Windows 95

Cent soixante deux minutes et 493 centièmes de seconde, ce fut le temps de connexion de la famille de Grillon durant le mois de mars 1997.
C’était ainsi noté sur notre première facture de France Télécom Interactive.
Mon mari l’a retrouvée dernièrement dans le grenier lors de rangements.
Il avait gardé ce papier, parce que, sans doute, se disait-il qu’internet allait marquer un tournant décisif dans notre vie.

Voilà donc plus de vingt ans que nous sommes abonnés à internet, nous sommes restés clients fidèles de wanadoo qui n’avait pas encore choisi la couleur orange, mais affichait le bleu France.
Internet allait nous faire voir toutes les couleurs et traverser tous les continents.

      J. H. W. Tischbein, Johann Wolfgang Goethe à la fenêtre dans son appartement de Rome, 1787, Maison de Goethe Francfort, page du musée

La connexion se facturait au centième de seconde près, mais nous payions un forfait mensuel pour une durée de base qu’il était préférable de ne pas dépasser. Chacun était donc prié de noter son temps sur une feuille (un seul ordinateur pour toute la famille bien sûr), et la somme familiale était calculée afin que la connexion globale restât dans les limites forfaitaires.

Aussitôt je fus fascinée par cette fenêtre (window) ouverte sur les cultures du monde entier.
Je m’intéressais beaucoup à la littérature allemande, mais à l’époque (et encore maintenant) les livres publiés dans cette langue étaient absents des bibliothèques et librairies. Soudain je trouvai des poèmes en version originale, des biographies, des images …
Mon enthousiasme fut complet à la fin de cette année-là, quand je découvris des sites consacrés aux traditions de Noël, avec de très belles illustrations, notamment un site québécois.

      douuhrskdresden

      Gérard Dou, Nature morte avec une montre et un bougeoir, vers 1660, SKD Gemäldegalerie Alte Meister Dresde, notice

Les notions d’illimité et de haut débit ne s’envisageaient pas encore, le temps était compté mais la connexion s’établissait lentement, on assistait, béat, au déroulement progressif sur l’écran de la page recherchée. La lire directement sur l’ordinateur pouvait coûter cher sans quelques précautions. On cliquait en bas de l’écran sur le bouton pour déconnecter, il passait au rouge, on pouvait alors soit lire, soit imprimer la page pour une lecture plus confortable et ultérieure (le papier restait une valeur sûre), ensuite on cliquait pour reconnecter, le bouton passait à l’orange, puis la couleur verte indiquait que la circulation pouvait reprendre sur les autoroutes de l’information. On surnommait ainsi internet.

Le boîtier permettant la connexion s’appelait « modem », il émettait un bruit très particulier, comme le tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette de Combray. Mais plus fragile qu’une clochette de jardin, le modem pouvait griller sous l’effet d’un orage.
Le wifi n’existait pas.
Google non plus.
Le moteur de recherche le plus efficace portait le nom de Alta Vista.
On communiquait par une messagerie balbutiante, on téléphonait pour savoir si le mail était arrivé, et on gribouillait n’importe comment un signe bizarre dont on découvrait le nom étrange : arobase.

    Elias van den Broeck, Nature morte au citron et aux noix, musée des beaux arts Quimper, notice

C’était il y a vingt ans, cela paraît un siècle.
Le temps s’est volatilisé, accéléré, étiré jusqu’à la disparition de ses limites.
Illimité, il ne se mesure donc plus, il ne se déroule plus, mais il file et on court après lui constamment.
Sans mesure, comment vont les choses ?
Pas de regret mélancolique de cette époque de découverte, d’émerveillement et d’incertitude, oh non, on serait incapable maintenant de vivre sans un matériel connecté toujours plus performant.
Le mot salvateur synonyme de bonheur aujourd’hui est pourtant déconnecter.

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