La nature silencieuse À soi-même

La visite des musées est une occupation bienfaisante.
Il nous faudrait exprimer plus souvent notre gratitude envers les personnes qui travaillent dans les musées pour nous offrir cet espace de beauté et de bien-être.

Le vieux monsieur sur ma photo ci-dessus est le peintre Odilon Redon.
Une exposition lui est, lui a été, devrais-je presque dire maintenant, consacrée musée des beaux arts de Quimper.

Exposition de ses paysages, doux et silencieux comme des natures mortes.

La frénésie de l’été ne m’a vraiment pas permis de visiter cette expo avec toute la disponibilité nécessaire.
Arrivent l’heure alentie de septembre, la lumière plus tamisée, le calme retrouvé, et je peux découvrir le peintre poète et penseur discret, secret, célèbre et méconnu à la fois.

Beaucoup de lecture proposée par cette exposition : joie de regarder, bonheur de lire.

Le journal intime d’Odilon Redon intitulé À soi-même m’a passionnée autant que ses oeuvres, je crois que cette lecture est précieuse pour mieux comprendre encore les paysages de l’artiste.

Redon fut un vrai poète, humble, sensible, bienveillant.
La lecture de sa réflexion profonde, où les termes de beauté, bonté, charité, coeur, rêve, émotion, amour, articulent sa pensée, m’a fait penser à François Cheng et à son livre admirable De l’âme.

Rose. Silence.
Imaginez mon plaisir dans la salle rose, où j’étais seule en compagnie des arbres, des rochers, des nuages murmurant toute leur poésie !

Un rose mélancolique pour des roches et des plages immémoriales étudiées minutieusement, scrutées attentivement dans l’instant. La terre tourne, le temps passe, l’artiste ausculte humblement la substance du moment présent.

Voir, c’est saisir spontanément les rapports des choses. écrit Redon.

      Un tableau n’enseigne rien ; il attire, il surprend, il exalte, il mène insensiblement et par amour au besoin de vivre avec le beau ; il lève et redresse l’esprit, voilà tout.

      Odilon Redon, extrait de À soi-même, éd. José Corti, 2011.

L’arbre occupe une place majeure et magnifique dans les paysages de Redon.

L’arbre racine.
L’artiste racine.

L’emploi du verbe raciner est oublié aujourd’hui, seuls quelques poètes le retrouvent, j’aime ce mot simple et … profond.

Saisissants portraits d’arbres.
Troncs majestueux, troncs souffrants, troncs pleins de philosophie.

Redon séjourne à Barbizon, dans la forêt qu’il veut connaître et comprendre, il approche l’arbre docilement, inlassablement, naïvement, pour en tirer une étude féconde, pleine de ressources et de surprises pour l’esprit.
Comme Apollinaire, il est un guetteur mélancolique.

Le tronc se dresse dans l’espace comme le « i » qui désigne l’impératif « va » en latin.

En notre époque où l’arbre est souvent sujet de discorde et objet d’élagage, les belles essences d’Odilon Redon émerveillent.

Dans de délicats dessins, la grammaire des feuilles, la syntaxe des nervures, des rameaux, tout le langage de la frondaison, sont très finement étudiés comme un besoin de se tenir au plus près de la nature.

Dans ce petit tableau, la lumière ruisselle à travers le vitrail du feuillage. Je ne m’attendais pas à découvrir cet aspect de l’art de Redon, qu’on connaît plutôt comme un artiste symboliste chez qui le rêve et le fantastique prennent de vives couleurs.
Dans ses paysages naturels le rêve prend sa place aussi, sous une forme silencieuse et sereine.

En Bretagne, Redon s’est intéressé aux moulins, à sa façon, calmement, comme si, je pense, le moulin était un arbre, un tronc massif, vertical, dont la ramure sombre griffe le ciel.
Infinie poésie de ces hautes silhouettes qui semblent raciner elles aussi.

La dernière partie de l’exposition, sur des murs d’un gris-bleu soutenu, montre des oeuvres symbolistes, moins surprenantes à mon avis.

J’ai eu envie de retourner voir les arbres du musée, dans ses collections permanentes, il y en a beaucoup, de l’école hollandaise notamment, et l’on sait que Redon visita les Pays-Bas, aimait beaucoup Rembrandt (qui a dessiné et gravé les fameux trois arbres chers à Proust).

Ma longue visite du musée m’a remplie de bonheur.

Des clopes !

Un cendrier et sa tache charbonneuse, son oeil de cyclope
Un tas de clopes écrasées
Autant de fumeurs éclopés, de la vie, de l’amour, du hasard
Qui vont clopin-clopant
Cloper sur les boulevards
On s’allume, fume, brûle, grille, secoue une cigarette
Qu’est ce qu’il en reste ?
Des clopinettes !

Mais cosmopolite cette boîte : des blondes, des brunes, des gitanes, des américaines, des anglaises, des russes, des gauloises

Pourquoi ai-je pris cette photo de mégots dégueu ?
Je pensais peut-être à Camille Lou que mon mari aime bien …

Au Mu-Zee d’Ostende

La ville d’Ostende est près de Bruxelles mais loin de la mer !
Je parodie Tristan Bernard !

Nous avons pris le train de Bruxelles-midi à Ostende, qui conduit à la Reine des plages.
Très ancienne ligne ferroviaire sur laquelle eut lieu un record mondial de vitesse pour une locomotive …

Une vague énorme de voyageurs venus chercher un peu d’air frais au bord de la mer s’engouffra dans la gare en travaux, entourée de palissades, imposant édifice, d’un style indéfini entre art nouveau et art déco.
Devant ce gros bâtiment fin de siècle, le quai, les vélos, un grand trois-mâts ancien navire-école, des voiliers, des mouettes, un pont basculant, un soleil encore chaud et bientôt couchant.

Nous explorons la Promenade, en bord de plage, à la recherche d’un restaurant proposant des croquettes de crevettes. Nous raffolons de cette spécialité locale, mais on annonce une pénurie de crevettes grises. Par chance nous parvenons à en déguster. Excellentes.
Mais décevantes, les frites.

Que la Promenade dut être belle au temps du roi Léopold, avec ses villas somptueuses, tarabiscotées, coquettes comme leurs bourgeoises papillonnant sous leurs ombrelles !

Aujourd’hui le bétonnage à outrance a remplacé tourelles et balconnets, le front de mer étale sa laideur sur des kilomètres arpentés par une variété incroyable d’objets roulants rigolos, à une, deux, trois, quatre ou cinq roues …

Parfois une vieille maison se cramponne désespérément dans cette modernité déroutante mais accessible à un plus grand nombre d’estivants.

Le vieux casino a disparu, son nom latin aussi, privilégié par la haute société, il est remplacé par le nouveau, circulaire, tout de verre et de métal, portant le nom flamand Kursaal, plus démocratique apparemment, plus local, certains Flamands s’obstinent à rejeter la langue française.

Le soleil se couche comme un roi, sur l’horizon liquide, dans une cérémonie colorée grandiose.

La foule afflue comme au XIXème siècle, comme au XXème siècle, seuls la mode et les airs de musique changent, la plage infinie exerce toujours sa fascination, dans une ambiance cosmopolite, animée, insouciante, contagieuse.

J’ai voulu voir Ostende et je suis à Ostende, heureuse d’être là, dans la plus laide des stations balnéaires de Belgique, et pourtant passionnante à découvrir. Je rêve même d’y revenir.

Ostende, la ville et la plage d’Ensor

Début de matinée, temps de demoiselle comme on dit dans le milieu nautique
Brume de beau temps, heure bleue
Parfum frais du soleil, du sable et de l’eau mêlés
Stridulation des oiseaux marins

Nous visitons la maison de James Ensor, qui a gardé l’aspect initial de la boutique de souvenirs, de cadeaux, de céramiques asiatiques, d’articles de fête et de coquillages exotiques que tenait la maman du peintre.

Son appartement et son atelier se situent dans les trois étages au dessus du magasin.

C’est toujours captivant de visiter les maisons d’artistes, celle d’Ensor lui ressemble bien.

Elle est là, toujours bien absorbée dans sa dégustation, la mangeuse d’huîtres, un tableau que j’avais eu grand plaisir à admirer dans une expo au musée d’Orsay.

James Ensor est né à Ostende en 1860, il y meurt en 1949.
Mère flamande commerçante, père anglais ingénieur mal vu dans la région parfois xénophobe. Dans le décor fantastique de la boutique maternelle James trouve facilement son inspiration, et sur la plage il part à la conquête de la lumière.

Son oeuvre la plus célèbre, la plus vaste, la plus folle, s’intitule L’entrée du Christ à Bruxelles en 1889, qu’il peint à l’âge de vingt-huit ans dans son salon à Ostende, mais la toile est si grande qu’il ne peut pas la fixer sur un châssis, il l’accroche au mur en laissant le bas enroulé par terre.
Cette toile n’est plus conservée en Belgique, elle a été finalement achetée en 1987 par le musée J. Paul Getty de Los Angeles.

      James Ensor, L’entrée du Christ à Bruxelles en 1889, 1888, J.Paul Getty Center Los Angeles, notice et commentaire.

Le Christ arrive à Bruxelles sur un âne, parmi une foule costumée pour le Carnaval, sous une bannière montrant l’importance des conflits sociaux. Le peintre tourne en dérision une société burlesque habitée de faux semblants, de préjugés, de richesse côtoyant la misère.

Une copie de cette toile, réalisée en tapisserie en 2010, est exposée au musée d’Ostende (ma photo ci-dessus).

Le pardessus, le chapeau, la canne et le parapluie du maître. Un côté Magritte !

Les coquillages du magasin …

Le musée des beaux arts d’Ostende porte le nom en jeu de mots de MU-ZEE.
Zee (prononcer zée) c’est la mer en néerlandais.
On y découvre principalement des oeuvres de Ensor et Spilliaert, puis une grande collection d’art moderne.

Beau musée, vaste et clair comme le bord de mer.

avec des bastingages comme sur la promenade, rampes que l’on retrouve dans un tableau de Léon Spilliaert, La rafale :

Ensor et Spilliaert, les deux peintres ostendais sont à l’honneur au Mu-Zee

L’un étudie la lumière diurne, l’autre nocturne.

Léon Spilliaert est un noctambule.
Il est né en 1881 à Ostende, mort à Bruxelles en 1946.
Sa santé est fragile, des douleurs gastriques l’empêchent de dormir. Il promène sa maigre silhouette la nuit, solitaire, sur la digue éclairée par la lune. Il étudie ses reflets dans l’eau. Il explore les contrastes et les fondus entre lumière et obscurité, simplifie les formes, recherche l’universel. Recherche aussi sa propre identité dans de très nombreux portraits. Son expressionnisme est très personnel, cet artiste libre,introverti, méditant, fascine tout simplement.

Nous quittons la ville d’Ostende pour regagner la France en tramway.
Nous empruntons la plus longue ligne de tram du monde.
Elle suit tout le littoral belge entre Knokke près de la frontière néerlandaise et La Panne près de la frontière française, sur 67 km.

Le tram du littoral longe la dune, celle-ci à vrai dire se raréfie avec les constructions massives d’immeubles en front de mer. Il y a aussi, à Raversijde, d’autres constructions en béton que j’aimerais bien visiter, des bunkers de la dernière guerre, réaménagés comme ils le furent au temps des Allemands, avec tout le matériel d’origine.
Le trajet est sympa, il vaut le coup d’oeil, même si les vitres sont par endroit occultées. Il faut s’asseoir tout au fond de la rame s’il y a de la place, la vue est bonne.

A La Panne, devant l’arrêt du tram nous attend un autobus qui nous conduit en France jusqu’à la gare de Dunkerque. Vive les transports en commun, qui permettent de vivre sans fatigue de passionnantes expériences !

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