Vincent van Gogh, Melle Gachet au piano, 1890, Kunstmuseum Bâle, page du musée
Proust, le nom évoque un questionnaire, une madeleine, une big moustache, et surtout des phrases interminables. Pourtant, l’un des morceaux les plus célèbres de À la recherche du temps perdu est une petite phrase !
La petite phrase de Vinteuil n’est pas grammaticale, quoique … elle est musicale, sentimentale, et participe de la syntaxe de la mémoire, de la construction du roman. Elle égrène bien plus de notes dans tout le roman que la madeleine n’y sème de miettes.
J’invite à écouter une excellente émission du dimanche avant-dernier (13 janvier), sur France-Culture, consacrée à cette petite phrase :
Cette émission est si belle et bonne à écouter, que je la repasserais volontiers plusieurs fois dans mes oreilles en même temps que mon linge sur la planche !
Comme de nombreux morceaux musicaux fort célèbres, cette petite phrase est plus connue que son auteur. Que sait-on au juste de son compositeur, monsieur Vinteuil ?
Peu de choses.
C’est un artiste important dans la Recherche, il représente la musique, comme Bergotte la littérature et Elstir la peinture, mais cet artiste-là, mort très tôt, n’existe plus que derrière son nom, sa sonate, sa fille et l’amie de sa fille.
Maurice Denis, Le menuet de la princesse Maleine, 1891, musée d’Orsay, commentaire.
Swann lui-même, le très cultivé Charles Swann, qui étudie l’art et connaît bien le monde, ne sait pas qui est précisément l’auteur de cette sonate jouée dans le salon parisien, « temple de la musique », de madame Verdurin. Il connaît certes un vieux monsieur Vinteuil à la campagne, celui-ci habitait à la périphérie de Combray non loin de chez lui, il était un modeste professeur de piano, mais cet homme timide, veuf, très vieille France attachée aux principes, ne peut pas être le compositeur de son refrain préféré, air national de son amour pour Odette. Rien qu’à le voir, c’était impossible que cette pâle figure incarnât le musicien célèbre dans les milieux artistiques les mieux avisés.

James Tissot, Hush ! Le concert, 1875, Art gallery Manchester, page du musée
La méprise de Swann est touchante, car Swann lui-même est l’objet de ce genre d’erreur à Combray. Swann, le discret voisin qui apporte des framboises de son jardin au jeune narrateur, ne peut pas être, dans l’esprit des Combrésiens, le grand bourgeois parisien jouissant de relations haut placées. Et pour tout le monde, le petit professeur de piano de Combray ne peut pas être le compositeur de la fameuse sonate.
On devine les personnes à travers leur physique, on les catalogue, on appelle ça aujourd’hui du délit de faciès.
Le narrateur aussi tombe dans ce piège, à la première rencontre, il prend le baron de Charlus pour un rat d’hôtel, la princesse Sherbattof pour une tenancière de bordel !

Il se trouve qu’un compositeur du nom de Vinteuil a réellement existé , Emile Vinteuil, né en 1872 donc contemporain de Proust, et semble-t-il originaire du Nord de la France, un Cambrésien peut-être ! On trouvera des informations sur le site dédié à Aloysius Bertrand, sur cette page.
Revenons du Côté de chez Swann :
Nous apercevons monsieur Vinteuil chez lui, avec ses hésitantes manies d’artiste trop réservé.
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Le jour où mes parents étaient allés chez lui en visite, je les avais accompagnés, mais ils m’avaient permis de rester dehors et, comme la maison de M. Vinteuil, Montjouvain, était en contre-bas d’un monticule buissonneux, où je m’étais caché, je m’étais trouvé de plain-pied avec le salon du second étage, à cinquante centimètres de la fenêtre. Quand on était venu lui annoncer mes parents, j’avais vu M. Vinteuil se hâter de mettre en évidence sur le piano un morceau de musique. Mais une fois mes parents entrés, il l’avait retiré et mis dans un coin. Sans doute avait-il craint de leur laisser supposer qu’il n’était heureux de les voir que pour leur jouer de ses compositions. Et chaque fois que ma mère était revenue à la charge au cours de la visite, il avait répété plusieurs fois : « Mais je ne sais qui a mis cela sur le piano, ce n’est pas sa place », et avait détourné la conversation sur d’autres sujets, justement parce que ceux-là l’intéressaient moins.
M. Proust, Du côté de chez Swann, Combray
Edgar Degas, Melle Dihau au piano, 1869-1872, musée d’Orsay, page du musée
Cinquante pages plus loin dans Combray, nous retrouvons la même scène dans le salon de monsieur Vinteuil, qui est mort depuis quelque temps. Sa fille attend son amie, le narrateur observe toujours sur son talus surélevé.
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Au fond du salon de Mlle Vinteuil, sur la cheminée, était posé un petit portrait de son père que vivement elle alla chercher au moment où retentit le roulement d’une voiture qui venait de la route, puis elle se jeta sur un canapé, et tira près d’elle une petite table sur laquelle elle plaça le portrait, comme M. Vinteuil autrefois avait mis à côté de lui le morceau qu’il avait le désir de jouer à mes parents.
[...] Dans l’échancrure de son corsage de crêpe, Mlle Vinteuil sentit que son amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, s’échappa, et elles se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux. Puis Mlle Vinteuil finit par tomber sur le canapé, recouverte par le corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à la petite table sur laquelle était placé le portrait de l’ancien professeur de piano. Mlle Vinteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle n’attirait pas sur lui son attention, et elle lui dit, comme si elle venait seulement de le remarquer :
– Oh ! ce portrait de mon père qui nous regarde, je ne sais pas qui a pu le mettre là, j’ai pourtant dit vingt fois que ce n’était pas sa place.
Je me souvins que c’étaient les mots que M. Vinteuil avait dits à mon père à propos du morceau de musique.
M. Proust, Du côté de chez Swann, Combray

Edouard Vuillard, Le piano, 1896, musée du Petit Palais Paris
Ces gestes paternels répétés par la fille transforment les passages écrits en une petite phrase musicale qui revient comme un refrain. C’est l’habitude de Proust dans son roman, des images reviennent, répétant en d’autres mots le même paragraphe, parce qu’ainsi fonctionne la mémoire, en aller-retour, et qu’ainsi passe le temps toujours recommençant.
Comme en musique, comme en peinture, se bâtit l’écriture : pour équilibrer et harmoniser sa composition, le peintre rappelle une couleur de part en part du tableau, et l’oeil du spectateur apprécie -de façon inconsciente- l’effet de balance.
Petits retours nécessaires, unifiant l’oeuvre, qui font du bien et montrent combien Proust est un artiste !

j’aime beaucoup le tableau de Degas et je m’en vais ecouter Raphael Enthoven !
Merci
Curieux ce tableau de Vuillard, dans lequel l’oeil (du moins le mien…) doit faire un petit travail pour reconstituer les objets, les personnages dans ce fatras (pas péjoratif) de petits points, sauf le piano qui est étonnament net et précis!