Du côté de chez Grillon du foyer

Armoire, parfums et couleurs du temps hivernal

La chambre de Tante Léonie, grand réservoir de poésie, concentré d’odeurs et de souvenirs …

Ma tante n’habitait plus effectivement que deux chambres contiguës, restant l’après-midi dans l’une pendant qu’on aérait l’autre. C’étaient de ces chambres de province qui – de même qu’en certains pays des parties entières de l’air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par des myriades de protozoaires que nous ne voyons pas – nous enchantent des mille odeurs qu’y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes, toute une vie secrète, invisible, surabondante et morale que l’atmosphère y tient en suspens ; odeurs naturelles encore, certes, et couleur du temps comme celles de la campagne voisine, mais déjà casanières, humaines et renfermées, gelée exquise, industrieuse et limpide de tous les fruits de l’année qui ont quitté le verger pour l’armoire ; saisonnières, mais mobilières et domestiques, corrigeant le piquant de la gelée blanche par la douceur du pain chaud, oisives et ponctuelles comme une horloge de village, flâneuses et rangées, insoucieuses et prévoyantes, lingères, matinales, dévotes, heureuses d’une paix qui n’apporte qu’un surcroît d’anxiété et d’un prosaïsme qui sert de grand réservoir de poésie à celui qui la traverse sans y avoir vécu.

La gelée exquise de l’odeur de l’armoire à confitures, l’odeur du meuble, du linge, de la saison … Cette saison, c’est l’hiver, le froid, et l’odeur domestique du pain quotidien réchauffe, rassure, alentit tout son entourage.
Le narrateur fait parler ses narines. Les odeurs, toujours chez Proust, prennent corps et vie.

La suite de ce fabuleux passage :

L’air y était saturé de la fine fleur d’un silence si nourricier, si succulent que je ne m’y avançais qu’avec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais seulement d’arriver à Combray : avant que j’entrasse souhaiter le bonjour à ma tante on me faisait attendre un instant dans la première pièce où le soleil, d’hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu, déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre d’une odeur de suie, en faisait comme un de ces grands « devants de four » de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l’hivernage ;

Le soleil froid de l’hiver emmagasine la chaleur du modeste feu entre ses deux briques et le patine, l’agrandit en four communal ou en âtre de château, il ne manque plus à ce luxe de la vie intérieure qu’un regain de mauvais temps pour parfaire la « poésie de l’hivernage ». Que la formule est jolie !

Suite de la phrase très longue, mais si délicieuse :

je faisais quelques pas du prie-Dieu aux fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d’un appui-tête au crochet ; et le feu cuisant comme une pâte les appétissantes odeurs dont l’air de la chambre était tout grumeleux et qu’avait déjà fait travailler et « lever » la fraîcheur humide et ensoleillée du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial, un immense « chausson » où, à peine goûtés les arômes plus croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais toujours avec une convoitise inavouée m’engluer dans l’odeur médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée du couvre-lit à fleurs.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray

Le feu pâtissier cuit les odeurs comme des gâteaux. Cette métaphore retourne les images comme une tarte Tatin. On aurait coutume de lire dans les livres qu’une pâtisserie, un chausson aux pommes par exemple, dégage un parfum évoquant la chaleur, la gourmandise, le bienêtre d’un salon douillet, l’heure douce d’un goûter chez bonne-maman … Chez Tante Léonie, c’est directement l’odeur confite de la chambre, si chaude qu’on la sent se caraméliser, qui fait penser aux gâteaux sortant du four. Le chausson, par sa forme repliée, enveloppante et feuilletée, au coeur brûlant et odorant de pomme, est le mieux trouvé pour dresser le portrait de cette pièce.

Il fait plus froid aujourd’hui, il ne pleut pas (un évènement !), le feu ronfle dans la cuisinière, l’hiver prend un charme qu’on avait oublié.

    J.S. Chardin, La brioche, 1763, musée du Louvre, notice

Tableaux de Chardin :

  • Le bocal d’olives, 1760, Louvre, notice
  • Nature morte au chaudron de cuivre, 1734-35, musée Cognacq-Jay Paris, notice
  • Le bocal d’abricots, 1758, musée de Toronto, notice
  • hiver,Marcel Proust @ 7:10 , janvier 13, 2013

    2 comments

    1. Que j’aime les natures mortes, chère Grillon! Merci!

      lulu

      comment by lulu — 13/01/2013 @ 20:36
    2. Il neige, il fait froid, le feu de bois me réchauffe doucement, les chats ronronnent d’aise au fond du fauteuil, mes pains refroidissent en « murmurant »…et puis votre article et les tableaux de Chardin…quel beau soir d’hiver!

      comment by Paulette — 13/01/2013 @ 21:35

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