Le tout-puissant vert des forêts d’été

4150BRK38PL._SX319_BO1,204,203,200_ Me voilà à nouveau plongée dans les petites histoires de Robert Walser, écrivain et poète singulier, très attachant.

Les rédactions de Fritz Kocher sont des récits d’un genre peu courant, quoique leur origine soit connue de tous les écoliers.
Il s’agit vraiment de rédactions comme on les écrivait autrefois en classe. En France, on appelait aussi cet exercice du nom de « composition française ».
La rédaction était la première étape dans le devoir d’écriture en cours de français, elle avait lieu dans les années du collège, elle était essentiellement une narration. Ensuite au lycée, elle disparaissait, pour être remplacée par la dissertation, qui expulsait le principe de la narration.

Robert Walser se met dans la peau d’un petit garçon, Fritz Kocher, qui rédige des rédactions sur des sujets très variés. Il adopte le style enfantin, avec des phrases courtes, néanmoins l’enfant écrit bien ! Il finit aussi par disserter, en réfléchissant d’une manière philosophique, ce qui trahit l’esprit de l’adulte sous la jeune plume.

Voici un extrait de la rédaction intitulée La forêt.

dutilleuxmbaarras En été la forêt est tout entière couleur, lourde, débordante.
Tout alors est vert, le vert est partout, le vert règne et commande, ne laisse paraître d’autres couleurs, qui voudraient aussi se faire remarquer, que par rapport à lui.
Le vert jette sa lumière sur toutes les formes de sorte que les formes disparaissent et deviennent des éclats.
On ne prend plus garde aux formes en été, on ne voit plus qu’un grand ruissellement de couleur plein de pensées.
Le monde a alors son visage, son caractère, il a ce visage-là ; dans les belles années de notre jeunesse il a eu ce visage, nous y croyons car ne connaissons rien d’autre.
Avec quel bonheur la plupart des gens pensent à leur jeunesse : la jeunesse leur envoie des rayons verts, car c’est dans la forêt qu’elle a été la plus délicieuse et la plus captivante.
[…]
Le vert, le tout-puissant vert des forêts d’été, ne laisse oublier ni des uns ni des autres ; à tous ceux qui vivent, qui veulent arriver, qui grandissent, il est pour toute la vie inoubliable.
Et comme c’est bien que quelque chose d’aussi bon, d’aussi aimable, reste inoubliable de cette façon !
Père et mère et frères et soeurs, et coups et caresses et goujateries, et, liant tout cela, le fil intérieur de ce vert unique !

Robert Walser, extrait de La forêt, recueil Les rédactions de Fritz Kocher, 1904.

    Constant Dutilleux, Le chemin en sous-bois, 1886, musée des beaux arts d’Arras, le musée n’a pas de site, mais une page Facebook :

La couleur verte est le signe de la jeunesse, de la liberté, la couleur de la nature, surtout dans les pays boisés comme la Suisse, pays de Robert Walser, ou comme l’Allemagne.

Le vert ne fut pourtant pas la couleur emblématique de l’époque romantique, c’était plutôt le bleu, le bleu de Novalis, le bleu du personnage Werther de Goethe, le bleu de l’âme ou le bleu à l’âme.

Mais Werther portait une veste bleue avec une culotte jaune, et ces deux couleurs mêlées donnent le vert. Goethe le montrait et l’illustrait à l’aquarelle dans son traité des couleurs, et il disait que le vert, par ailleurs sa couleur préférée, était une couleur médiane, calme et apaisante.

Le jeune Goethe portait une veste verte :

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      Georg Melchior Kraus, Portrait de Goethe jeune, 1775, Natinalmuseum Weimar

Si le bleu est la couleur de Novalis, il a néanmoins composé en 1798 un poème évoquant le vert, en voici la première strophe :

Es färbte sich die Wiese grün

Es färbte sich die Wiese grün
Und um die Hecken sah ich blühn,
Tagtäglich sah ich neue Kräuter,
Mild war die Luft, der Himmel heiter.
Ich wußte nicht, wie mir geschah,
Und wie das wurde, was ich sah.

J’en donne une traduction personnelle, n’en ayant hélas pas trouvé une autre …

La prairie se colorait de vert
Et au bord des haies je la voyais fleurir,
Chaque jour je voyais de nouvelles herbes,
Doux était l’air, pur le ciel.
Je ne savais pas comment m’arrivait,
Ni comment se produisait ce que je voyais.

C’est là le tout-puissant vert des prés du printemps, le vert magique qui produit des miracles.

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    Paul Klee, Dans la forêt profonde, 1960-61, aquarelle et tempera, Kunstsammlung Nordrhein-Westfallen Düsseldorf, notice et commentaire.
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