Un bénitier qui eût contenu un lac d’eau sainte

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    C’était une huître de dimension extraordinaire, un tridacne gigantesque, un bénitier qui eût contenu un lac d’eau sainte, une vasque dont la largeur dépassait deux mètres, et conséquemment plus grande que celle qui ornait le salon du Nautilus.
    Je m’approchai de ce mollusque phénoménal. Par son byssus il adhérait à une table de granit, et là il se développait isolément dans les eaux calmes de la grotte. J’estimai le poids de ce tridacne à trois cents kilogrammes. Or, une telle huître contient quinze kilos de chair, et il faudrait l’estomac d’un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.
    Le capitaine Nemo connaissait évidemment l’existence de ce bivalve. Ce n’était pas la première fois qu’il le visitait, et je pensais qu’en nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une curiosité naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt particulier à constater l’état actuel de ce tridacne.

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    Les deux valves du mollusque étaient entrouvertes. Le capitaine Nemo s’approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les empêcher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique membraneuse et frangée sur les bords qui formait le manteau de l’animal.
    Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur égalait celle d’une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d’un inestimable prix. Emporté par la curiosité, j’étendais la main pour la saisir, pour la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m’arrêta, fit un signe négatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa les deux valves se refermer subitement.

    Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, Deuxième partie, chapitre III, « Une perle de dix millions ».

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Le capitaine Nemo laissait jalousement mûrir la perle année après année, pour enfin l’amener un jour son musée extraordinaire.

Ces bénitiers géants vivent au Sud-Ouest de l’océan Pacifique. Ils furent surexploités et disparurent de certaines îles.
Ils ornaient les églises, comme celui que j’avais photographié à Paris il y a quelques années, et que j’avais montré ici à propos de l’orthographe du mot béni que Proust nous rappelle.

On sait maintenant obtenir leur reproduction en captivité. Mon petit tridacne provient certainement d’une écloserie artificielle. Ceci n’empêche pas qu’il soit très beau.

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Proust dirait que sa matière d’un blanc éclatant ressemble à du lait durci.
Je reste dans les produits laitiers en y voyant une Chantilly finement striée par la poche à douille sur un Saint Honoré.
Là, sur le sable ensoleillé, face à la mer, cette architecture pâtissière posée sur l’étagère de la plage me paraissait la plus gourmande des vitrines, une merveilleuse friandise pour les yeux.

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