La sagesse du renoncement, sa puissance bienfaisante

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Dans Les nouveaux chemins de la connaissance, cette semaine sur France-Culture, on put écouter une très intéressante discussion autour de La Princesse de Clèves et de son renoncement à vivre son amour pour monsieur de Nemours.

Ce refus, ce non, ce défi, cette énigme furent très souvent analysés, débattus, décortiqués, il y a des pour, des contre, il ne s’agit pas vraiment de percer le mystère des pourquoi et des comment. C’est comme ça, c’est toute la force, la beauté et la grande modernité du roman.

Sur son lit de mort, Madame de Chartres, la mère de la princesse, se rendant compte que sa fille mariée tombe amoureuse d’un autre homme, lui rappelle les dangers de l’infidélité, les hommes se révélant presque toujours insincères et volages. La princesse avoue à son mari très sincèrement épris d’elle, et se l’avoue à elle-même dans le même instant, qu’elle est amoureuse de quelqu’un d’autre. Cet autre, monsieur de Nemours, espionne et entend la révélation. Bonheur pour lui ! Mais le mari, de transi devient trompé, et se laisse mourir de désespoir. Veuve, la princesse est libre, elle pourrait accepter l’amour de M. de Nemours, mais elle y renonce.

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La princesse suit les recommandations maternelles, alors que dans les deux autres romans de Madame de La Fayette, l’héroïne est séduite, trompée, abandonnée.
La princesse de Clèves ne souhaite pas devenir ce qu’on appelle une veuve joyeuse, ne veut pas laisser dire que son veuvage est une aubaine pour son bonheur.
En refusant une vie amoureuse qui finira dans la souffrance, elle préfère tout de suite souffrir seule en secret par son libre choix.

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Je pense aussi que, après avoir fait un mariage de raison où l’amour n’était pas partagé de la même façon, elle a rencontré le vrai coup de foudre qu’elle n’avait pas connu jusqu’alors. Elle vit désormais un amour idéal, rêvé, fantasmé dans sa tête et son coeur, elle ne veut pas l’altérer en cédant aux plaisirs incertains de la chair. Elle veut le garder pur, continuer à aimer en secret, même si elle n’ose pas se l’avouer distinctement.

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Une telle attitude est-elle possible, plausible, chez une femme encore très jeune, belle, et amoureuse ? On peut en douter, mais c’est de la littérature …
Pourquoi une jeune femme ne serait-elle pas capable de contrôler ses sentiments et de choisir sa vie, même une vie solitaire d’abstention ?
Féminisme d’avant-garde ?
L’amour fait bien commettre toutes sortes de choses insensées, pourquoi pas le renoncement ?
Sentimentalité exacerbée jusqu’à l’absurdité ?
Le renoncement peut être salvateur. L’abstention est une formule de la prudence.
Savoir ne pas …

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Ce renoncement me fait penser à Proust, encore lui, mais si on cherche dans La Recherche, on trouve !

En effet, le narrateur est amoureux de Gilberte, mais il l’aperçoit avec un autre jeune homme. Il décide de ne plus la voir, de mettre fin à leur relation. Cependant, le jour de l’an arrive, c’est le temps des voeux, il espère recevoir d’elle une lettre lui demandant la raison de cette soudaine séparation, une lettre qui dirait qu’elle est folle de lui et ne peut vivre sans le voir. Il aurait alors une bonne raison d’accepter malgré lui de la fréquenter à nouveau.
Cette lettre n’arrive pas.
Il souffre de son silence, il l’aime plus que jamais, il espère toujours un geste d’elle.
Il sait qu’il devrait renoncer une bonne fois pour toutes d’espérer une réconciliation, mais il ne croit pas à la sagesse du renoncement.
Que de complexité, comme chez madame de Clèves !

    Les neurasthéniques ne peuvent croire les gens qui leur assurent qu'ils seront à peu près calmés en restant au lit sans recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce régime ne fera qu'exaspérer leur nervosité. De même les amoureux, le considérant du sein d'un état contraire, n'ayant pas commencé de l'expérimenter, ne peuvent croire à la puissance bienfaisante du renoncement.

    Marcel Proust, extrait de À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de Mme Swann.

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Gilberte et Albertine se ressemblent, et pour le narrateur l’amour est synonyme de souffrance.
Ca recommence !
Albertine le quitte, il désespère, et voici ce qu’il dit :

    Peut-être, maintenant que mon coeur, incapable de vouloir et de supporter de son plein gré la souffrance, ne trouvait qu'une seule solution possible, le retour à tout prix d'Albertine, peut-être la solution opposée (le renoncement volontaire, la résignation progressive) m'eût-elle paru une solution de roman, invraisemblable dans la vie, si je n'avais moi-même autrefois opté pour celle-là quand il s'était agi de Gilberte.

    Marcel Proust, extrait de Albertine disparue, première partie.

Le renoncement volontaire est une solution de roman, invraisemblable dans la vie.
Ce roman, sans aucun doute, est « La Princesse de Clèves », et, Proust le dit, ce renoncement est invraisemblable dans la vie réelle … quoique …

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