La chambre claire

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      Nicéphore Niépce, La table servie, la première photographie, vers 1822, musée N. Niépce Châlons sur Saône.

Le premier homme qui a vu la première photo (si l’on excepte Niépce, qui l’avait faite) a dû croire que c’était une peinture : même cadre, même perspective. La Photographie a été, est encore tourmentée par le fantôme de la Peinture (Mappelthorpe représente une branche d’iris comme aurait pu le faire un peintre oriental) ; elle en fait, à travers ses copies et ses contestations, la Référence absolue, paternelle, comme si elle était née du Tableau (c’est vrai techniquement, mais seulement en partie ; car la camera obscura des peintres n’est que l’une des causes de la Photographie ; l’essentiel, peut-être, est la découverte chimique).
[…]
Ce n’est pourtant pas (me semble-t-il) par la Peinture que la Photographie touche l’art, c’est par le Théâtre.

Roland Barthes, extrait de La chambre claire.

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    Charles Aubry, Rose dans un vase en cristal, photographie, 1864, BnF Paris, notice.

Je reprends le livre de Roland Barthes, La chambre claire, dont j’avais parlé ici , car il y a trop à dire pour un seul article.
Le titre la chambre claire fait bien sûr allusion à la chambre noire des photographes et à la camera obscura qu’utilisèrent les peintres.
Dans un chapitre, Barthes considère le rapport entre la peinture et la photographie et s’intéresse plus particulièrement au théâtre, qui, à l’origine, entretenait une relation étroite avec la mort.
Les théâtres totémique, chinois, indien, japonais, avaient été créés pour jouer le rôle d’un mort et lui redonner vie.
Roland Barthes voit essentiellement dans la photographie (il parle du portrait, de photos de personnes et de famille) un lien direct avec la mort.

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    Edouard Manet, Fleurs dans un vase de cristal, 1882, musée d’Orsay, notice

Personnellement je n’aurais pas d’instinct fait entrer la notion de mort dans la photo, mais si je me pose la question, j’y viens naturellement bien que le concept ne soit pas réjouissant.
Pourquoi photographions-nous les enfants, les membres de notre famille, si ce n’est pour garder une image d’un présent qui va fuir ? Il y a effectivement une notion de vanité, au sens philosophique de la vanitas, la photo représente ce qui est voué à changer, disparaître.
D’ailleurs, Barthes ne le dit pas, la vanité est bien aussi un sujet de la peinture, au XVIIème siècle notamment et aux Pays-Bas surtout, époque où des peintres mettaient au point leurs chambres obscures pour étudier les effets de perspective et de lumière.

Roland Barthes avait précisément nommé son livre La chambre claire, parce que la photo du Jardin d’Hiver avait réellement éclairé d’un jour nouveau et révélé (à l’aide du révélateur chimique), mis en lumière, son amour intense pour sa mère ainsi que son deuil dévastateur.

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    Eugène Atget, Rue Villedo, photographie, 1907, BnF, notice.

Barthes évoque la fragilité de la photographie en tant qu’objet papier, qui s’altère et finit par disparaître, et qui disparaît encore une fois avec la personne qui comprenait et aimait cette photo.

C’est toute la question des photos de famille, quand plus personne ne reconnaît les personnes photographiées, la photo meurt d’elle-même.
J’ai un jour entendu un brocanteur dire que dans les maisons qu’il vide après une succession, il commence par mettre à la poubelle des tiroirs entiers de photos. L’idée de ce geste m’avait heurtée, La chambre claire me fait comprendre pourquoi.
Que dirait alors Roland Barthes de la photographie actuelle, qu’il n’a pas connue, celle numérique et plus que jamais éphémère, impalpable ? Nous n’avons déjà plus les outils nécessaires pour mettre sur papier d’anciennes pellicules, nous n’avons plus l’engin pour regarder des diapositives, et plus tard sans doute nous ne disposerons plus de lecteur adapté pour voir nos photos numériques stockées sur un support périmé.
La photographie est un écrasement du Temps et le Temps accéléré nous écrase.

En conclusion plus heureuse, je recommande la lecture de ce livre très intime et singulier de Roland Barthes.

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