Brume

      Ludovic Napoléon Lepic, Effet de brouillard à Berck, château-musée Boulogne sur Mer, notice.

    À travers la brume, on voit tout, mais il est difficile de discerner les couleurs et les contours. Les choses semblent ne pas être ce qu’elles sont. On roule et soudain, au beau milieu de la route, apparaît une silhouette pareille à celle d’un moine ; elle ne bouge pas, elle attend, elle tient un objet vague dans les mains … ne serait-ce pas un brigand ? Cette forme se rapproche, grandit, la voici à la hauteur de la voiture et on s’aperçoit alors que ce n’est pas un homme mais un buisson solitaire ou une grosse pierre. D’autres silhouettes semblables, immobiles, attendant on ne sait qui, se dressent sur les collines, se cachent derrière les tumulus, surgissent entre les hautes herbes, et toutes ressemblent à des êtres humains et inspirent la méfiance.

    Anton Tchékhov, extrait de La Steppe, 1887.

Octobre 2017 … le centenaire,
quand le peuple russe basculait de la guerre mondiale à la guerre civile …
On parle beaucoup de la Russie en cet automne, et j’ai eu envie de relire cette nouvelle de Tchékhov.
J’ai lu La steppe il y a une quinzaine d’années et j’éprouve un grand plaisir à me replonger dans cette nature particulière et grandiose encadrant l’être humain, et si bien décrite.

      Ernst Ferdinand Oehme, Procession dans le brouillard, 1828, Galerie neue Meister Dresde, notice

La brume, je l’aime, elle agite tant l’imagination !

Encore un extrait :

    Encore une heure ou deux de route … on rencontre un vieux tumulus taciturne ou une idole de pierre, placée là Dieu sait quand et par qui ; un oiseau de nuit passe d’un vol silencieux au dessus de la terre, et, peu à peu, vous reviennent à l’esprit les légendes de la steppe, les récits des errants, les contes de bonne femme et tout ce que l’on a pu soi-même y voir et soumettre à l’entendement du coeur. Alors, dans le stridulement des insectes, les silhouettes suspectes, les tumulus, le ciel bleu pâle, le clair de lune, le vol d’un oiseau de nuit, dans tout ce que l’on voit et entend, on croit percevoir le triomphe de la beauté, la jeunesse, l’épanouissement de la force et la soif passionnée de vivre ; votre âme se met à l’unisson du pays natal, beau et âpre, et l’on voudrait voguer au dessus de la plaine avec l’oiseau de nuit. Et, dans le triomphe de la beauté, dans l’excès du bonheur, se sentent tension et angoisse comme si la steppe savait qu’elle est solitaire, que sa richesse et son inspiration se perdent en vain sans que nul les célèbre ni en profite, et, à travers sa rumeur joyeuse, on l’entend implorer douloureusement, désespérément : qu’on me trouve un chantre ! un chantre !

    Anton Tchékhov, extrait de La steppe.

Il y a dans ce passage un accent très proustien. La vue du paysage éveille la mémoire, exalte les sentiments, bonheur et angoisse mêlés, comme chez Proust.
Amour, nostalgie du pays natal.
L’âme russe était ainsi mélancolique. L’est-elle encore ?

      Antoine Chintreuil, Le soleil chasse le brouillard, mba Reims, notice.

Quand j’étais enfant, la brume me fascinait et me terrifiait, les arbres des chemins prenaient des formes humaines, prêts à m’emporter dans leurs bras griffus et musculeux, les lueurs diffusaient un mystère duveteux, les sons étouffés se perdaient dans l’inconnu, les korrigans sautaient de talus en talus, les revenants revenaient en longues houppelandes, la peur tenait du sortilège et le frisson du délice …

      Yan Dargent, Les vapeurs de la nuit, 1896, mba Quimper, notice.
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