Raids wagnériens

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      François Flameng, retour d’un vol de nuit, 1918, musée de l’Armée Paris, notice

En relisant hier le passage du Temps retrouvé, où Proust évoque le changement d’heure, qui fut en effet décidé en France en 1916 et dont le décret fut voté et mis en application en mars 1917, j’ai eu envie d’écouter du Wagner, parce que, dans ce même passage, le narrateur regarde avec son ami Saint Loup les avions faire leur Chevauchée des Walkyries au son des sirènes dans la nuit parisienne.

J’avais déjà recopié cet extrait il y a trois ans ici.

Cette année j’ajoute la musique de Wagner, je choisis l’ouverture de Rienzi, un opéra de jeunesse que Wagner aimait moins, mais je trouve son ouverture très belle, elle fait à certains moments très Wacht am Rhein (« La garde au Rhin », poème de Max Schneckenburger qui fut composé en 1840 au moment de la crise franco-allemande) !

Le changement d’heure

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Il y a cent ans, ou presque, le changement d’heure existait en France. Je ne sais pas quand il fut supprimé, je me souviens bien de son retour il y a quarante ans.

Proust en parle dans la Recherche :

    Tout en me rappelant la visite de Saint-Loup j’avais marché, puis, pour aller chez Mme Verdurin, fait un long crochet ; j’étais presque au pont des Invalides. Les lumières, assez peu nombreuses (à cause des gothas), étaient allumées un peu trop tôt, car le changement d’heure avait été fait un peu trop tôt, quand la nuit venait encore assez vite, mais stabilisé pour toute la belle saison (comme les calorifères sont allumés et éteints à partir d’une certaine date), et au-dessus de la ville nocturnement éclairée, dans toute une partie du ciel – du ciel ignorant de l’heure d’été et de l’heure d’hiver, et qui ne daignait pas savoir que 8 heures et demie était devenu 9 heures et demie – dans toute une partie du ciel bleuâtre il continuait à faire un peu jour.

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    Dans toute la partie de la ville que dominent les tours du Trocadéro, le ciel avait l’air d’une immense mer nuance de turquoise qui se retire, laissant déjà émerger toute une ligne légère de rochers noirs, peut-être même de simples filets de pêcheurs alignés les uns auprès des autres, et qui étaient de petits nuages. Mer en ce moment couleur turquoise et qui emporte avec elle, sans qu’ils s’en aperçoivent, les hommes entraînés dans l’immense révolution de la terre, de la terre sur laquelle ils sont assez fous pour continuer leurs révolutions à eux, et leurs vaines guerres, comme celle qui ensanglantait en ce moment la France.

    Marcel Proust, extrait de Le Temps retrouvé, M. de Charlus pendant la guerre.

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Dans cet extrait (pendant la première guerre mondiale), il s’agit du passage à l’heure d’été. Comme dit Proust, le ciel ne sait pas que les hommes changent l’heure.
Les mouettes non plus.
La plage ne montre pas ostensiblement le changement de saison.
Juste un peu plus pastel.
La lumière se décante plus lentement, l’horizon est moins sanglant, avant les batailles du vent d’hiver.
Chic, l’heure d’hiver !
Une heure de lecture en plus dans le lit le matin.
Du temps retrouvé !

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Dernière communication à la société proustienne de Barcelone

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      Lanterne magique adaptée sur une lampe à pétrole, musée Marcel Proust Illiers-Combray, commentaire.

La société proustienne de Barcelone existe, elle a été créée il y a un an, et l’écrivain Mathias Enard en est membre. Il a publié cet automne un livre tout à fait original :

51xlf6mugnl-_sx365_bo1204203200_ Mathias Enard,
Dernière Communication à la société proustienne de Barcelone,
éd. Inculte, août 2016

On y découvre un poète. Surprenant poète.
Comment cerner le sujet de cet ouvrage ? C’est difficile ; c’est un voyage, un retour vers ses livres anciens, on y parle de batailles du passé, de villes et de pays meurtris, d’amour et de murs, de boussole et d’alcool, de Pessoa, de Proust … Le tout en poésie, parfois rimée.
Fort, intime, sensuel, fraternel.

C’est évidemment pour Marcel que j’ai acheté ce petit livre.
J’ai relevé un vers magnifique à propos de Proust :

      « Sa robe de chambre pèse trois mille pages. »

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      Mariano Fortuny, Robe manteau, musée de la mode et du costume Paris, commentaire.

Le lavoir

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    Jan Brueghel L’Ancien et Joos De Momper , Marché flamand et place de la lessive, vers 1620, musée du Prado Madrid, commentaire du musée

C’était au temps où les lavoirs lavaient, les battoirs battaient, où la lessive ruisselait , où les langues se déliaient …
Aujourd’hui les lavoirs sont asséchés ou verdis d’une eau stagnante, sont réduits au silence et parfois décorés d’élégantes potées fleuries en été. On ne regrette pas cette époque de dur labeur dans l’eau froide, on constate seulement l’abandon de ce lieu convivial, et parfois on s’y émerveille, comme Philippe Delerm, à la vue d’un rayon de soleil jouant sur l’eau.

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      La vibration de la lumière est si éblouissante, si rapide. Comme des vagues accélérées, comme des flashs aussi. Cela devait être paisible, avec l’idée d’une façon de vivre disparue : les laveuses accroupies, les baquets, les nuages de lessive à la surface, le linge lourd dans les brouettes, le travail dur et des rires ricochant à la surface, les allusions, les secrets échangés, le souffle court. Et puis sur tout cela, depuis si longtemps, le silence. La fonction du lavoir presque oubliée ; il faudra expliquer aux enfants.

      Philippe Delerm, extrait de Du soleil et de l’eau sur un lavoir, recueil Le trottoir au soleil.

    Pieter De Hooch, Une femme et sa servante dans une cour, vers 1660, NG Londres, page du musée

A propos de lessive et de soleil barbotant dans l’eau, j’ai un autre souvenir, celui du caniveau …
Ce n’est pas la lune qui jouait dans le caniveau à ce moment-là, c’était généralement en fin de matinée, le soleil de midi. J’étais petite, en vacances chez ma grand-mère, et mon jeu favori était d’aller plonger les mains dans le flot laiteux, chaud, fumant, jaillissant au bord du trottoir dans la rue pavée, le jour de la lessive. J’aimais cette odeur un peu âcre de petit lait. Le torrent en avait aussi la couleur opalescente. Il emportait les minuscules vaisseaux que je fabriquais avec des bouchons. Les petits voisins venaient aussi avec leurs embarcations bricolées de rires et de riens. La sensualité des mains amollies dans le ruisseau de lait tiède et savonneux, l’insouciance générale, les jeux dans la rue tranquille, le caniveau canalisant la vie domestique … une façon de vivre disparue en effet, qu’un rai de soleil sur le pavé luisant peut retrouver.

La lessiveuse

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      Charles Augustin Lhermitte, Femme à la lessiveuse, 1912, photographie, musée d’Orsay, notice.

Qui n’a vécu un hiver au moins dans la familiarité d’une lessiveuse ignore tout d’un certain ordre de qualités et d’émotions fort touchantes – dont un porte-plume bien manié toutefois doit communiquer quelque chose.

Francis Ponge, extrait de La lessiveuse , recueil Pièces

Ce registre d’émotions ménagères n’est plus perçu de nos jours, la lessiveuse est reléguée depuis longtemps au grenier ou chez les brocanteurs. Mais si on a dû l’utiliser autrefois, elle rappelle bien des souvenirs vaporeux, odorants, savonneux, brûlants et humides à la fois …
L’effort physique, la grande suée dans la grande buée, la ruée de la mousse dans la nuée qui éclabousse, la sensation de propreté, la satisfaction du travail accompli et puis enfin la respiration, l’étendage, au grand air frais.

Dans l’ébullition de la mémoire on pourrait écrire d’un seul jet … ah, il faut se sentir galvanisé pour écrire sur la lessiveuse !

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Francis Ponge en a composé un poème :

      Si douces sont aux paumes tes cloisons …
      Si douces sont tes parois où se sont
      Déposés de la soude et du savon en mousse …
      Si douce à l’oeil ta frimousse estompée,
      De fer battu et toute guillochée …
      Tiède ou brûlante et toute soulevée
      Du geyser intérieur qui bruit par périodes
      Et se soulage au profond de ton être …
      Et se soulage au fond de ton urne bouillante
      Par l’arrosage intense des tissus …

    John Singer Sargent, La biancheria, 1910, aquarelle, MFA Boston, page du musée

Au début de L’assommoir, Zola décrit les laveuses à la blanchisserie :

      On respirait l’étouffement tiède des odeurs savonneuses. Tout d’un coup, le hangar s’emplit d’une buée blanche ; l’énorme couvercle du cuvier où bouillait la lessive, montait mécaniquement le long d’une tige centrale à crémaillère ; et le trou béant du cuivre, au fond de sa maçonnerie de briques, exhalait des tourbillons de vapeur, d’une saveur sucrée de potasse. Cependant, à côté les essoreuses fonctionnaient ; des paquets de linge, dans les cylindres de fonte, rendaient leur eau sous un tour de roue de la machine, haletante, fumante, secouant plus rudement le lavoir de la besogne continue de ses bras d’acier.

      Emile Zola, extrait de L’assommoir.

Dans cette blanchisserie eut lieu la fameuse bagarre entre Gervaise et Virginie.
Elles lavèrent leur linge sale entre elles à grands coups de battoir pendant que les spectateurs se rinçaient l’oeil.
(voir la scène à partir de la 10ème minute dans l’extrait ci-dessous)


Gervaise (L'assomoir) 1 par apocalyptique02

Saponides et détergents

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      Affiche Henkel&Cie, vers 1930, Staatliche Museen zu Berlin, notice.

    Avec cette robe blanche, elle utilise forcément Narta fraîcheur propre !

La publicité actuelle ne nous bassine plus avec les produits détergents. Mais du temps de la mère Denis, le petit écran entonnait avec joie, « Omo est là la saleté s’en va », « Mini-mir mini-prix mais il fait le maximum », « monsieur Propre suractivé c’est si propre que l’on peut se voir dedans », « Super-Croix 73 aux deux agents blanchissants pour un prix avantageux vous devez l’essayer », « Cif ammoniacal liquide surpuissant fraîcheur citron nettoie sans rayer », pour rien au monde on n’aurait échangé un baril d’Ariel contre deux barils de lessive ordinaire et on collectionnait les cadeaux Bonux.
La lessive sponsorisait les feuilletons télévisés qui passionnaient les femmes au foyer, c’est pourquoi on les appelait dans les pays anglophones « soap opera ».

Nostalgie ? Non, pas vraiment, la pub aujourd’hui nous vante surtout des voitures, suréquipées bien sûr, des banques, des assurances et des lunettes, le tout est cohérent, mais manque de gaieté et de fraîcheur. L’euphorie bon enfant des années soixante-dix a fait place à un égocentrisme flirtant parfois avec la malhonnêteté.

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Roland Barthes nous fait remarquer, dans notre mythologie moderne qu’est la publicité, les deux valeurs nouvelles et fondamentales des produits lessiviels :
le profond et le mousseux !

la profondeur du nettoyage
la sensualité de la mousse

La fonction abrasive du détergent ou du savon de toilette est masquée par la substance délicieuse et aérienne de la mousse.

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      Dire qu’Omo nettoie en profondeur (voir la saynète du cinéma-publicité), c’est supposer que le linge est profond, ce qu’on n’avait jamais pensé, et ce qui est incontestablement le magnifier, l’établir comme un objet flatteur à ces obscures poussées d’enveloppement et de caresse qui sont dans tout le corps humain. Quant à la mousse, sa signification de luxe est bien connue : d’abord, elle a une apparence d’inutilité ; ensuite sa prolifération abondante, facile, infinie presque, laisse supposer dans la substance dont elle sort, un germe vigoureux, une essence saine et puissante, une grande richesse d’éléments actifs sous un petit volume originel ;

      Roland Barthes, Mythologies, extrait de Saponides et détergents.

Voilà une célèbre saynète pour la lessive Omo, dont Coluche s’est emparé pour sa propre saynète, et j’ai plaisir à m’arrêter sur ce mot, saynète.

C’est Francis Ponge, dans son essai sur le savon, qui attire l’attention sur l’étymologie :
« saynète » vient de l’espagnol sainete qui désigne en vénerie le petit morceau de graisse que l’on donne aux faucons quand ils reviennent.
sainete est le diminutif de sain, graisse, du latin populaire saginem, graisse.
Ce mot est resté dans le français saindoux.
Le savon (qu’on dit parfois « surgras ») est composé de graisse et de soude.
Une saynete à propos du savon revient à la graisse qu’il contient et qu’en même temps il doit éliminer !

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Le galet

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Plusieurs écrivains ont produit des textes autour du savon, et d’abord je passe les Ponge.
Francis Ponge avait envoyé à Albert Camus le texte qu’il avait potassé sur le savon, et celui-ci lui répondit, mais son appréciation ne fut pas aussi enthousiaste que la mousse de Bébé-Cadum. Il jugeait l’ensemble trop elliptique, manquant d’abandon naturel, émaillé d’ironie, mais l’ironie est aussi une ellipse. Camus préférait de Ponge son texte intitulé Le galet.

Le galet résulte de la fragmentation et l’érosion du roc sous l’effet de l’eau. Le texte de Ponge est très beau et fait réfléchir.

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      Mais au contraire l’eau, qui rend glissant et communique sa qualité de fluide à tout ce qu’elle peut entièrement enrober, arrive parfois à séduire ces formes et à les entraîner. Car le galet se souvient qu’il naquit par l’effort de ce monstre informe sur le monstre également informe de la pierre. Et comme sa personne encore ne peut être achevée qu’à plusieurs reprises par l’application du liquide, elle lui reste à jamais par définition docile.
      Terne au sol, comme le jour est terne par rapport à la nuit, à l’instant même où l’onde le reprend elle lui donne à luire. […]
      Enfin, de jour en jour plus petit mais toujours sûr de sa forme, aveugle, solide et sec dans sa profondeur, son caractère est donc de ne pas se laisser confondre mais plutôt réduire par les eaux. Aussi, lorsque vaincu il est enfin du sable, l’eau n’y pénètre pas exactement comme à la poussière. Gardant alors toutes les traces, sauf justement celles du liquide, qui se borne à pouvoir effacer sur lui celles qu’y font les autres, il laisse à travers lui passer toute la mer, qui se perd en sa profondeur sans pouvoir en aucune façon faire avec lui de la boue.

      Francis Ponge, Le galet, recueil Le parti pris des choses.

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En écrivant au sujet de la pierre, Ponge craignait de s’empêtrer !

Le savon est aussi un galet, quand il en prend les formes arrondies. Il porte d’ailleurs ce nom.
Et il adopte parfois sa couleur, en s’agrémentant d’une senteur marine.

      Le savon a sa dignité particulière. C’est une pierre, mais qui n’admet pas d’être roulée unilatéralement par les forces de la nature. Elle leur glisse entre les doigts, se colle en quelque endroit du fond et y fond à vue d’oeil plutôt que de se laisser tripoter par les eaux.
      L’homme abuse de cela. S’il s’en frotte les mains, le savon écume, jubile. Plus il rage, plus sa bave devient volumineuse et nacrée, plus il rend les mains complaisantes, souples, liantes, ductiles.
      Pierre magique !
      Plus il forme avec l’air et l’eau des grappes explosives de raisins parfumés.
      L’air, l’eau et le savon alors se chevauchent, jouent à saute-mouton, forment des combinaisons emphatiques et légères qu’un souffle, un sourire, un rien en trop de vanité intérieure, la moindre exagération font exploser …

      Francis Ponge, Le savon

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Vanité, oui, les bulles de savon prêtes à exploser ne sont que vanité, et bien vaniteux est celui qui songe à se faire mousser.
Comme le galet du bord de mer qui devient sable, le galet nettoyant et parfumé est voué à disparaître sous l’action de l’eau. Voilà au moins une question qui n’est pas insoluble !

Le savon

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      J.B.S. Chardin, Les bulles de savon, après 1739, LACMA Los Angeles, notice

Le savon, c’est le type même du sujet dérisoire, mais qui mousse interminablement.
Cette phrase n’est pas de moi, mais je l’adopte. Elle fut écrite par Francis Ponge.
Alors voilà, je vais savonner la « planche à billets » qu’est généralement un blogue, en espérant ne pas trop bêtement m’égarer.

La semaine dernière je n’ai pas bullé, au contraire, je n’ai hélas pas eu le temps de considérer ce galet éphémère et parfumé, le savon.
J’ai envie de me pencher cette semaine, sans trop glisser, comme Ponge, sur Donge ou autre Cadum.

Observons le savon dans le milieu aquatique. Dirons-nous qu’il y mène une existence dissolue ?

31xwsat41tl-_sx303_bo1204203200_-1 Mes grands-mères m’ont souvent dit que, parmi les choses qui manquaient le plus pendant la guerre, il y avait le savon.

Francis Ponge a rédigé son ouvrage sur le savon pendant les années de privation de la seconde guerre mondiale. Il l’a sans cesse remanié jusqu’à sa parution en 1967.
Il est certain que le savon est un sujet qui vous échappe facilement, et plus on s’y frotte, plus il devient insaisissable, fuyant jusqu’à la disparition totale.
Mais, à force de plonger dans les eaux qu’il trouble malicieusement, on sort de cet exercice avec les mains propres.
Ponge proposait donc une petite toilette intellectuelle et passionnante avec le savon.
Et j’adore les savons !

    Chardin, La lessive, années 1730, Ermitage Saint Pétersbourg , notice

J’illustre mon article avec des tableaux de Chardin, car c’est à ce peintre que j’ai pensé en premier lieu, il a à la fois représenté le jeu des bulles de savon et les scènes de lessive, et Francis Ponge a justement écrit sur Chardin et ses natures mortes, l’artiste ayant lui aussi observé de manière intense et tendre les plus simples objets de la vie quotidienne.

À la recherche du Savon Perdu

Il arrive que, dans cette aventure, nous ayons perdu le morceau de savon lui-même, et que nous devions le repêcher à tâtons fort diminué, à moitié fondu, ramolli, les yeux cernés, méconnaissable comme quelqu'un qui "a fait la vie".

Francis Ponge, extrait de Le savon.

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En intitulant ainsi son chapitre, À la recherche du savon perdu, Francis Ponge m’a fait penser à un délicieux passage de la Recherche, dans Combray, quand le narrateur enfant raconte le rituel de la messe dominicale, sa maman passant rapidement chez le commerçant qui se savonne les mains comme on le faisait machinalement, un petit geste d’autrefois qu’on ne voit plus guère de nos jours :

      « Mon Dieu ! neuf heures ! il faut se préparer pour aller à la grand’messe si je veux avoir le temps d’aller embrasser tante Léonie avant », et je savais exactement la couleur qu’avait le soleil sur la place, la chaleur et la poussière du marché, l’ombre que faisait le store du magasin où maman entrerait peut-être avant la messe, dans une odeur de toile écrue, faire emplette de quelque mouchoir que lui ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, tout en se préparant à fermer, venait d’aller dans l’arrière-boutique passer sa veste du dimanche et se savonner les mains qu’il avait l’habitude, toutes les cinq minutes, même dans les circonstances les plus mélancoliques, de frotter l’une contre l’autre d’un air d’entreprise, de partie fine et de réussite.

      Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Combray.

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Le portrait double

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Encore l’autoportrait !
Celui-ci du musée de Leyde est étonnant.
L’artiste s’est représenté dans son tableau deux fois, à deux âges, jeune et vieux.

Il n’est pas rare que les artistes aient peint leurs autoportraits à des âges différents, on les voit jeunes, ensuite âgés à la fin de leur carrière, mais leurs toiles, produites à différentes époques, sont distinctes.

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Ici, David Bailly, natif de Leyde aux Pays-Bas, se montre jeune, avec ses cheveux bruns, tenant son propre portrait où il est âgé avec des cheveux gris. Il y a comme un certain anachronisme !

Ce tableau est une vanité, le peintre l’a voulu, et il l’a écrit, vanité des vanités, tout n’est que vanité.

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Vanité il y a, c’est évident, le temps passe, l’âme humaine est périssable, le sablier coule, la flamme de la bougie s’éteint, les pièces d’or et les richesses sont vaines, le crâne et les fleurs qui se fanent indiquent bien les vanités de ce bas monde, couronnées par les éphémères bulles de savon.

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Le peintre montre même le portrait de sa jeune femme défunte.
Les deux portraits ovales des époux forment des pendants.

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Outre la fuite du temps, ce tableau indique les cinq sens, l’ouie avec la flûte et la gravure du musicien au mur (d’après Hals), l’odorat avec les fleurs, le goût avec la pipe et le vin, la vue avec le petit miroir de la boîte, et le toucher avec les bulles car elles éclatent dès qu’on les touche.
L’artiste est aussi bon dans l’art du portrait que dans celui de la nature morte.

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Dans le catalogue de l’exposition de vanités du XVIIème siècle qui eut lieu à Paris en 1990, Alain Tapié fait remarquer à propos de ce tableau que, malgré toute la vanité des choses, l’âme humaine n’est pas perdue, on comprend que l’homme peut atteindre la vie éternelle en menant une vie sobre, en cherchant la sagesse.

Dans ce désordre d’images où jeunesse et vieillesse sont mêlées, dans cette construction en abîme, le verre de vin à moitié plein peut signifier la tempérance, les roses l’amour et la résurrection, les livres non usés et apparemment neufs une utilisation positive du savoir …

Méditation sur l’art aussi : le temps passe et altère les faits de l’existence, tandis que la peinture, en mêlant les époques, convie à l’éternité.

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Et puis, l’arrière-plan de cet étonnant tableau dévoile encore un autre portrait !
Sur le site du musée, on peut zoomer et observer le mur au fond de l’atelier du peintre :
Un visage est dessiné, en grand format, à même le mur. Figure fantomatique, passagère, aussi légère que la bulle de savon.
A nouveau sa femme semble-t-il, qui n’est plus et qui ne quitte pas ses pensées.
Le peintre s’est ainsi représenté deux fois, ainsi que son épouse.

Visages

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      Claude-Marie Dubufe, La famille de l’artiste, 1820, musée du Louvre, notice

Influencée par l’exposition des autoportraits (rappel ici), ayant aussi en mémoire l’exposition de portraits du musée des beaux arts de Quimper qui alliait avec délices peinture et littérature (revoir ici), j’ai eu l’idée de proposer le thème du visage dans mon club de lecture-écriture-et bavardages.

Nous avons exploré, labouré, le champ lexical …
Les synonymes du visage nous ont fait rire :

06-515529 face, faciès,
figure, fraise,
tête, binette,
bouille, bobine,
gueule, gamelle,
museau, poire,
trogne,
tronche,
trombine,
frimousse,
minois …

Franz-Xaver Messerschmidt, Tête de caractère, entre 1770 et 1783, Louvre, notice.

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      Michel-ange, Sibylle delphique, détail de la voûte de la chapelle Sixtine, écoinçon, site web.

« visage » est formé de « vis » et du suffixe « age ».
« vis » est issu du latin « visus » = faculté de voir, sens de la vue, aspect, apparence.
Le visage se disait vis au moyen-âge jusqu’au début du XVIIème siècle.
Ce mot « vis » est resté dans l’expression « vis à vis » = face à face.

Mais n’allons pas penser que vis platinée signifie blonde peroxydée !

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Ernest Joseph Laurent, Visage d’une jeune personne, dessin, D.A.G. Louvre, notice

Le visage est ce qu’on voit ou ce qu’on donne à voir. Le domaine du visage est vaste et fournit bien des sujets à réflexion : portrait, autoportrait, selfie, paréidolie, art, photo, cinéma, littérature, avec skype le téléphone donne un visage à l’interlocuteur, avant la photo le portrait funéraire, comme ceux du Fayoum, permettait de garder une belle image du défunt …

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Le visage donne une image : l’image, qui est représentation, apparence, par opposition à la réalité concrète, eut tout d’abord le sens latin de statue. De là vient l’expression sage comme une image, parce qu’une statue est immobile, ne bouge pas.

Le visage est une figure, et l’étymologie nous apprend que la figure fut aussi tout d’abord une représentation sculptée. Le mot « figure » vient du verbe latin fingere qui veut dire modeler avec de l’argile. Et ce même verbe a donné en français le verbe « feindre ».

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      Arcimboldo, détail de L’Automne, Louvre, notice

La figure est une forme extérieure, une allure.
On dit ainsi le chevalier à la triste figure parce qu’il n’a pas une allure fière.
Le sens figuré d’un mot lui donne une autre forme, imaginée, distincte du sens propre.

Certains visages font tourner la tête.
Et quand le cinéma donne des visages aux personnages de la littérature, on tourne alors des milliers de pages …

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