Eloge des larmes

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Anonyme, Madeleine pénitente, XVIIème siècle, détail, Gemäldegalerie Kassel, tableau entier et notice

Dans Fragments d’un discours amoureux, Roland Barthes s’interroge à propos des larmes.
Il rappelle que la moindre émotion amoureuse, de bonheur ou d’ennui, met Werther en larmes.
Werther pleure souvent, très souvent, et abondamment.
En Werther, est-ce l’amoureux qui pleure ou est-ce le romantique ?

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      Qui fera l’histoire des larmes ? Dans quelles sociétés, dans quels temps a-t-on pleuré ? Depuis quand les hommes (et non les femmes) ne pleurent-ils plus ? Pourquoi la « sensibilité » est-elle à un certain moment retournée en « sensiblerie » ?

      Roland Barthes, extrait de Fragments d’un discours amoureux, éd. Seuil

Je recommande au passage l’écoute du livre lu de façon vivante et palpitante par Fabrice Lucchini. L’acteur ne lit que quelques fragments, c’est pourquoi il est intéressant de lire aussi le livre complet. La voix de Lucchini aide beaucoup à apprécier l’oeuvre de Roland Barthes qui peut sembler parfois « rébarthbative » avec son vocabulaire qui demanderait, outre le Bailly, un dictionnaire franco-barthien ! Mais on apprend aussi de beaux mots de la langue française.

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    Atelier du Maître de la légende de Madeleine, Madeleine pleurant, vers 1525, National Gallery Londres, notice et commentaire

Alain Corbin, qui a écrit une histoire du silence, pourrait raconter celle des larmes.
A partir de quel moment les garçons n’ont-ils plus eu le droit de pleurer sans honte ? Si autrefois les cris de douleur étaient bienvenus, aujourd’hui le silence s’impose et l’on souffre sans bruits ni larmes.

Barthes le dit, les larmes deviennent synonyme de sensiblerie, et je pense alors à Proust (Barthes fait d’ailleurs souvent référence à Proust dans son oeuvre) qui fait dire à la mère du narrateur dans La Prisonnière, qu’il ne faut pas confondre sensibilité et sensiblerie, ce que les Allemands appellent Empfindung et Empfindelei.

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Dans la Recherche, le narrateur pleure souvent comme Werther, il pleure comme une Madeleine, de Proust forcément !
Tous les personnages sensibles, ayant bon coeur dans la Recherche essuient souvent un pleur intempestif, involontaire comme la mémoire proustienne, et vraiment j’aime ça. Ils ne freinent pas les épanchements de leur coeur, ils se montrent humblement faibles, ils laissent s’émanciper les larmes. « Puberté du chagrin » dit joliment Proust.

Dans l’Evangile selon Saint Luc, qui sera lu ce dimanche, il est question du repas chez Simon le pharisien et d’une femme en pleurs, que l’on confond parfois avec Madeleine :

    Philippe de Champaigne, Le repas chez Simon le Pharisien, vers 1655, mba Nantes, notice

En ce temps-là, un pharisien avait invité Jésus à manger chez lui. Jésus entra chez lui et prit place à table. Survint une femme de la ville, une pécheresse. Ayant appris que Jésus était attablé dans la maison du pharisien, elle avait apporté un flacon d'albâtre contenant un parfum. Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, près de ses pieds, et elle se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus. Elles les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et répandait sur eux le parfum.

Cette femme arrive chez Simon tout en pleurs, dans la plus grande humilité, elle laisse couler son émotion devant Jésus, et reconnaît ses péchés, tandis que Simon, pharisien plein d’orgueil, ne comprend pas ce qui se passe. Elle a péché et elle sait que Jésus pourra lui pardonner ses fautes, car elle a foi en lui. Elle est pardonnée et sa foi l’a sauvée.
C’est une bien belle histoire autour du sacrement de la réconciliation.

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On me pardonnera peut-être ce cheminement sinueux, incongru, trivial, qui croise ma pensée entre Barthes, l’Evangile et Proust !
Mais justement, et c’est Barthes qui le rappelle, le mot trivial vient du latin trivialis, qui veut dire « de carrefour », car trivium, c’est « trois voies » !

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