Joyeuses fêtes

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L’atelier de couture de Grillon va fermer sa porte jusqu’à l’année prochaine.
Trois bonnets de Noël
Six pulls tricotés
Trois robes de princesses
Un tas de bricoles …
Les doigts de Grillon n’ont pas cessé depuis deux mois.

Dans l’urgence je termine la troisième robe de princesse pour une de mes petites-filles, voici les deux autres, que j’ai créées dans un bonheur effervescent !

J’éprouvais une joie proche de celle de Cosette.

imgp7960 La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée.

Victor Hugo, Les Misérables.

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Vision aujourd’hui bien dépassée de la condition féminine,
néanmoins je dirai que la petite-fille, avec un trait d’union, fait la grand-mère, et que la couture renvoie cette dernière en enfance.
J’ose à peine dire que j’ai rassemblé deux-cent-cinquante poupées,
avec elles c’est Noël toute l’année …

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imgp8007 Dans le Bouquin de Noël dont j’ai parlé ici , on peut lire un très joli conte de G. Lenôtre (1855-1935) mettant en scène une poupée.

L’histoire se passe pendant la Terreur, à Ploubalay près de Saint Malo, en 1793. Des aristocrates se sont sauvés en Angleterre, laissant à Ploubalay leur enfant, une petite fille de huit ans qu’une paysanne héberge dans son grenier.
Les « bleus » républicains sont redoutables, ils arrêtent et exécutent tout émigré qui revient en France.
La petite fille, prénommée Solange, ne doit pas révéler qu’elle est aristocrate, elle vit très durement la séparation d’avec ses parents et sa condition très pauvre. A Ploubalay, comme ailleurs en France, les églises sont fermées, on ne fête plus Noël.

Pendant la nuit de Noël, la petite-fille rêve que son papa est venu la voir et l’a embrassée. C’était bien un rêve, il n’est pas là à son réveil.
Mais que trouve-t-elle dans son sabot ?
Une poupée, debout, dans la splendeur d’une robe de soie verte.
Elle n’en croit pas ses yeux, elle l’appelle Yvonne.

Le sergent républicain l’aperçoit avec sa poupée, lui demande d’où elle tient cette merveille, elle répond que c’est le petit Jésus qui la lui a donnée.
Le Jacobin examine le jouet et constate que c’est une poupée anglaise. Il devine que le père de l’enfant est revenu. Il ordonne une fouille de la maison où habite Solange.
La petite-fille comprend alors qu’elle n’avait pas rêvé …

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Le sergent est alsacien, lui-même a dû quitter sa famille pour être envoyé en Bretagne. La petite Solange lui demande s’il est papa, il lui répond qu’il a une fille de son âge, Odile. Alors Solange le supplie d’accepter sa poupée qu’elle donne à Odile en échange de laisser son père tranquille.
Le sergent est touché et ne poursuit pas les recherches, il emporte la poupée et retourne un peu plus tard chez lui en Alsace.

Plus d’un demi-siècle a passé, Solange et Odile se sont retrouvées, Odile est venue vivre chez la marquise Solange à Ploubalay, elles conservent pieusement la poupée dans l’armoire, elle la ressortent à chaque veillée de Noël, cette petite milady de porcelaine dans sa vieille robe fanée de soie verte, qui a scellé leur longue amitié.

Joyeux Noël et à l’année prochaine !

L’oeuvre fut publiée en 1911 dans le recueil Légendes de Noël.

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P S du 19 décembre : la troisième robe est terminée !

La solitude d’un chêne

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Au coeur d’une forêt de chênes, de hêtres, de châtaigniers, d’alisiers (mes préférés), de frênes, de trembles, de robiniers faux-acacias, d’érables champêtres, de poiriers et de pommiers sauvages, de merisiers et d’aubépines et d’une dizaine d’autres essences sommes-nous plongés en lisant le livre de

      Jérôme Chantreau, Avant que naisse la forêt (éd. Les escales)

Ce livre mériterait le prix du style (décerné par qui ?).

L’écriture sensuelle nous gonfle les poumons du parfum frais, ruisselant, de la forêt du matin qui se fait femme fontaine.
Au crépuscule, le silence de la forêt est une prière panthéiste.
Les bois profonds s’entourent de mystère, il y a un ermite, des légendes, et puis une maison au coeur de la forêt. Le narrateur, qui vit en région parisienne, y revient à la mort de sa mère.

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Mélancolie, angoisse, bien-être, solitude, souvenirs, sensations mêlées et questionnement, et puis les arbres, la nature présente, prenante, sauvage.
Les sens en éveil, l’odorat, la vue, l’ouïe, des mots puissants … le narrateur se fond dans la forêt, n’en reviendra pas.
Par ailleurs, ses souvenirs l’amènent à tailler un portrait à la tronçonneuse de la société des années soixante-dix, c’est mordant, brutal, on s’y retrouve bien !

J’ai aimé la respiration de ce livre, ses phrases poétiques, cette atmosphère sylvestre particulière, fantastique, mystérieuse, et la fin que je ne dévoile pas.

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J’ai acheté un stylo-bille d’un joli vert chlorophylle, et de cette couleur de houppier printanier j’ai souligné dans le livre toutes les phrases que j’aime, il y en a beaucoup.

J’ai photographié l’hiver dans les arbres couverts de lichen vert de gris, comme givrés de froid sous nos quinze degrés.

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    Marc-Antoine Mathieu, Otto l’homme réécrit, éd. Delcourt

Livre d’images, livre de philosophie.
Etonnant ouvrage. Beau graphisme.
Dès qu’on l’a fini, on éprouve le besoin de le relire.
Sur la couverture, l’homme prend la forme d’un houppier de chêne. C’est l’histoire d’une remontée vers la genèse. Avant que naisse la forêt.

C’est étrange, mes lectures se suivent apparemment sans lien, et pourtant, des liens se trouvent.

Encore un arbre :

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    James Sacré, Un désir d’arbres dans les mots, dessins de Alexandre Hollan, éd. fario

J’ai lu ce livre poétique il y a plus d’un an, je l’avais oublié, je l’ai relu.

Il ne s’agit pas d’une forêt en Mayenne comme avec Jérôme Chantreau, ni de chênes, hêtres ou châtaigniers, mais de la frontière espagnole après Montpellier, et les arbres sont des eucalyptus, des arganiers, des noyers, amandiers, oliviers.

Poésie vibrante, colorée, parfumée, les arbres s’épanouissent dans les mots féconds.
Magnifique !

Un roman de l’album

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Fin de ma semaine passée dans les photographies …
circuit au creux des albums, balade dans les clichés,
chercher, trier, décoller, recoller, comparer, scanner, envoyer, et puis aussi télécharger, cliquer, glisser, recadrer, enregistrer … le montage d’un album virtuel, qui prendra une forme physique dans la boîte aux lettres, n’est pas une mince affaire !

Finalement on y revient, à l’album familial en beau papier, seule n’apparaît plus la fine feuille intermédiaire et diaphane qui empêchait les photos brillantes de coller les unes sur les autres dans une double page.

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La photographie est aussi un bon sujet de lecture, de littérature.

Roland Barthes, Anne-Marie Garat, Yves Bonnefoy, Vincent Delerm, Patrick Modiano, Isabelle Monnin, Man Ray, Willy Ronis, par exemple, nous font explorer le vaste domaine de la photo.

garatpf Un très bon livre, celui de Anne-Marie Garat, qui se penche sur les photos de familles, aux éditions Actes Sud (2011).

Un beau livre aussi, illustré d’anciennes photos de familles.
L’écrivain-photographe analyse le phénomène de l’album familial depuis ses débuts jusqu’à notre époque numérique.
Elle évoque les photos-souvenirs, témoignage, nostalgie, tendresse …
Elle établit un troublant, émouvant et très intéressant parallèle entre photographie et écriture.

un extrait :

La photographie, étymologiquement, est l’écrit de la lumière. Sur sa page noire, elle tire au jour quelque chose de probable, d’éventuel. Une éventualité lumineuse advient, s’écrit. A l’écriture solaire, la page des émulsions oppose son ombre nocturne, tenue au secret dans le fond des chambres. […]
Je ne sais rien des révélations, j’y collabore, j’y travaille dans l’obscurité de l’écriture. Le pouvoir argentique des mots décide dans ce travail au noir qui arrête des formes, les leste de langage, trace des lignes de partage, lignes de litige latentes.

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Et puis la pellicule sensible conserve la trace des émotions dans son émulsion. On joue sur les mots, mais la métaphore s’impose, la photo est un révélateur de sentiments.

Dans les albums les plus anciens, les personnes ont souvent un air guindé, figé, avec un regard hagard, et la cause de ce manque de naturel est le temps de pose. Il fallait attendre sans bouger, sans même ciller, et l’immobilité totale pouvait durer des minutes. Pas étonnant qu’on affiche un air halluciné, imparfait subjectif, en fixant l’objectif aussi longtemps !

J’avais déjà évoqué le livre d’Anne-Marie Garat ayant pour sujet l’odeur de la photo, La première fois, ici, et je recommande cet excellent ouvrage que j’ai lu ensuite, Photos de familles.

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Le sous-titre du livre d’Anne-Marie Garat est Un roman de l’album, et, c’est un hasard, mais le hasard existe-t-il, je suis en train de lire un roman tout à fait original qui est le roman d’un album.

      Guillaume Guéraud, Shots, éd. La Brune au Rouergue, 2016.

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Ce roman se présente comme un album d’où ont été retirées toutes les photos, il n’en reste que les légendes. Ces légendes sous des cadres vides d’images (les parties grises dans le livre) racontent l’histoire, constituent le roman.
Le narrateur est un photographe amateur, il aime la photo et en prend beaucoup, il les colle dans un album, fait des agrandissements, recadre certaines, et il les commente de manière précise, étoffée, comme dans un journal intime illustré. Les photos révèlent beaucoup de choses qu’on ne verrait pas sans elles. Mais un jour toutes ses photos sont volées, il ne lui reste que les légendes qui emportent le lecteur dans une folle poursuite sur le continent américain.

Cette nouveauté de style et de présentation m’amuse bien !

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      (un bel album ancien de ma famille, sans légende, je ne sais pas du tout qui se trouve sur les photos !)

Le livre le plus touchant à lire dans le domaine des commentaires de photographies est à mes yeux celui de Willy Ronis.

Ce petit Folio est une merveille. Willy Ronis, à la fin de sa très longue vie, avait sélectionné une cinquantaine de ses photos et s’était raconté à travers elles, car, pour chacune, son souvenir était resté intact. On découvre un artiste profondément humain, honnête et sincère, qui aimait les gens et son métier.
Un très beau petit cadeau de Noël à offrir à un amoureux de la photo !

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Une immense photographie

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      Charles Aubry, photographie, 1864, tirage 45,7cm x 35,3cm, BnF, notice.

Marcel Proust s’intéressait à toutes les techniques et la photographie occupe une place privilégiée dans À la recherche du temps perdu.

Un passage très célèbre du Côté de Guermantes met en scène une photographie qu’apporte Swann à madame de Guermantes. Il s’agit des dernières pages du volume, celles, cruelles, qui montrent les fameux souliers rouges de la duchesse, souliers qui sont liés à la mort de Swann et à l’égoïsme sans borne du duc de Guermantes.

    « Vous verrez Oriane tout à l’heure, me dit le duc quand je fus entré. Comme Swann doit venir tout à l’heure lui apporter les épreuves de son étude sur les monnaies de l’Ordre de Malte, et, ce qui est pis, une photographie immense où il a fait reproduire les deux faces de ces monnaies, Oriane a préféré s’habiller d’abord, pour pouvoir rester avec lui jusqu’au moment d’aller dîner. Nous sommes déjà encombrés d’affaires à ne pas savoir où les mettre et je me demande où nous allons fourrer cette photographie.

    Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, II, II.

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Cette photographie n’intéresse pas du tout le duc, d’ailleurs il ne s’intéresse pas à grand chose à partir du moment où cela ne le met pas en valeur lui-même.
Cette photo est trop grande, encombrante, encore une lubie de la duchesse, et par chance pour le duc, sa femme la mettra dans sa chambre à coucher, il ne la verra donc jamais. On sait que le duc et la duchesse sont sur le point de divorcer, ils ne vont plus l’un dans la chambre de l’autre.

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      Emmanuel Sougez, Château de cartes, 1928, photographie, BnF, notice.

Mais cette photo, qui rassemble les côtés pile et face des médailles, est très intéressante en elle-même.
Comment le photographe, à la demande de Swann, a-t-il procédé pour la prendre ? La scène se déroule à la toute fin du XIXème siècle.
Pas de photoshop et de copié-collé à l’époque !
Quel format ?
Cette photo immense était-elle ce qu’on nomme un poster aujourd’hui, de l’ordre du format A2 ou abribus ?!
Quel type de reproduction ? Quel procédé photomécanique ?
Héliogravure ?
Le site du musée Niepce donne des pistes sur cette page.

On sait que le progrès technique de la photographie depuis sa création visait d’abord à réduire le négatif. La plaque de verre ou le négatif souple étaient au début grands comme une carte postale, on chercha à créer le petit format, en rouleau, le 24×36 …
Mais comment faisait-on pour agrandir les photos ?
Marcel Proust aurait pu nous expliquer !

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      Emmanuel Sougez, Trois poires, photographie, 1934, BnF, notice.

Le poids des mots, le choc des photos

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      Julia Margareth Cameron, Portrait de Mrs Herbert Duckworth, avril 1867, photographie, BnF Paris, notice et commentaire.

Il y a vraiment un air de famille … Mrs Duckworth était la mère de Virginia Woolf.

Les expositions virtuelles de la BnF sont passionnantes, j’y reviens souvent, et le rayon de la photographie est très vaste et riche.

Voici le site, qui peut être consulté en français ou en anglais.

La photographie a connu un essor rapide au XIXème siècle. Les progrès techniques n’ont cessé de s’accélérer, au point qu’on n’a pas vraiment vu venir la révolution numérique, on a sous-estimé la durée de sa mise en oeuvre, beaucoup plus rapide que prévu, balayant tout le domaine de la pellicule argentique de manière impitoyable.

Parmi tous ses champs d’application, la photographie est vite devenue à la fin du XIXème siècle un moyen de se faire connaître (les photos-cartes de visite de Disdéri) et un sujet de bavardages, commérages, potins …

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Dans La Curée de Zola, Maxime est à l’affût de tous les cancans possibles à propos des gens qui se promènent au Bois, il note tout, dresse une vraie gazette du scandale, et l’illustre de tout un tas de photos. Il montre ses albums à Renée que cela amuse énormément.

      Maxime apportait aussi les photographies de ces dames. Il y avait des portraits d’actrices dans toutes ses poches, et jusque dans son porte-cigares. Parfois il se débarrassait, il mettait ces dames dans l’album qui traînait sur les meubles du salon, et qui contenait déjà les portraits des amies de Renée. Il y avait aussi là des photographies d’hommes, MM de Rozan, Simpson, de Chibray, de Mussy, ainsi que des acteurs, des écrivains, des députés, qui étaient venus on ne sait comment grossir la collection.Monde singulièrement mêlé, image du tohu-bohu d’idées et de personnages, qui traversaient la vie de Renée et de Maxime.

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Nadar, Sarah Bernhardt, vers 1864, photographie, BnF, notice et commentaire.

      […] Elle continuait à s’oublier dans le spectacle des figures blêmes, souriantes ou revêches que contenait l’album ; elle s’arrêtait aux portraits de filles plus longuement, étudiait avec curiosité les détails exacts et microscopiques des photographies, les petites rides, les petits poils. Un jour même, elle se fit apporter une forte loupe, ayant cru apercevoir un poil sur le nez de l’Ecrevisse.

      Emile Zola, extrait de La Curée, 1871.

    Maxime et Renée se pourlèchent d’anecdotes polissonnes.

La curée s’opérait aussi dans la vie des personnalités en vue étalée sur papier albuminé, le phénomène allait s’amplifier au XXème siècle avec le développement des magazines à scandale, et au XXIème siècle la meute des réseaux sociaux propage sans limite tout ce carnage.

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      Gaston et Mathieu, Blanche de Varennes dans un miroir, photographie, BnF, notice, commentaire.
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