La nouvelle ombre, tremblante et tendre

      Antoine Chintreuil, Pommiers et genêts en fleurs, musée d’Orsay, notice.

      Cette lumière peut-elle
      tout un monde nous rendre ?
      Est-ce plutôt la nouvelle
      ombre, tremblante et tendre
      qui nous rattache à lui ?
      Elle qui tant nous ressemble
      et qui tourne et tremble
      autour d’un étrange appui.
      Ombres des feuilles frêles,
      sur le chemin et le pré,
      geste soudain familier
      qui nous adopte et nous mêle
      à la trop neuve clarté.

      Rainer Maria Rilke, recueil Vergers, publié en 1926.

      Emile Bernard, Août Verger à Pont Aven, 1886, musée des beaux arts Quimper, notice.

Rainer Maria Rilke a écrit les poèmes de Vergers en français. On le devine, on ressent le léger frisson des mots que la traduction ne rendrait pas .

Le poème que je recopie ici évoque la lumière du printemps, qui tremble comme celle de la fin de l’été, de l’automne. Lumière de demi-saison.

L’ombre de septembre se fait moins sombre, plus fragile, translucide et douce.
Les pommes et les poires jonchent prés et pelouses, ponctuent les chemins.
Revient le temps des compotes, des tartes, des confitures …

Deux pommes :

      Jan van Eyck, La Vierge de Lucques, vers 1437, Städel Francfort, notice, commentaire et agrandissement.

    Où aller pour retrouver la liberté ? Où, l’équanimité de ma vraie existence ? Où, l’innocence dont je ne pouvais plus longtemps me passer ?
    Je me ressaisis ; plus attentivement, passionnément même, comme si un progressif recueillement intérieur s’épanouissait soudain au-dehors, je m’absorbai dans la contemplation de la planche étalée sous mes yeux.

    C’était la Vierge de Lucques de Jean Van Eyck, la gracieuse Vierge au manteau rouge tendant à l’enfant assis, très droit, et qui tète avec gravité, le sein le plus charmant.
    Où ? Où ? …
    Et tout à coup je désirai, je désirai, oh ! désirai de toute la ferveur dont mon coeur a jamais été capable, désirai d’être non pas l’une des deux pommes peintes – du tableau -, sur la tablette de la fenêtre – : même cela me semblait trop de destin … Non : devenir la douce, l’infime, l’imperceptible ombre de l’une de ces pommes – , tel fut le désir en lequel tout mon être se rassembla.
    Et comme si un exaucement était possible, ou comme si ce souhait à lui seul accordait à l’esprit une pénétration miraculeusement sûre, des larmes de reconnaissance me vinrent aux yeux.

    Rainer Maria Rilke, extrait de Le Testament.

Elle est infime en effet l’ombre de la petite pomme.
On reconnaît bien là la modestie, l’humilité de Rilke.
Il aurait pu choisir d’être la minuscule fenêtre, reflet sur la carafe dans le côté opposé du tableau. Il a composé un recueil de poèmes intitulé Les fenêtres.

Le Testament est un recueil de notes, fragments, lettres que Rilke a écrits entre novembre 1920 et mai 1921.
Ces écrits rassemblés sous le titre Le Testament furent publiés pour la première fois en 1974.
Rilke avait été accueilli au château de Berg am Irchel près de Zürich durant cet hiver, dans un état de grande inquiétude et de désespoir. Ebranlé par la guerre mondiale, il ne parvenait pas à achever ses Elégies à Duino commencées en 1912, qu’il plaçait pourtant au centre de son oeuvre poétique.
Il nota ses tourments, commença quelques lettres, s’essaya même à l’écriture automatique avec une suite de mots jetés sur le papier dans l’instinct du moment.
Il considéra que c’étaient là ses derniers écrits et les nomma « testament ».

Mais il acheva Les élégies à Duino en 1922, en 1924 il composa en français Vergers, puis Les quatrains valaisans, Le Roses, Les Fenêtres et Tendres impôts à la France.
Il mourut le 29 décembre 1926.

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