Jules-Achille Noël, L’arrivée de la diligence à Quimper Corentin, 1873, mba Quimper, notice
Une nuit d’écriture à Quimper, ce fut ma nouvelle expérience hier soir et je m’empresse de la relater ici tant l’exercice m’a plu.
Autour d’une animatrice, un groupe de huit femmes. Osons ! Osons écrire à propos d’un concert musical auquel nous venions d’assister dans une yourte sur le parvis du théâtre de Cornouaille.
C’est à la mode , les yourtes, autrement dit une petite tente ronde améliorée, celle-ci savamment équipée au point de vue sonore pour accéder à l’appellation de « sonophore », et pour accueillir en son centre deux musiciens, entourés d’auditeurs (mal)assis sur des coussins.
L’oeuvre jouée s’appelait Ostinato, et voici la page qui lui est consacrée ici.

Nous avions l’intention de nous promener dans les rues de Quimper après le concert, mais le temps qu’il faisait et le temps qui passe nous ont obligées à rester dans le théâtre jusqu’à sa fermeture à minuit.
Nous nous sommes donc installées autour d’une table dans le foyer du théâtre de Cornouaille et avons d’abord appris ce que veut dire le mot ostinato.
C’est un terme musical qui désigne une phrase répétitive accompagnant l’oeuvre en base continue, et l’exemple le plus connu est le Boléro de Ravel.
L’oeuvre intitulée Ostinato que nous avons écoutée comportait en effet un refrain, commençant doucement comme dans le Boléro, puis s’amplifiant en se polluant de sons divers, se calmant et reprenant jusqu’à devenir inaudible. Du moins était-ce là mon ressenti personnel.

Puis vint notre temps de l’écriture. Notre animatrice, remarquable par sa façon intelligente et originale de nous guider, nous donna quelques directives. Il fallut d’abord écrire une phrase courte, celle qui deviendrait le refrain de notre texte à l’image de l’ostinato, puis nous devions noter les images qui nous étaient venues à l’écoute de la musique, indiquer dans lequel des quatre éléments, air, feu, eau, terre, nous plaçait ce concert, enfin nous avions la consigne d’écrire en continu, sans point, sans majuscule, pour ne pas rompre le fil de l’écriture et donner un effet de fragments enchaînés.

Ferdinand Loyen Du Puigaudeau, Paysage à la chaumière, 1921, mba Quimper, notice
Ce qui est passionnant dans ces ateliers d’écriture, c’est de découvrir la variété d’images, de textes, qui naissent dans l’imagination des participants.
Vous avez une heure pour écrire, jusqu’à 23H, nous dit notre animatrice, elle ajoute que pendant ce temps, elle va demander aux deux musiciens de venir écouter la lecture de nos textes.
Oh non, lui dis-je, pressentant que mon texte à venir ne serait peut-être pas flatteur aux oreilles des musiciens.
A la fin de l’exercice, nous avons donc lu chacune notre écrit, le hasard a voulu que je fusse la dernière à lire. C’était peut-être mieux ainsi !

Charles Filiger, Paysage du Pouldu, vers 1892, mba Quimper, notice
Eléments différents : la musique inspira l’air à l’une, le feu à d’autres, la terre, ou l’eau … dans des textes souvent poétiques, colorés, des voyages vers des contrées proches ou lointaines, Bornéo, la Roumanie, l’Irlande, la Bretagne … la danse, l’amour, le deuil, la mélancolie …
Quand vint mon tour de lire mon histoire, l’animatrice comprit enfin que les musiciens, occupés ailleurs, eurent de la chance de ne pas pouvoir venir nous écouter.
Mais en leur présence, j’aurais placé mon joker !

Emile Jourdan, Scène de grenier, 1911, mba Quimper, notice
Voilà ce que « Ostinato » me fit écrire :
L’eau du bain était bouillante … un filet tiède glisse sur la paroi de la baignoire, faisant bruire l’émail poreux, peu à peu le fond terne, gris, rêche, se couvre d’une onde mélodieuse, mais les canalisations anciennes de la maison ne permettent pas un débit régulier, hoquets des tuyaux, arrêt intempestif de l’eau, brusques coups de bélier … le niveau du bain monte avec le son du torrent, tandis que la couleur de l’eau s’assombrit, il faut se plonger dans le bouillon d’une installation sanitaire obsolète et le robinet cliquette, comme un squelette dans les courants d’air d’un château hanté … le baigneur est emporté dans ce courant d’eau, il traverse le Styx, fleuve noir bouillant de bruit, l’immersion lui fait horreur, préfigure son jugement dernier, des anges musiciens se déchaînent autour de lui … fermer le robinet songe-t-il, malgré l’eau froide et grise et l’espoir d’un jet pur, clair, plus chaud, le chauffe-eau doit être en panne dans cette maison hantée, la poignée de l’eau froide lui reste dans la main, le vacarme s’arrête enfin, une brume blanche éclaircit le bain, la température monte alors, l’engourdit, le silence brûle sa peau dans une vapeur floconneuse, sa main tente d’atteindre encore le robinet rompu, il ne peut pas réguler le flux heurté qui ébouillante ses oreilles, ce silence bouillant cuit ses jambes et dans un dernier sursaut il saisit la chaîne retenant la bonde, la tire d’un coup sec dans l’eau lourde, un grondement sourd des profondeurs de la baignoire, le ronflement de l’eau augmente sous son dos, la buée sonore s’épaissit autour de sa tête, les tourbillons liquides l’entraînent vers l’oeil noir du siphon, il va mourir, happé par le vacarme du Niagara, l’eau du bain était vraiment bouillante, elle l’avait endormi dans un cauchemar de plomberie, syncope, contre-point dans le silence bleuté de sa salle de bain décorée d’une note trop moderne, un bruit final le secoua, le craquement grinçant du flacon vide de shampooing qu’il écrasa machinalement entre ses doigts

Très bel article. Merci. Oui, le Styx… avec le i grec…
oops, pardon, je corrige !
j’ai aimé votre texte qui venait raconter avec force vos impressions du debut de l’article. et merci pour les tableaux !
Savoir donner son avis , honnete, sans tricher mais sans attaquer les personnes, c’est pas facile, c’est même tout un art !
Tu t’es montrée très habile dans l’art de ne pas y toucher mais je crois avoir bien perçu ce « silence bouillant »! Aïe!
On a compris que je n’ai pas vraiment aimé ce concert … quant au texte qu’il m’inspirait, cela coulait de source pour moi : nous étions dans cette tente comme dans une baignoire pour prendre un bain sonore. Les oreilles me chauffaient tellement que le bain était bouillant, c’était là mon idée répétitive.
!
J’ai beaucoup aimé cette expérience d’écriture, les participantes étaient très sympathiques et l’animatrice géniale, donc cet ostinato m’a réjouie malgré tout
Tu es souvent obstinee, l’ostinato te correspond bien !