La mer écrite

      Venise à Fouesnant.

Le mot n’est pas tout à fait de moi, il m’est inspiré par Marguerite Duras.

Marguerite Duras, La mer écrite, éd. Marval, 1996.

Entre l’été 80 (titre d’un autre de ses ouvrages) et l’été 1994, Marguerite Duras s’est promenée au bord de la mer en Normandie avec une amie, Hélène Bamberger, qui prenait des photos.
Photos d’Hélène et phrases de Marguerite écrites la dernière année ont formé ce petit livre original. L’une de ces petites choses que j’aime déposer dans ma bibliothèque comme un joli coquillage.

J’avais pris des photos des piliers brise-lame sur la plage sans avoir lu ce livre, dans lequel une photo de poteaux dans la mer à Honfleur s’accompagne du titre : Venise à Honfleur.

Je contemplais les jeux de l’eau, ses éclats, ses tournures, ses fourrures, ses points d’exclamation … la mer écrite !

En regardant à nouveau mes photos sur l’ordinateur, je me suis dit, comme s’exprimerait peut-être M. Duras, oui, c’est ça, c’est un peu Venise, et puis ce sont des troncs morts, plantés là, pour résister de leur force inerte contre les vagues, comme s’ils étaient vivants.

La mer écrite sur le sable, sur le ciel, sur l’arbre mort qui vit une seconde vie.
Et les troncs ressemblent à des crayons …

Je suis retournée lire la prose des crayons à marée descendante.
Ecriture en miroir.
Venise à l’endroit, à l’envers.
Sens dessus dessous.

Je marchais dans les reflets, dans les gris feutrés, dans les images que je tentais de saisir au hasard, quand tout à coup, à mon pied :

Oh Marguerite, la mer écrite ! La voilà, la mer, qui écrit vraiment sur le sable, d’une main si sûre, si gracieuse !
Le trait élégant, ourlé, graphique, un coeur, naturel et pur, l’émerveillement …
Un art vénitien, très certainement !

La spirale du temps

Le temps s’arrête, le temps s’écoule au musée des beaux arts de Strasbourg, le temps passe, s’enfuit, se suspend et s’allégorise, un banc nous invite à la contemplation et à la réflexion devant un ensemble exceptionnel de natures mortes qui représentent des vanités.

Sur un mur se tiennent des crânes, sur l’autre des citrons.
Ironie, l’un des synonymes du crâne est le citron !

Voici des reproductions plus précises des tableaux.
Le site du musée est hélas très succinct.

On ne sait pas grand chose de Sébastien Bonnecroy, peut-être un protestant d’origine française réfugié aux Pays-Bas. Il aurait vécu à Anvers et à La Haye.
Sa nature morte est fort intéressante, en face du plaisir éphémère du tabac, en face de la richesse, du pouvoir (symbolisé par le parchemin cacheté), que sommes-nous ?
Fragiles comme la flamme de la bougie qui vient de s’éteindre et comme les fétus de paille …
La mort nous attend, comme la résurrection symbolisée par l’épis de blé.

      Simon Renard de Saint André
      Vanité, vers 1665-1670
      page du musée.

Cornelis Gysbrechts, actif à Anvers vers 1660, a certainement influencé Bonnecroy.

      Cornelis Gysbrechts, Vanité, 2ème moitié du XVIIème siècle, notice

A ces trois crânes répondent trois citrons, trois oeuvres magnifiques.
Les voici :

Je laisse la parole à Paul Claudel, qui fut aussi critique d’art et écrivit à propos de la peinture hollandaise :

« La nature morte hollandaise
est un arrangement qui est en train de se désagréger, c’est quelque chose en proie à la durée.
Et si cette montre, que souvent Claesz aime à placer sur le rebord de ses plateaux et dont le disque du citron coupé en deux imite le cadran, ne suffisait pas à nous en avertir, comment ne pas voir dans la pelure suspendue de ce fruit le ressort détendu du temps, que la conque plus haut que l’escargot de nacre nous montre remonté et récupéré, tandis que le vin à côté dans le vidrecome établit comme un sentiment de l’éternité ? »

Paul Claudel, Introduction à la peinture hollandaise, éd. Gallimard 1935

La montre s’appelle parfois un oignon, et avec Claudel elle devient citron !

Ces natures mortes nous donnent une petite leçon de vocabulaire.

Vidrecome est un mot qui vient du verbe allemand wiederkommen = revenir.
Le vidrecome était un grand verre à boire qui se passait de convive en convive, qui revenait donc à son point de départ en ayant fait le tour de la table.

Le nautile monté en pièce d’orfèvrerie se dit parfois hanap, et ce mot vient de l’ancien germanique, hnapf, qui voulait dire écuelle.

L’art de la litote

      Sandro Botticelli, Les épreuves de Moïse, détail, 1481-1882, fresque de la Chapelle Sixtine Vatican, visite virtuelle.

Pour Swann, Odette est l’incarnation de la fille de Jéthro, peinte par Botticelli.
Elle n’est pas son genre, elle ment, elle le trompe, pourtant il l’aime profondément, et son amour redouble car précisément il prend une dimension artistique.
Odette reste à ses yeux une pure beauté florentine, fanée parfois, au visage pâle, au regard fatigué, et c’est justement dans ses moments de lassitude qu’elle prend pour lui les gestes de la Vierge dans le tableau du Magnificat de Botticelli.
Mais bien évidemment Odette veut cacher ses traits fatigués, refuse ce gros défaut, et par conséquent déteste Botticelli !

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    Sandro Botticelli, La Madone du Magnificat, 1481, Galerie des Offices Florence, wikipedia

Swann offre à Odette une robe parsemée de fleurs comme celle du Printemps de Botticelli.

Il est très amoureux et malgré tout lucide, il ne se fait pas d’illusions sur l’intelligence et l’honnêteté de sa bien-aimée.

Chez les Verdurin, Odette tente de se forger une personnalité, de devenir quelqu’un, et elle essaie de dissimuler son manque de confiance en elle. Avec Swann, elle se rend bien compte de ses faiblesses, elle ne paraîtra jamais une lumière, mais dans les salons parisiens, elle se sent pleine d’ambition en prenant une expression énigmatique et victorieuse.

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    James Tissot, L’Ambitieuse ou La réception, 1883-85, Albright-Knox Art Gallery Buffalo New York, notice et commentaire.

Il me semble que le titre de ce tableau correspond parfaitement à la « dame en rose ».
Odette est Boticelli chez Swann et Tissot chez Verdurin.

Dans cette société mondaine où règnent la fausseté et la médisance, Odette en prend pour son grade comme tout un chacun dès qu’il a le dos tourné.
Madame Verdurin dit d’Odette qu’elle n’est qu’une fameuse cruche.

En l’absence de Swann et Odette un certain soir, monsieur Verdurin les débine sans vergogne, et pour remettre un peu de bienveillance feinte dans la conversation, madame Verdurin le reprend sur un ton ironique :

      - Voyons, ne dites pas du mal d'Odette, dit Mme Verdurin en faisant l'enfant. Elle est charmante.
      - Mais cela ne l'empêche pas d'être charmante ; nous ne disons pas du mal d'elle, nous disons que ce n'est pas une vertu, ni une intelligence.

    (Marcel Proust, extrait de Du côté de chez Swann II, Un amour de Swann)

Ce genre de dialogue, on l’a entendu au théâtre et au cinéma. Il est même devenu une phrase culte.
Dans Le Père Noël est une ordure, Pierre Mortez dit (écouter ici) :

      Je n'aime pas dire du mal des gens, mais effectivement elle est gentille.

      Figurez-vous que Thérèse n'est pas moche, elle n'a pas un physique facile. C'est différent !

Ah, les phrases de Proust sont splendides !

Un petit veau

      François Vuagnat, A l’abreuvoir, vers 1880, mba Rennes, notice.

      Poète mangeant une tête de veau

      Succulence de la chair
      tendre et parfumée,
      égayée d’un rien de vinaigre
      et d’un hachis de ciboulette.

      « Vous en reprendrez bien » dit l’hôtesse.

      Souvenir alors d’une table d’enfance,
      de ma mère penchée
      vers le plat bleu
      où la viande doucement fume,

      puis soudain ce tableau touchant :
      un jeune veau près de sa mère,
      au fond du pré fleuri,
      son doux regard humide d’enfant.

      « Non, merci, je n’en reprendrai pas ! »

    Jean Joubert, recueil Longtemps j’ai courtisé la nuit, éd. Bruno Doucey, juillet 2016

Ce livre rassemble le premier et le dernier recueil de poèmes de Jean Joubert, mort en 2015.
Le premier s’intitule Les lignes de la main, pour lequel le poète reçut en 1955, à l’âge de vingt-sept ans, le prix Antonin Artaud.
A sa mort soixante ans plus tard, le poète a laissé un recueil inédit, Longtemps j’ai courtisé la nuit, publié l’été dernier.

Comment pourrais-je, personnellement et humblement, définir ce que je ressens dans sa poésie ?
Tendresse, secret, nostalgie, tristesse parfois, rêverie et profondeur, pénombre et lumière.
Je me laisse porter, séduire par son atmosphère élégiaque.

J’ai recopié le poème de la tête de veau, qui ne reflète pas, à vrai dire, l’ambiance générale du recueil beaucoup plus romantique, mais qui m’a fait tendrement sourire, et fait penser à un autre poète, Raymond De Vos !

Le mimosa du cinéma

Le petit cinéma est fermé depuis huit ans déjà.
Peut-être neuf ans, ma tristesse ne compte pas.
Abandonné, sans repreneur, l’écran se meurt.
Mais chaque année son arbre lui redonne vie, mouvement, couleur …
Sur l’écran bleu du ciel, le mimosa déroule ses images étourdissantes.

Bonheur des fleurs, mêlé de nostalgie, regrets, souvenirs.
Images renaissantes.
La couleur des fleurs me fait revoir ce film, Les citronniers, l’un des derniers chefs-d’oeuvre que nous offrit la petite salle.

Des films beaux, sensibles, vibrants, odorants, comme le mimosa.
Confidentiels, éphémères, étranges comme cette fleur.
Nous offrant toujours du bonheur, comme cette mousse de soleil.
Authentiques, en version originale, comme cet arbre libre et grandiose.

Ce petit cinéma diffusait tant de parfums, subtils, frais, hélas volatils car si peu humés, trop peu aimés par les critiques grégaires.
Il fallait se garer devant le mimosa.
Un maigre public osa.
Je fus seule parfois, pour qui les bobines se déroulèrent.

Maintenant l’arbre continue seul son cinéma.
Silence, les saisons tournent.
Le festival annuel se tient en février, déroule son tapis doré.
La serrure de la porte a fait retentir son clap de fin.
Mais les prises de vue continuent en décor naturel.
Contre-plongée vers le ciel et ses panaches acidulés.
Le plateau se constelle de pompons jaunes.
Travelling dans les hautes branches.
Couper, on a envie de couper, pour le bouquet final !
Les rushes sentent si bon, on veut tout garder.
Le fondu enchaîné dans les fleurs ne remplacera jamais les intimes séances,
les conversations avec la propriétaire de ce petit cinéma d’art et d’essai, surtout d’art, celui d’instruire et de plaire.

La vie continue alentour. Je fais une prière après ce petit story-board végétal, que le grand écran retrouve ses couleurs, comme l’hiver le fait tous les ans avec le mimosa !

Je pédalais à l’intérieur d’une carte postale mouillée

      Marc Chagall, La Pluie, 1911, Musée Guggenheim Venise, notice.

Sous une pluie incessante, le jour de la Fête du Travail, j’ai parcouru soixante kilomètres vallonnés, si ondulés qu’ils n’auraient guère rassuré Euclide sur la pertinence de ses axiomes. […] j’aime quand le fond de l’air est frais, s’agite et turbule. D’autant que mes sacoches plastifiées étaient parfaitement étanches, mes mollets élastiques, et que je me sentais en pleine forme. Je découvrais la campagne helvétique, toute d’équilibre en dépit du mauvais temps, avec ses bois, ses maisons solides, ses coteaux, ses tintements de cloches lointaines. La route miroitait. Je pédalais à l’intérieur d’une carte postale mouillée.
Le statut qu’on accorde à la pluie est relatif. Il est affaire de circonstances et d’équipement, bien sûr, mis aussi de durée. Lorsqu’il est arrivé à Paris en 1911, Chagall a achevé une oeuvre magistrale,
La Pluie, qui me revient toujours à l’esprit dès que des gouttes à la taille encore incertaine menacent d’accroître l’humidité ambiante. La dynamique de ce tableau est ambivalente, paradoxale même : le gris et le noir du ciel annoncent l’orage ; au centre de la toile, un arbre fruitier au tronc courbé. Sous l’effet d’une rafle de vent ? Peut-être. Pourtant, le feuillage est statique. À droite, un homme sort d’une maison en bois et ouvre placidement son parapluie, comme si la pluie était pour lui une douce joyeuseté.

Etienne Klein, extrait de Le pays qu’habitait Albert Einstein, éd. Actes Sud

Me revoilà sous le sujet de la pluie, mais ce n’est qu’un grain passager !

J’ai lu cette nouvelle biographie d’Einstein alors que la pluie se faisait quotidienne, interminable, et je m’amusais d’apprendre qu’Etienne Klein était parti sur les traces d’Albert en Suisse, à vélo, et par un vrai temps de cochon.
C’est passionnant de sillonner tout un pays à bicyclette à la recherche d’un illustre savant, et le compte-rendu de ce voyage scientifique à deux roues est lui-même vivant, bien écrit, haletant, d’une lecture très agréable.

Je me surprends moi-même, moi, qui n’ai jamais eu en physique que des notes lamentables, me suis régalée dans ce récit à la fois personnel, original et très scientifique.

Etienne Klein invente une conversation entre Galilée et Einstein tout à fait instructive. Mon intelligence n’a pas la vitesse de la lumière, je suis loin de comprendre, mais j’admire !
Et par nos temps troublés, l’admiration est salutaire, indispensable.

      Pierre-Henri de Valenciennes, Ciel à la villa Borghèse : temps de pluie, Louvre, notice.

Dans ce livre se trouve une citation épatante de Schopenhauer :

      Avoir du talent, c’est atteindre un but que les autres ne peuvent pas atteindre ; avoir du génie, c’est atteindre un but que les autres ne peuvent même pas voir.

      Pierre-Henri de Valenciennes, Le lac de Nemi sous la pluie, Louvre, notice.

Les allégories de l’hiver

      Attribué à Artus Wolffordt ou Wolfhardt, ou entourage de Simon De Vos, Allégorie de l’Hiver, musée municipal de Soissons, notice.

C’était il y a huit ans, en février 2009, je rassemblais quelques images d’hiver .

L’hiver, je l’aime, quand, en se mettant au chaud devant le feu, on en vient à souhaiter que se déclarent la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l’hivernage, ainsi que l’écrit si bien Proust à propos de la chambre de Tante Léonie.

L’hiver a ses charmes, ses drames et ses images allégoriques très variées que les artistes interprètent chacun à leur façon.

Ce monsieur Hiver ci-dessus, barbu, chenu, bien couvert d’un chapeau, peint par on ne sait qui précisément, mais sans doute par un peintre flamand baroque plein de verve qui a vu Rubens et Jordaens, est éclairé d’une chaude lumière par une lanterne posée à gauche dans le tableau. Il réchauffe sa main et, l’oeil pétillant, il semble assez heureux devant son brasero crépitant, animé, bavard.

      Eugène Delacroix, L’hiver, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Aucune source de chaleur, aucun bruit, dans cette allégorie de l’Hiver vue par Delacroix, au contraire, le froid implacable fige la figure centrale dans un certain chagrin.
La réclusion est mentale, la femme, qu’on devine jeune, à l’opposé du vieil homme qui symbolise souvent l’hiver, est claquemurée, silencieuse, tressaillante, en boule de frissons et d’idées noires, la lumière froide éteint tout espoir.
Seul le chien apprécie l’hiver, en pourchassant un lièvre blanc comme neige.
Cette étude préparait le décor d’un dessus de porte. On imagine la porte peinte en tons mats, sourds, gris, blanc cérusé, dans la pièce bien chauffée d’un château.

Les lignes de ce dessin sont modernes, fluides, filent en vent coulis. Magistral Delacroix !

      Kano Tosen Nakanobu, Scène d’hiver et scène d’été, 1835-1868, British Museum Londres, notice

Allégorie 2 en 1, l’hiver face à l’été :
un oiseau ( un mainate, un martin triste ?) au plumage noir et gris, pousse un cri (triste) vers le ciel, perché sur une branche de bambou enneigée. L’oiseau se nourrit d’insectes, or l’hiver tue les insectes.
L’hiver est hexagonal, anguleux, cette géométrie a peut-être une signification …

L’été est rond comme le soleil, il est figuré par des fleurs de courges, et par divers insectes qui courent dans le feuillage, nourriture des oiseaux.
La courge, en raison de ses nombreux pépins, est un symbole d’abondance et de fécondité.

      Georg Hoefnagel, Dolor : Allégorie de l’hiver, 1589, détrempe sur vélin, D.A.G. Louvre, notice

Des oiseaux et des insectes, il y en a beaucoup dans cette allégorie de l’Hiver, qui ressemble à un cabinet de curiosités.
C’est tout un récit érudit de la vanité.
Dans le phylactère en haut est inscrite cette phrase :

      Le malheureux hiver de la vieillesse est raidi par la douleur et la vie chancelante arrive à son terme comme une bulle d’eau

On peut lire un commentaire détaillé de cette oeuvre dans le site du Louvre.
Au centre, la mort aux ailes de chauve-souris surmonte la noix, symbole de Jésus Christ. A la mort succède la résurrection, comme à l’hiver, le printemps renaissant.

Louise Abbéma ci-dessous, son allégorie s’est vidée des symboles, elle se veut avant tout décorative, avec les élégantes fleurs ou branches hivernales, le gui, le houx et l’ellébore.

Et le mimosa ?
À suivre !

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      Louise Abbéma, Allégorie de l’hiver, 1902-06, musée d’Orsay, notice

Saisir en quelques traits …

      Antoine Watteau, Deux études d’un jeune enfant coiffé d’un bonnet, D.A.G. Louvre, notice.

Quelle légèreté du crayon, quelle vivacité, liberté, quelles charmantes expressions, et quel oeil de l’artiste !
Hop, c’est croqué, c’est enlevé, c’est dans le carnet !

Ce sont les vacances d’hiver, ma petite-fille est à la maison, j’ai tenté de saisir son regard avec mon appareil photo, mais le cliché n’aura pas la grâce du dessin de Watteau !

L’un des premiers biographes de Watteau, Caylus, a lu devant l’Académie royale de peinture et de sculpture, en février 1748, son mémoire intitulé La vie d’Antoine Watteau, où il rapporte le goût de l’artiste pour les croquis pris sur le vif :

du plaisir de dessiner. Cet exercice avait pour lui un attrait infini ; et quoique la plupart du temps la figure qu’il dessinait d’après le naturel n’avait aucune destination déterminée, il avait toute la peine du monde à s’en arracher. Je dis que le plus extraordinairement il dessinait sans objet … Sa coutume était dessiner ses études dans un livre relié, de façon qu’il en avait toujours un grand nombre sous sa main … Il prenait ses modèles dans les attitudes que la nature lui présentait, en préférant volontiers les plus simples aux autres. Quand il lui prenait en gré de faire un tableau il avait recours à son recueil. Il y choisissait les figures qui lui convenaient les mieux pour le moment. Il en formait ses groupes …

(source : article de J.F. Méjanès, revue du Louvre 1991 n°1)

Watteau a en effet utilisé cette étude de jeune enfant dans plusieurs tableaux, dont certains hélas sont aujourd’hui disparus ;
le croquis de la partie droite se retrouve dans le tableau La gamme d’amour conservé à la National Gallery de Londres (ci-dessous),
et dans L’occupation selon l’âge conservé à la National Gallery de Dublin (en n&b sur la page du musée).

Je trouve que la peinture n’a pas toute la grâce de la sanguine.

Les enfants ne tiennent pas en place, comme de petits animaux sauvages, il faut les croquer ou les photographier rapidement, sur le vif, afin de pouvoir les immobiliser dans un tableau ou un album …

Après la pluie

      Alfred Stieglitz, Berlin vu de ma fenêtre, 1907, photogravure, musée d’Orsay, notice.

      Après la pluie

      Comme un tableau plongé dans l’eau
      la ville prise dans les buées de la vitre
      murs et ciel où roulent les goutelettes
      – impression de la main courant sur l’herbe
      les pailles d’un champ hivernal, main mouillée
      et chaque ombre est épaisse et distante
      le ciel a des lambeaux violacés, une feuille encore
      tremble, racornie, en haut du pommier
      la terre est lourde et muette, enceinte
      d’un imprévisible printemps – la ville
      ici se rassemble comme une botte de paille rose
      couleurs mouillées dans la vitre.

      Paul de Roux, recueil Le front contre la vitre.

Le ciel a voulu honorer L’imprécis de la pluie de Yvette Rodalec, il a plu toute la semaine, et moi-même me laisse transpercer par ce livre ruisselant de beaux textes fluides, en continuant de bloguer sous les gouttes.

Après Camus, je me suis plongée dans les poèmes éclairants de Paul de Roux, que j’aime beaucoup.

      Clarence Hudson White, Gouttes de pluie, 1908, héliogravure, musée d’Orsay, notice.

Au coeur de l’hiver, j’aime vivre un moment particulier, un heure exactement, lumineuse, solitaire, mensuelle, dans la nuit du premier vendredi du mois, à l’église. C’est moi qui choisis ce temps nocturne, parmi ces vingt-quatre heures (de 9h le vendredi à 9h le samedi) de ce qui s’appelle l’adoration du saint sacrement.
Ce titre peut-être grandiloquent ne dira pas grand-chose à certains, j’explique brièvement : L’église est ouverte tout le jour et la nuit, on s’inscrit pour venir prier durant une heure devant l’ostensoir, on est deux au maximum dans l’église afin de ménager l’intimité et le grand silence.

Le choeur est éclairé de cierges et multiples petites lampes, l’orfèvrerie prend un relief merveilleux, surtout dans l’obscurité des heures nocturnes.
Dans la nuit, le silence entre les murs d’époque romane est millénaire, pur, profond, enveloppant.
L’église n’est pas chauffée, le système est en panne depuis presque un an …
Mon heure choisie est 1H-2H dans la longue nuit hivernale.
J’apporte une couverture, et, emmitouflée dans les lainages, je descends au fond de mon coeur et oublie le temps.

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    Nicolas Poussin, L’hiver ou le déluge, entre 1660 et 1664, musée du Louvre, notice

Cette nuit, le silence fut perturbé.
Mais la régularité du bruit qui s’invitait à la méditation permit finalement d’accompagner celle-ci de façon naturelle.
Le fauteur de trouble était la pluie.
Vigoureuse, tapageuse, elle criblait les toits, chutait de la nef sur les bas-côtés en rideaux tumultueux. Elle ne cessait pas.
Ce fond sonore et céleste, sourd et lointain dans les hauteurs de l’architecture, se fondait dans le silence habité du lieu saint. La pluie ne favorise-t-elle pas aussi la fertilité spirituelle ?
Déluge dans le ciel et flaque de lumière sur l’autel, singulière contemplation.
Je bravai à nouveau la pluie en sortant de l’église, puis me glissai en silence dans le lit, au chaud, au sec et l’âme sereine.

La fête des crêpes

      La chandeleur : Gosses mangeant des crêpes, image de presse, 1933, BnF Paris, notice.

2 Février : Chandeleur
Une petite anecdote m’a amusée, monsieur le curé a raconté qu’il est client chez Darty et qu’il reçoit par courriel la newsletter de ce commerçant. Cette semaine, Darty l’a prévenu que c’est la fête des crêpes ce jeudi ! Il avait donc le choix pour s’équiper d’une crêpière électrique …

On en voit trente-six chandelles sur internet !
Le mot chandeleur n’a plus l’heur d’être compris ou d’être accepté dans un cadre laïc.

Ne pas oublier de mettre dans la pâte à crêpes la pointe de sel qui relève le goût de notre vie sur terre !

      Jeune fille préparant des crêpes, image de presse, 1932, BnF , notice
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