La photo du jardin d’hiver

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Un nouveau livre lu est paru le mois dernier, La chambre claire de Roland Barthes, lu par Daniel Mesguich, éditions Audiolib. La lecture de l’oeuvre est suivie d’un long et très intéressant commentaire de Benoît Peeters.
J’ai écouté ce CD une fois, deux fois, trois fois … et puis dans ma frénésie, il m’a fallu lire moi-même le livre (édité par Gallimard- Cahiers du cinéma).

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Ma curiosité pour la photographie est limitée dans le sens où la technique me dépasse complètement, je me contente d’appuyer sur le bouton de l’appareil, sans faire d’effort pour améliorer le résultat.
Je ne me demande pas non plus pourquoi je préfère telle photo à telle autre, aucune interrogation philosophique dans ma démarche.
Ce sont les écrits de Roland Barthes que je voulais découvrir, et je ne fus pas déçue, ce livre m’a passionnée pour plusieurs raisons.

Cet essai sur la photographie, qui est, semble-t-il, le plus célèbre et le plus apprécié en son genre, est aussi un très beau roman autobiographique.
La première et la troisième partie traitent précisément de la question photographique sous un angle certes singulier, et philosophique, mais dans la seconde, Roland Barthes explore le profond chagrin qui l’habite depuis la mort de sa mère.
Avant même qu’il ne cite Proust, on pense au narrateur de la Recherche évoquant sa grand-mère bien aimée se faisant prendre en photo pour lui laisser d’elle un heureux souvenir.

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Voici en illustration la maman de Marcel, parce que le livre ne montre pas la maman de Roland Barthes.
Par un soir de novembre, peu après la mort de sa mère, il découvre une photo d’elle :

      J’allais ainsi, seul dans l’appartement où elle venait de mourir, regardant sous la lampe, une à une, ces photos de ma mère, remontant peu à peu le temps avec elle, cherchant la vérité du visage que j’avais aimé. Et je la découvris.
      La photographie était très ancienne. Cartonnée, les coins mâchés, d’un sépia pâli, elle montrait à peine deux jeunes enfants debout, formant un groupe, au bout d’un petit pont de bois dans un Jardin d’Hiver au plafond vitré. Ma mère avait alors cinq ans (1898), son frère en avait sept. […]
      J’observai la petite fille et je retrouvai enfin ma mère. La clarté de son visage, la pose naïve de ses mains, la place qu’elle avait occupée docilement sans se montrer ni se cacher, son expression enfin, qui la distinguait, comme le Bien et la Mal, de la petite fille hystérique, de la poupée minaudante qui joue aux adultes, tout cela formait la figure d’une innocence souveraine (si l’on veut bien prendre ce mot selon son étymologie, qui est « je ne sais pas nuire »), tout cela avait transformé la pose photographique dans ce paradoxe intenable et que toute sa vie elle tenu : l’affirmation d’une douceur.
      […]
      cette Photographie du Jardin d’Hiver était pour moi comme la dernière musique qu’écrivit Schumann avant de sombrer, ce premier Chant de l’Aube, qui s’accorde à la fois à l’être de ma mère et au chagrin que j’ai de sa mort ;
      […]
      Je ne pouvais non plus omettre de ma réflexion ceci : que j’avais découvert cette photo en remontant le Temps.

      Roland Barthes, extrait de La chambre claire (1979)

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Nicéphore Niépce, La table servie, la première photographie, vers 1822, musée N. Niépce Châlons sur Saône.

Il y a toujours dans la photo (principalement le portrait), dit Barthes, un écrasement du Temps : cela est mort et cela va mourir.
La photo est un témoin de ce qui a été. Mais elle est prise au présent. Et elle dit la mort au futur puisque nous sommes tous mortels.

Une remarque de Roland Barthes m’a fortement étonnée et m’a fait retrouver un temps perdu qui m’avait lui-même toujours échappé autrefois. Barthes compare la photographie à un temps de la conjugaison : l’aoriste.
Tous les élèves hellénistes se sont arraché les cheveux avec cette conjugaison typiquement grecque et savamment compliquée : l’aoriste.
L’aoriste, ha, troublantes délices de la torture grammaticale !

Le mot aoriste qui comporte le préfixe a privatif, veut dire selon son étymologie sans limite, ou sans horizon, car oriste est la racine du mot français horizon.

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L’aoriste est un temps bien difficile à définir, il n’existe pas dans la langue française, ce n’est ni vraiment du passé simple, ni un imparfait, ni du futur antérieur, c’est le temps de l’action pure en dehors de toute durée.
Bref, il faudrait avoir la tête de Jacqueline de Romilly pour y comprendre quelque chose !
Mais la comparaison avec la photographie permet peut-être d’imaginer cette idée hors du temps.
La photo immobilise le temps, et même moderne et actuelle, elle représente le passé absolu de la pose, et c’est ça l’aoriste, un passé absolu … enfin, je crois !

J’invite à visiter la riche galerie de photographie de la BnF ici.

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