil tiendra bon la semaine prochaine, donnera au ciel un bleu grand teint
!
Edgar Degas, Portrait d’une dame en gris, vers 1865, Met New York, notice

Superbe association du texte et des peintures choisies avec soin.
le talent de chaque peintre pour représenter le gris et les matières textiles me fascine…Velours, satin, taffetas, soierie, coton, organdi, voile…plus vrais que nature…
Que j’aime quand tu t’amuses ainsi le dimanche, en compagnie de Proust et avec de splendides tableaux que je découvre souvent pour la première fois!