Le frégolisme du plastique est total

IMGP6438

Mythologique, le plastique !
Ce seau à glaçons en forme de pomme en plastique orange ne l’est-il pas ?
Emblème des années plastiques, des années orange, années soixante-dix.
Le seau bijou des années pompidolliennes !

Dans son essai, Mythologies, Roland Barthes n’évoque pas encore cette folie du plastique orange, parce qu’il a écrit ce livre entre 1954 et 1956. Il étudie ce phénomène de société qu’est devenue la matière nouvelle, le plastique, et vingt ans plus tard, il aurait pu ajouter que la matière et la couleur ont fondu dans le même creuset leurs mythes respectifs, le plastique des années soixante-dix était orange, vert ou jaune, ces couleurs vives et crues étaient forcément le synonyme du plastique.

IMGP6259

      Malgré ses noms de berger grec (Polystyrène, Phénoplaste, Polyvinyle, Polyéthylène), le plastique, dont on vient de concentrer les produits dans une exposition, est essentiellement une substance alchimique. A l’entrée du stand, le public fait longuement la queue pour voir s’accomplir l’opération magique par excellence : la conversion de la matière ; une machine idéale, tubulée et oblongue (forme propre à manifester le secret d’un itinéraire) tire sans effort d’un tas de cristaux verdâtres, des vide-poches brillants et cannelés. D’un côté la matière brute, tellurique, et de l’autre, l’objet parfait, humain ; et entre ces deux extrêmes, rien ; rien qu’un trajet, à peine surveillé par un employé en casquette, mi-dieu, mi-robot.

      Ainsi, plus qu’une substance, le plastique est l’idée même de sa transformation infinie, il est, comme son nom vulgaire l’indique, l’ubiquité rendue visible ; et c’est d’ailleurs en cela qu’il est une matière miraculeuse : le miracle est toujours une conversion brusque de la nature. Le plastique reste tout imprégné de cet étonnement : il est moins objet que trace d’un mouvement.
      […]
      C’est que le frégolisme du plastique est total : il peut former aussi bien des seaux que des bijoux. D’où un étonnement perpétuel, le songe de l’homme devant les proliférations de la matière, devant les liaisons qu’il surprend entre le singulier de l’origine et le pluriel des effets.

      Roland Barthes, extrait de Mythologies.

IMGP8518

Les appellations du plastique, eh oui, nous plongent dans la mythologie grecque !
Mais aujourd’hui la matière plastique ne nous étonne plus, elle est partout, on ne peut pas s’en passer, et en même temps on aime revenir aux matières naturelles, on ne veut plus s’habiller en polyamide ou en sky mais en lin, en coton, en soie, en pure laine, on s’entoure à nouveau de bois, acier, ardoise, verre …

Cette matière alchimique, magique et ménagère prolifère, et Barthes, mort en 1980, soulève avec une vision futuriste un problème qui est en train de s’annoncer aujourd’hui, me semble-t-il, sans que l’on n’y prenne garde. Il s’agit de l’imprimante trois D.

Pour l’instant cette machine coûteuse reste confidentielle, mais viendra vite le temps où chacun aura accès à ce moyen de reproduction, qui posera la question du singulier de l’origine et du pluriel des effets. Il faudra faire face.

En attendant, apprécions les observations barthiennes et leur vocabulaire spécifique, plastique, hautement frégolisé !

IMGP6368b

      Un objet luxueux tient toujours à la terre, rappelle toujours d’une façon précieuse son origine minérale ou animale, le thème naturel dont il n’est qu’une actualité. Le plastique est tout entier englout dans son usage : à la limite, on inventera des objets pour le plaisir d’en user. La hiérarchie des substances est abolie, une seule les remplace toutes : le monde entier peut être plastifié, et la vie elle-même, puisque, paraît-il, on commence à fabriquer des aortes en plastique.

      Roland Barthes, extrait de Mythologies.

    IMGP0650
css.php